17/08/2005
13:15:42
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Ce qui se passe à l’instant en Hylvetia.
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Un corps de ferme, au milieu de la campagne du Valais, à l’écart des habitations. 21h35, la nuit tombe peu à peu sur la vallée. Une lumière s’échappe par une fenêtre de la ferme. Dedans, quatre hommes, un afaréen, un albelois, un fortunéen et un hylvète. Tous sont armés. Un cinquième homme est là sur une table, attaché par les pieds et les poignets. Il se débat vigoureusement, il crie mais il est étouffé par le morceau de scotch qu’on lui place sur la bouche. L’afaréen remplit un sceau. L’albelois fait en marche un vieux tourne disque qui grésille, la neuvième symphonie de Beethoven commence à se jouer. L’hyvlète place un chiffon sur le visage de l’homme et lui retire son bâillon. L’afaréen verse lentement le sceau d’eau au rythme de la musique sur le visage de l’eau. Il va parler, c’est sûr. On toque à la porte. Tout s’arrête, ils mettent la main sur leurs armes. Le fortunéen et l’hylvète pointe leurs armes en direction de la porte. Le fortunéen demande un mot de passe, une voix à l’accent perse le lui donne. Un varanyien entre. Il regarde les cinq hommes et dit :

- روسپی خانه ... واقعاً یک مکان گمشده است! (Bordel… c’est vraiment un endroit paumé !).

Il s’assoie sur une chaise et fixe l’homme qui subit. Il se racle la gorge, il s’exprime en allemand :

- Dis-moi tout ce que tu sais.

- Qu’est ce que vous voulez ?

- La banque… l’or du shah… l’or de mon peuple.

- J’en…j’en…j’en s… rien.

- دروغ گو ! پسر عوضی! (Menteur ! Fils de pute !) پول مردم من! او کجاست ؟ جوابمو بده سگ! (L’argent de mon peuple ! Où est-il ? Réponds-moi, chien.)

- Je ne sais pas. Le Coffre est tenu secret, je ne sais pas où il est, je ne suis qu’un intermédiaire.

Le varanyien se tourne vers les truands.

- Cuisinez-le un peu, il finira par cracher le morceau.

A l’extérieur de la maison, sur un petit chemin de terre, un van blanc. Deux hommes sont à l’avant, cagoulés, le chauffeur tape deux coups en direction de l’arrière. Douze hommes s’y trouvent. L’un d’eux, le Capitaine prend la parole :

- Bon… c’est le signal. On fait l’entrée par l’avant. Ils sont dans la cuisine. On entre, on les arrête et on dégage. Permis de tuer.

Les hommes hochent la tête. Le Capitaine se sert alors de sa radio.

- Monsieur, nous sommes prêts. Les cibles sont au-même endroit, l’opération Harpon peut être enclenchée.

- Bien, répond l’homme à la radio.

- Ecoutez, Capitaine.

- Saint-Jean ?

- Oui. Capitaine, il nous faut ses hommes vivants. Du moins, le banquier et le bougnoule. Les autres, si on les prend vivants, c’est tant mieux mais
eux morts, ça ne fait aucune différence.

- Compris. Autre chose ?

- Ils sont armés et dangereux mais ça, vous le savez déjà.

- Dans ce cas, on bouge, il coupe la transmission, messieurs en avant.

Les douze hommes descendent du fourgon et se dirigent en silence vers la ferme, fusils d’assauts et armes de poings à la main.
Saint-Jean allume sa Swartzberg. Il tire une bouffée et regard Bauer et Ixe. Ixe le fixe droit dans les yeux :

- Vous savez… Saint-Jean… parfois, je me demande comment vous pouvez encore être en vie.

- Je dirais que c’est un mélange entre la chance et le culot. Je vis sur le fil, comme vous monsieur. Sauf que vous, vous avez choisi la vie de bureau.

- Je vous en prie Saint-Jean… c’est par votre faute qu’on en est là… si vous n’aviez tué ce type… on aurait déjà résolu cette affaire.

