25/03/2005
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Activités étrangères en Lutharovie - Page 2

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Pour obtenir des ouvriers en herbe

Arnold Babin, à la tête du principal producteur izcalien de cannabis
Arnold Babin, à la tête du principal producteur izcalien de cannabis

C’était un émissaire un peu particulier qui s’était rendu en Lutharovie pour remettre en mains propres la montre du président izcale Fabrice Trottier, à son homologue pour lui témoigner de son amitié après la mort du Premier ministre Boris Platov. Arnold Babin s’était porté volontaire pour faire le périple, officiellement pour des raisons de sécurité… La montre valait son pesant d’or, moins pour sa valeur intrinsèque – ce n’était pas une montre de luxe mais au contraire une montre que pouvait porter un ouvrier dans le film Le Labeur – que symbolique. Le fait qu’elle ait été porté par un acteur de renommée internationale, aujourd’hui à la tête d’Izcalie, faisait exploser sa cote. Et les mers qui bordaient la Lutharovie grouillaient en pirates en tous genres.

Officieusement pourtant, Arnold Babin n’était pas l’émissaire du président, il n’était pas le représentant d’un quelconque gouvernement, mais le dirigeant d’une entreprise qui produisait du cannabis de variété sativa, si bien qu’il l’avait baptisée « Les Maîtres Sativiers ». Aujourd’hui quadragénaire, il fallait s’imaginer Arnold Babin, une quinzaine d’années auparavant, avec des dreadlocks qui traînaient jusqu’au sol. Il était membre de la communauté Rastafari en Izcalie… Ses ascendants étaient des afarées réduits en esclave envoyés en Izcalie pour travailler dans les plantations de tabac et de cacao. Par la suite affranchis, ils s’étaient convertis au christianisme, mais en avaient une lecture beaucoup moins occidentalisée. Comme bon nombre de ses homologues noirs en Izcalie, Arnold Babin avait été sous l’influence de ce mouvement, et promouvait le cannabis comme une herbe sacrée et inoffensive qui permettait de se connecter à Jah, c’est-à-dire à Dieu.

Voilà maintenant six ans qu’il avait coupé ses dreadlocks et qu’il était devenu millionnaire dans son pays. De cœur, il se sentait encore Rastafarien mais dans la tête, il a épousé Babylone, c’est-à-dire la société de consommation, le capitalisme, le business. Exclu de sa communauté, il était néanmoins devenu le premier producteur de l’herbe sacrée utilisée par cette même communauté.

Après qu’il eut transmis la montre à qui de droit, Arnold Babin tenta d’avoir une entrevue avec l’autorité chargée d’approvisionner la Lutharovie en cannabis. Le but était clairement de faire de l’Izcalie son premier producteur, pour qu’elle puisse profiter de son marché immense de 130 millions d’habitants, qui plus est la concurrence du système capitaliste. Un monopole lucratif qui pourrait s’ouvrir à lui. Arnold Babin avait en sa possession un peu de la meilleure herbe qu’on pouvait produire sous les latitudes izcales, dans une quantité malheureusement très minime, pour respecter la législation lutharovienne.

Pour l’occasion, il s’était revêtu de sa chemise à col mao, sans signe extérieur de richesse mais en gardant le « swag ». Après s’être présenté auprès de la secrétaire, Arnold Babin attendit, un dossier à la main, dans la salle d’attente… un peu nerveux, en secouant légèrement sa jambe. Son argumentaire était néanmoins préparé au millimètre près : il existait plusieurs espèces de cannabis à fumer dans le monde mais l’Izcalie produisait la variété sativa principalement, une espèce aux feuilles plus claires, avec une structure beaucoup plus grande (les plants pouvant atteindre jusqu’à 1m80). Mais ce qui distinguait le plus la sativa de sa cousine, l’indica, c’étaient ses composants. La sativa était composé de tétrahydrocannabinol (THC), qui a un effet stimulant, qui rend plus social et crédit, mais aussi plus joyeux… là où sa cousine indica était composée de cannabidiol (CBD), très relaxante mais qui vous cloue au canapé. Arnold Babin proposerait ainsi que les travailleurs lutharoviens disposent de THC pour améliorer leur productivité et leur camaraderie. Les pouvoirs politiques auraient alors une population plus joyeuse, plus docile, mais qui garde sa productivité et son esprit créatif… Du win-win… Restait maintenant à convaincre la Lutharovie socialiste de l’intérêt d’adopter un tel « business plan ».
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Trois hommes dans un couloir d'appartement à Merengrad. L'un peint une pancarte pour un chantier naval, elle indique "quai réservé aux employés de la Coopérative, ne pas entrer". Un autre fume en le regardant, le troisième semble s'ennuyer.

- "Voila, c'est fini, faudra juste penser à la prendre demain en partant.

Le fumeur hocha la tête. Si l'accent du peintre ne laissait guère de doute sur son origine pharoise, les deux autres étaient lutharoviens. En embauchant en masse pour ses nouvelles usines, la Merenelävät n'avait pas regardé spécialement à la nationalité des candidats. Bien sûr, mathématiquement les lutharoviens étaient bien plus nombreux, mais on trouvait également dans le lot un paquet de pharois en quête d'emplois d'ingénieurs et d'ouvriers spécialisés que le Syndikaali peinait encore à leur procurer en quantité suffisante. Ce que la Merenelävät avait fait par contre plus consciencieusement, c'était de procurer des logements à ses employés, avec l'aide des autorités locales. L'intérêt de l'administration communiste était sa capacité à mobiliser en peu de temps des infrastructures en grande quantité pour les besoins des nouveaux arrivants. De fait, la Coopérative avait apporté un soin tout particulier à mixer socialement les deux populations.

La manœuvre n'était pas complètement anodine. Sous couvert de favoriser la bonne entente entre les salariés, diminuer les potentiels conflits culturels et créer une vie locale apaisée, la Merenelävät avait reçu des instructions plutôt claires de la part du Syndikaali : il était absolument nécessaire que la culture pharoise se diffuse progressivement en Lutharovie. L'initiative provenait du Parti Communiste Pharois dont le groupe parlementaire s'était saisit du dossier dès les premières prises de contact avec les autorités lutharoviennes. Le PCP espérait ainsi créer un effet de balancier à la fois un adoucissement de la ligne autoritaire lutharovienne et en même temps encourager le rapprochement du Syndikaali avec les pays communistes de l'Est plutôt que les démocraties libérales de l'Ouest. Surtout, gagner en influence auprès de la Lutharovie et faire prospérer les intérêts pharois dans la région, c'était de fait prendre du poids politiquement au sein de la vie démocratique du Syndikaali.

La manœuvre bien sûr n'avait pas échappé aux restes des ministres des partis au pouvoir mais la Merenelävät s'était dite enthousiasmé par l'idée et avait accepté de participer avec ses fonds propre à la création des usines de Merengrad. Finalement, le Gouvernement avait donné son accord et négocié avec les communistes lutharoviens la création de l'enclave.

Sans être pour le moment le succès économique escompté, la faute aux Yusiniens qui s'étaient joint à la fête et contre qui des mesures répressives étaient envisagées de plus en plus sérieusement par les cadres de la Merenelävät, l'intégration de la population pharoise en Lutharovie, elle, se passait relativement bien. Il y avait certes eu ici et là des accrochages, souvent imputable à l'alcool plus qu'à la xénophobie d'ailleurs, mais tous les travailleurs étrangers qui acceptaient de prendre la mer pour Merengrad avaient de base une certaine appétence pour l'aventure et les grands projets ce qui les rendait relativement plus accommodants. Du reste, la Coopérative veillait au grain. Dès le départ elle avait distillé ses propres agents dans la population afin de repérer les fauteurs de troubles qui étaient fichés puis... liquidés. Rien de trop définitif, il suffisait de les coincer dans une ruelle, déchirer leur permis de travail et de les faire expulser par les autorités le lendemain. Quant à ceux qui espéraient jouer au plus malins en montant des business parallèles au nez et à la barbe de la Merenelävät, celle-ci n'hésitait pas à rencarder discrètement les policiers lutharoviens pour les laisser régler le problème à leur place.

Du reste, lentement mais sûrement, certaines habitudes quotidiennes commençaient à s'imposer et la conception des bâtiments, pensés pour encourager à la vie collective, réussissait plutôt bien à rapprocher les gens. De fait, l'éclatement des communautés et le fait de partager tous le même employeur favorisait bel et bien l’émergence d'une conscience de classe internationale.
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- Oh oh, eh les gars, pas de blagues, hein !

Pas de blagues, non, pas de blagues, les choses avaient pris un tournant on ne peut plus sérieux ces derniers temps. Tout était allé très vite en fait, dès que la Merenelävät avait commencé à s’installer à Merengrad, elle avait attiré dans son sillage tout un tas d’intéressés, désireux de profiter de ce nouveau et juteux marché qu’était la Lutharovie. Sur le principe, la Coopérative n’avait pas bronché, occupée à s’implanter localement et organiser les dernières négociations avec les autorités locales, elle avait même reçu quelques encouragements à demi-mots de couloirs venant du ministre Maino pour laisser les Pharois goûter aux joies du pays du socialisme réel. On attendrait ensuite de voir comment réagirait la Lutharovie. Réaction qui n’avait d’ailleurs pas tardé, et la Merenelävät avait resserrée la vis.

Finalement, ce n’étaient pas vraiment les Pharois qui posaient problème. Bien sûr on en avait arrêté ici et là quelques-uns s’adonnant à des activités illégales, petits trafiques en tous genres et montaient leurs commerces sans avoir bien toutes les autorisations nécessaires, mais dans l’ensemble cela restait bénin, du moins les autorités lutharoviennes n’avaient pas pris ombrage de tout cela. En fait, elles donnaient presque dans le laxisme, car avec les Pharois, un autre genre de problème s’était installé à Merengrad : les Yusiniens.

Déjà implantés marginalement sur les côtes lutharoviennes, cette diaspora avait sauté sur Merengrad comme une mouche sur de la viande fraiche dès l’instant où une partie de l’autorité sur la région avait été déléguée au Syndikaali. Profitant de ce que la Merenelävät avait payé de sa proche un certain nombre de concessions commerciales au pays communiste, les Yusiniens avaient trouvé malin de s’implanter sur place comme si de rien n’était, à la manière de passagers clandestins. Evidement, pour la Coopérative, c’était l’équivalent d’un braquage de sa trésorerie, créant immédiatement un sérieux manque à gagner. Or, la Merenelävät n’était pas vraiment le genre d’entreprise qu’on volait impunément et elle avait des méthodes bien à elles pour régler ce genre de petit soucis gênants.

Dans un premier temps, beau joueur, elle avait donc naturellement contacté les autorités lutharoviennes pour exiger le départ des yusiniens, ou une renégociation des termes du contrat. Après tout, le Syndikaali avait payé pour un monopole sur la ville, il était hors de question de partager avec ces invités imprévus. Malheureusement, la Lutharovie semblait avoir pris le problème assez peu au sérieux et après avoir laissé passer l’été, le temps que les affaires trouvent leur rythme de croisière, la Merenelävät avait naturellement décidé de prendre les choses en main.

Pas de blagues, non pas de blagues, toute cette affaire était très sérieuse.

- Eh mon pote, t’inquiète pas va ! On voulait juste te faire un peu peur, c’est tout.

Le Yusinien leur adressa un sourire un peu pâlot. Quand les trois Pharois lui avait demandé de s’arrêter, entre deux HLM de travailleurs, son premier réflexe avait été de prendre ses jambes à son cou. Pas fou, Merengrad accueillait un paquet de marins et d’ouvriers de l’industrie lourde, pas exactement des poètes et les problèmes étaient vite arrivés si on n’y prenait pas garde. D’autant que les hommes du Syndikaali étaient connus pour se montrer querelleurs passés quelques verres. Ils avaient beau assurer que c’était une manière à eux de fraterniser, n’empêche que ça pouvait facilement vous coûter une sale hématome et quelques dents. Alors forcément, se faire prendre à parti comme ça dans le noir, ça avait de quoi vous faire flipper, d’autant que l’éclairage public était seulement encore en cours d’installation, les autorités locales comptaient sur les courtes nuits d’été pour faire quelques économies tant qu’il serait possible avant la venue de l’hiver et aux heures les plus sombres on y voyait vraiment comme dans un four.

- Haha, ouais, ah, bien joué. Répondit-il en se forçant à rire avec eux. J’y ai cru moi, haha, sacré frousse hein ?

- Sacré frousse ouais, alors qu’on te voulait rien de mal bonhomme, en fait on est même clients, tu vois ?

- Clients ?

C’était plus prudent de jouer les idiots. Les commerces yusiniens n’étaient pas officiellement autorisés à Merengrad, ils prospéraient grâce à l’aide des locaux désireux de se faire quelques sous grâce à l’économie parallèle, ainsi que la corruption de certains policiers, payés pour fermer les yeux ou accepter les licences pas toujours très réglementaires. Les trois gars qui venaient de l’aborder ne ressemblaient pas à des policiers et leur accent dénonçait clairement leur origine pharoise, ce qui excluait presque à coup sûr qu’il puisse s’agir de soldats ou d’inspecteurs lutharoviens. Mais bon, mieux valait rester prudent.

- Ouais, clients, tu sais, on voudrait t’acheter deux-trois bricoles, le genre qu’on récupère sur les carcasses, pièces de moteurs, fils de cuivre, tout ça, on nous a dit que t’étais vendeur alors on s’intéresse.

Prudence, prudence. En général, on ne l’abordait pas comme ça à brûle-pourpoint dans la rue. Il y avait un protocole, des réseaux de yusiniens qui se protégeaient entre eux et s’évitaient les mauvaises rencontres. C’était bizarre que ces gars aient décidé de l’aborder alors qu’il se trouvait isolé et un peu trop vulnérable à son goût. Soit ils voulaient l’intimider pour obtenir des rabais, soit, c’était vraiment un gros coup qui se préparait. Le Yusinien botta en touche, désireux de voir à quoi il avait affaire.

- Je ne vends pas à la sauvette, contactez moi en passant par les réseaux traditionnels.

Et il fit mine de se retourner pour s’éloigner, puis se figea. Un quatrième bonhomme avait profité de la conversation pour venir lui barrer la route, de l’autre côté de la ruelle. Il était désormais pris en tenaille et sentit un filet de sueur froide lui courir le long du dos.

- Donc tu vends, c’est déjà une info intéressante, ça. Justement, tes réseaux on les connait pas, mais on aimerait bien, tu comprends, nous ? Faire les choses dans les règles…

- Oui bin, commencez par-là, si vous êtes pas du coin je peux rien pour vous, bonsoir.

Et il fit de nouveau mine de sortir de la ruelle, cette fois déterminé à forcer le passage si nécessaire. Toute cette affaire puait le traquenard à plein nez et il n’avait pas vécu autant en jouant les héros. D’ailleurs dès demain il changerait d’itinéraire pour rentrer chez lui, il se fit le serment.

- Oh oh, du calme mon pote. Du calme. T’es un stressé de la vie, toi, non ? On veut juste causer.

- Et bien moi non, j’ai dit bonsoir.

Il se rapprochait d’un pas vif que quatrième type qui l’empêchait d’accéder à une rue perpendiculaire à la ruelle et deux fois plus large où il pourrait au besoin piquer un petit sprinte. Pour le moment, sa main se resserra sur son couteau. Si l’autre faisait mine de lui barrer le passage, un coup bien placé suivi d’un détalage en règle convaincrait peut-être ces enfoirés de lui foutre la paix le temps de recoudre leur pote. Et s’ils étaient vraiment des clients, ce dont il doutait de plus en plus, tant pis, ils apprendraient à leurs dépends qu’on ne se frotte pas au marché noir sans y être préparé.

Le type en face semblait effectivement décidé à l’empêcher de passer, dès qu’il l’avait vu approcher, il s’était campé solidement sur ses deux jambes, comme si le Yusinien allait lui foncer dedans, et prenait presque toute la largeur de la ruelle avec ses épaules, ne laissant qu’une grosse vingtaine de centimètres de chaque côtés. Tant pis pour lui. Pas besoin de se faufiler quand on pouvait simplement blesser gravement les gens.

Ils n’étaient maintenant plus qu’à quelques pas l’un de l’autre. Dans son dos, le Yusinien entendait les trois hommes continuer à le héler, lui disant de revenir, qu’ils allaient faire affaire. Plus que deux pas, plus qu’un. Le couteau brilla dans l’obscurité et alla s’enfoncer dans les tripes du Pharois. Du moins aurait dû. Là où il s’attendait à rencontrer de la laine suivie de chaire molle, la lame ripa sur une matière qu’il ne s’attendait pas à trouver là. Du kevlar. Quel putain d’ouvrier portait un gilet en kevlar sous sa veste. Il n’eut pas le temps de se poser deux fois la question, l’autre avait attrapé son poigner tenant le couteau d’une main et lui collait une sacrée baigne de l’autre. Le Yusinien tomba à la renverse, puis dans les pommes.

Un moment, il ne ressentit rien d’autre que la douleur qui flamboyait dans son visage, là où le coup avait touché, la douleur sous la pommette et le contact froid de la faïence contre son dos nu. Il respira plusieurs fois, réalisa qu’il avait les miens liés dans le dos, ouvrit les yeux pour se découvrir dans une baignoire, vide. Le rideau de douche tiré l’empêchait de voir ce qui se trouvait de l’autre côté et deux épais morceaux de gaffeur lui barraient la bouche, empêchant le moindre son d’en sortir. Il resta là un moment, comme ça, nu dans la baignoire, à ne pas oser bouger de peur d’attirer l’attention sur lui. Quelque part dans une pièce adjacente, des bruits de voix lui provenaient, mais étouffés par la porte qui les séparaient de lui, le Yusinien ne comprenait rien, sinon qu’ils parlaient en nouveau pharois.

Quand finalement on tira le rideau, il reconnu l’homme qui lui avait assurer plaisanter, dans la ruelle, toujours souriant le bougre.

- On en était où déjà ? Ah oui, on aimerait en savoir un peu plus sur tes réseaux, si tu veux bien ?
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- « C’est pour moi un honneur d’inaugurer la clinique du peuple de Merengrad, entièrement financée par la Merenlävät comme un don aux fiers travailleurs de notre belle cité ! Puissions nous continuer à vivre en harmonie et au service de la prospérité de tous pour des années encore ! »

Et le Pharois de couper d’un geste le cordon de tissu rouge qui barrait symboliquement l’entrée du bâtiment. C’était une construction géométriquement harmonieuse, pour laquelle la Coopérative avait loué les services d’un bon architecte pharois se réclamant d’une sous tendance du mouvement brutaliste. A vrai dire, la Merenlävät se fichait bien de l’apparence que pouvait avoir le résultat final, la construction de la clinique du peuple servait deux objectifs devenus impérieux à Merengrad : s’assurer la loyauté de la population d’une part et soigner les travailleurs locaux d’autre part, en manque d’infrastructures et de services publiques capables d’absorber la grande masse des Pharois qui avaient émigrés sur place au moment de l’ouverture de la ville.

De fait, Merengrad avait toujours un train de retard sur son propre développement : on avait construit en vitesse de nombreux logements pour accueillir les ouvriers mais il manquait encore de tout ce qui pouvait rendre une ville véritablement habitable. Ici et là avaient fleuri des restaurants et des bars, des lieux de divertissement, pour se vêtir ou acheter des meubles, bref tout ce qui faisait le quotidien, mais avec une lenteur structurelle toujours en retard sur les besoins réels de la population ce qui rendait la vie austère.

La clinique du peuple répondait ainsi à l’un des besoins les plus urgent de la région : le manque d’infrastructures médicales. Il s’agissait donc d’un investissement nécessaire pour que les affaires continuent de tourner. De fait, Merengrad rapportait beaucoup à la Merenlävät. Le monopole accordé par la Lutharovie lui assurait d’excellents marchés dans une région acquise au communisme et de manière plus générale, cela lui offrait un lieu où mener ses affaires en toute tranquillité. Bien entendu, le Syndikaali ne manquait pas de places similaires où les autorités avaient volontairement choisi de fermer les yeux sur les trafics et magouilles en tout genre, mais pour certaines activités mieux valait pouvoir compter sur le gouvernement autoritaire de Lutharovie que sur celui plus permissif du Syndikaali. Question de contrôle sur la population, tout simplement.
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Merengrad, la perle rouge de l’Euryzie orientale ?

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Vallankumouksellinen Hotelli de Merengrad

Telle ces villes champignons, Merengrad ne cesse pas de se développer. L’afflux massif de travailleurs pharois aidé par la libéralisation du commerce lutharovien en ce point précis ont fait du port un lieu désormais incontournable des mers du Nord. Si la cité manque encore beaucoup d’infrastructures, elle s’impose déjà comme un point central pour les échanges et un lieu de rencontre entre marchands, travailleurs et intellectuels communistes de toute la région. La relative liberté d’opinion permise par la Merenlävät dont les agents assurent une partie de la sécurité locale permet aux artistes et penseurs de se rencontrer en sécurité dans les nombreux bars et clubs que compte la ville. Une libération de la parole et de la pensée qui a rapidement permis de canaliser une partie des élites lutharoviennes mais également prodnoviennes, vogimskanes, azthares et même trassibertiennes, désireuses de pouvoir exprimer leurs idées sans risquer les arrestations ou la surveillance de leurs partis respectifs.

Si la Merenlävät collabore activement avec les autorités lutharoviennes afin de respecter son contrat et d’empêcher les idées trop ouvertement anti-communistes de se diffuser, elle laisse néanmoins la place aux idéologies et lignes politiques communistes alternatives : anarcho-syndicalisme, communisme libertaire et fait de Merengrad un laboratoire théorique pour les intellectuels frustrés de ne pouvoir s’exprimer librement ailleurs. Ainsi, la cité dont le but était jusque là principalement commercial, aux grands bâtiments fonctionnels et aux infrastructures utilitaires, est devenu par la force des choses un vivier de réflexions et de discussions particulièrement riche dans cette région du monde.

Attirés par cette effervescence, certains partis politiques comme le Parti Communiste Pharois, la Fédération Anarchiste ou encore le Parti Pirate ont déjà envoyé leurs délégations sur place afin d’y rencontrer les figures les plus influentes localement. Ces dernières se retrouvent généralement les samedi après-midi au Vallankumouksellinen Hotelli « hôtel de la révolution » un imposant bâtiment coloré en rouge disposant d’un vaste salon où ces messieurs-dames peuvent fumer et causer librement. Officiellement, le lieu sert d’appartement au propriétaire du bar au rez-de-chaussée, la Punainen Taverna, mais ce dernier étant absent et fonctionnaire de la Merenlävät, il loue la place à qui le souhaite sans être bien regardant. L’association des amis de la lecture, nom officieux du club de discussion théorique des intellectuels rouges, s’est porté volontaire et pour une bouchée de pain bénéficie de tout le confort moderne pour ses longues séances de conversations.

Les révolutionnaires les plus endurcis et les plus lucides, parce qu’ils ont déjà participé à des complots ou parce qu’ils ont travaillé pour leur administration à une époque, se font peu d’illusions sur le fait que la police lutharovienne ne doit pas ignorer leurs regroupements. Cela vaut aussi pour la Merenlävät qui possède ses agents sur place, certains comme intellectuels, d’autres plus discrets faisant office de concierge ou de femme de ménage. Toujours est-il que ce club n’a de clandestin que l’apparence, d’où l’importance de ne pas tenir de propos séditieux vis-à-vis de la Lutharovie ou de ses alliés. Quand certains penseurs se laissent un peu trop aller sur la boisson, risquant de raconter un peu n’importe quoi, leurs amis les calment à l’aide de paroles rassurantes ou l’intervention opportune d’un camarade les invite à descendre à la Taverna pour venir chanter quelques chansons patriotiques.

Tout cela est bien ficelé, et pour peu qu’on laisse faire, pourrait donner des choses intéressantes et des perspectives nouvelles au communisme international.
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Ouverture d’un nouveau chantier naval à Merengrad

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La Merenlävät avait beaucoup investi à Merengrad désormais et n’hésitait pas à arroser généreusement le gouvernement Lutharovien pour s’assurer de garder le soutien de ce dernier. Ces contributions consistaient généralement à financer des infrastructures modernes sur place et fournir les usines demandées par le pays au moment de la signature du contrat, mais également plus prosaïquement à graisser la patte des fonctionnaires locaux pour être certain que personne n’irait poser problèmes.

Pour le moment, les principales difficultés qu’avait rencontré la Merenlävät venaient moins du gouvernement lutharovien que des traficants yusiniens, menace à laquelle la coopérative avait mis fin de manière relativement brutale, mais aussi des ressortissants pharois, peuple connu pour son indiscipline et son amour de la contrebande. Là aussi, la Merenlävät n’avait pas hésité à réagir fermement en déployant sa propre équipe de douanier et en infiltrant les travailleurs de la ville avec ses propres agents pour y repérer ceux qui s’adonnaient au marché noir.

Bien qu’imparfaite, cette politique avait tout de même porté ses fruits et une partie importante de la criminalité avait baissé en ville, de toute façon habituée à la politique autoritaire et drastique de la Lutharovie. Tout n’était pas rose, loin de là, mais les choses s’amélioraient à vue d’œil et après avoir réussi à loger les ouvriers, on était désormais capable de les soigner et en parallèle des nombreux bars et lieux de divertissements qui avaient fleuri sur place à l’initiative des habitants, la Merenlävät finançait la construction d’espace de socialisation et d’infrastructure aidant à rendre le quotidien plus supportable.

En somme, la Coopérative achetait littéralement la paix sociale sur place et la collaboration du gouvernement lutharovien de manière plus ou moins officiel, faisant des versements d’argent réguliers pour respecter le contrat passé mais sans jamais lésiner sur les petits extras qui mettaient tout le monde d’accord.

Ce mois-ci, la Coopérative avait achevé la construction d’un second chantier naval sur le port, un travail de longue haleine qui allait enfin donner ses fruits et commencer à être rentable. L’inauguration avait donné lieu à une cérémonie d’abord très protocolaire en présence des autorité lutharoviennes locales, puis à une fête un peu plus relâchée à la mode pharois ou on avait pas mal bu, dansé et tiré au pistolets sur des bouteilles en verre. Les agents de la Merenlävät avait eu pour consigne de se montrer relativement permissif et avaient attendu les premières heures de la nuit pour disperser tout le monde, sachant pertinemment que les plus joyeux continueraient la fête dans leurs appartements respectifs.

Outre leur aspect festif, ces moments de détente et de communion avaient pour principal avantage de brasser deux communautés : pharoise et lutharovienne, qui jusqu’à la création de la ville s’étaient assez peu croisées. L’immigration était toujours une chose compliquée avec les dictatures communistes de l’ouest et la Coopérative avait dans un premier temps craint des heurts entre deux cultures par beaucoup d’aspects radicalement différentes. Au final, les choses ne se passaient pas trop mal. Bien sûr chaque communauté restait encore un peu dans son coin – d’où l’importance de ces fêtes qui réunissaient un peu tout le monde – mais le quotidien au travail, où les ouvriers étaient tous mélangés, facilitait l’intégration des uns et des autres. Avec l’immigration massive et continue de travailleurs venus du Syndikaali, il était devenu de plus en plus difficile de savoir quelle communauté était majoritaire à Merengrad qui avait jusque-là était confiné au rôle de petite ville portuaire de Lutharovie. Ce flou démographique accompagné des investissements de la Merenlävät avait contribué à diluer le sentiment d’appartenance des uns et des autres : c’était comme si la ville était tout simplement née un jour, sans véritable passé auquel se raccrocher il devenait chaque jour de plus en plus acquis que Merengard appartenaient surtout à ceux qui y travaillaient et la faisaient vivre.
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Missive du Ministère des Affaires étrangères Vorsavien

Missive officielle du ministère des affaires étrangères Vorsavien à l'attention du département des affaires étrangères Lutharovien


La Lutharovie est le Vorsavia partage son histoire communément, bien que ses idéologies politiques et que les piliers fondateurs des deux nations soient totalement opposées, elles doivent apprendre un peu plus de leur voisin réciproquement. Si je vous fais part de cette missive c'est que nous nous sommes aperçus que la Lutharovie avait accueilli un bon nombre d'émigrés Vorsavien ayant quitté le sol la nation illégalement. Malgré la réputation fortement sélective et stricte des frontières Lutharoviennes, les émigrés ont pu fouler le sol Lutharovien ce qui est assez anormal tandis que le Vorsavia interdit l'émigration vers la Lutharovie. L'Etat Vorsavien ne peut qu'exprimer un sentiment de méfiance à l'égard de votre nation tant que vous ne relâchiez pas les quelques émigrés Vorsavien, citoyens aujourd'hui dans votre pays.






Cordialement, Monsieur Kacper Pałka ministre des affaires étrangères du Vorsavia.
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Le manifeste néo-dialecticien

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Réunis depuis plusieurs semaines au Vallankumouksellinen Hotelli de Merengrad, la réunion des intellectuels rouges semble finalement avoir accouché de quelque chose. Ce quelque chose prend la forme d'un manifeste d'une cinquantaine de page qui commence par ces mots :

« Ce travail collectif se veut une introduction posant les bases d'une nouvelle école de pensé. A la dialectique matérialiste nous opposons la néo-dialectique sémantico-performative, pour une sémiologie uni-articulatoire : approche du triptyque signifiant-symbolique-indiciel perlocutoire appelo-constructiviste. La nouvelle sémantique se veut dépasser le clivage matérialiste-idéaliste et opérer la réunification majeure d'une pensé réalité jusque là désarticulée par la modernité capitaliste. Camarades, nous n'avons rien d'autre à perdre que nos chaînes de signifiants ! »

Une introduction qui aurait de quoi laisser songeur mais semble trouver écho dans les sphères intellectuelles régionales. Certains s'enthousiasment autour de ce qui pourrait bien être le renouveau de la pensée matérialiste quand d'autre - certainement des imbéciles - y voient un charabias verbeux. Les rédacteurs de ce manifeste se sont toutefois organisés officiellement en collectif désormais connu sous le nom de "néo-dialecticiens".

Si la plupart d'entre-eux ont écrit l'introduction, la suite du manifeste est un enchaînement d'essais produisant une trame qui permet de suivre leur cheminement intellectuel.


Extraits :

Chapitre 1 : anticipation de la déraison, dialectique de la folie et pourquoi nous devons décrypter notre propre cheminement narratif pour une histoire de la pensée matérialiste dé-cheminée

« L'histoire l'a montré, la pensée est indistincte de la matière. Si les idéalistes opèrent la grande rupture, le matérialisme dresse une hiérarchie verticale matéria-dialectique. Nous devons raisonnablement supposer que le renversement dialecto-matérialiste est possible et éprouver l'hypothèse de la performativité du signe dans sa dimension sémantique perlocutoire impérialiste sur la matière que nous nommerons néo-dialectique. L'hypothèse proprement révolutionnaire s'oppose ainsi à l’impérialisme de la pensée comme à celui de la matière et opère une réunification mythique, c'est à dire opérant un système de compréhension socialement situé qu'il nous faut étendre à toutes les classes, races et nations. C'est cela que nous appellerons internationale néo-dialectique et dont nous entendons dresser le portrait aujourd'hui par un éloge du dé-cheminement post-dadaïste et post-post-moderne, c'est à dire dé-relativiser le signe pour l'embrasser dans sa dimension dialecticienne : signe-réel opposition S/R qu'il nous incombe de réunir. »


Citoyen Taneli, Le manifeste néo-dialecticien, page 3, chapitre 1, Presses Communales de Merengrad, 2005
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