- Cette affaire… est stupide. Qu’est ce qu’ils espèrent ? Récupérer l’or du Shah ? Ils n’ont aucune chance.

- C’est plus compliqué que cela. L’or du Shah nous implique, nous les services secrets. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on surveille depuis des années les transactions du Shah dans nos banques mais, sa chute prochaine le pousse à agir dans l’urgence et à nous refourguer un milliard sans prendre la moindre précaution. Ce qui fait qu’on se retrouve avec des varanyiens énervés sur notre sol. Ils proviennent de la rébellion. Certains comme Kamyar Meskini sont des anciens des services de renseignement du Shah. Il semble que la perte de vitesse du Shah les pousse à changer de camp et ils apportent de nouveaux savoir faire dans le camp rebelle.

- Ouais mais pourquoi, ils ont engagé un freelance pour buter le juif ?, s’était une question de Bauer.

- Pour ne pas se compromettre directement, je suppose, dit Ixe.

- C’est raté.

- Je ne vous le fait pas dire.

Deux semaines plus tôt :

Un petit hangar dans la banlieue portuaire de Port-Marie, il fait nuit noire. Cette portion du port n’étant pas éclairée par des réverbères. Le convoi de trois berlines rentre sur un parking désert en face du petit hangar. Une dizaine d’hommes en sortent. Monsieur Ixe est parmi eux. Trois hommes s’avancent arme au poing vers le hangar. Ils ouvrent la porte. Saint-Jean se lève alors et les salut amicalement. Ixe fixe les deux hommes. Bauer vient de sortir de la berline qui se trouve dans le hangar. Les hommes de main investissent le hangar après un rapide repérage, ils vont signe à monsieur Ixe de rentrer. Ce dernier est suivi par deux hommes. Un chauve et fin portant des gants en cuir, on distingue essaiment le 44 magnum sous sa veste. L’autre est un peu plus discret, châtain, le visage lisse, parfait pour se faire oublier. Il s’avance vers les deux agents. Il s’exprime en français :

- Qu’est ce qui nous vaut d’être réveillé à minuit ?

- Une bonne et une mauvaise nouvelle…, répond Saint-Jean.

- Qu’est ce que …? demande Ixe.

- Nous avons retrouvé le freelance qui a tué le comptable du Shah.

- Et la mauvaise ?

- Il est mort.

- Comment ça mort ?

- C’est une longue histoire, dit Bauer.

- Et ben… c’est compliqué, argumente Saint-Jean, en fait, on lui a mis la main dessus… on a voulu faire un brin de causette et… il est mort.

- Vous l’avez…

- Torturé ? Non. On a débarqué chez lui, il a voulu se défendre. On a lutté au sol. J’ai pris mon arme, j’ai tiré là où j’ai pu et il… enfin bon.

- Vous l’avez identifié ?

- C’est là, le problème, il logeait là-bas sous un faux nom. Je pense que c’est un ancien de la mafia fortunéenne, reconverti dans le freelance après l’éjection des mafieux par le Syndicat.

- C’est possible.

- Vous avez le corps ?

- Oui mais ne comptez pas sur son visage pour l’identifier.

A ces mots, Bauer ouvre le coffre de la Berline. Dedans, un homme emballé à la va vite dans un rideau de douche. L’homme ordinaire a un mouvement de recul.

- Putain !

L’autre homme s’approche.

- C’est vrai qu’un visage, c’est toujours plus pratique pour identifier un individu. Tu lui a tiré dessus avec quoi ?

- Mon arme de poing.

- 9mm Parabellum ?

- Exact.

- Ah oui, je vois le genre. Reste, les empreintes monsieur.

- Fermez-moi le coffre, Müller.

Le chauve referme le coffre.

- Autre bonne nouvelle, dit Saint-Jean, on a pu choper son commanditaire. Enfin, l’intermédiaire. Un type de Brandon.

- Il est où ?

- Bâillonné et attaché sur les sièges arrière.

Ixe lève les yeux au ciel.

- Quel bordel, pense t-il tout haut, vous avez pu en tirer quelque chose ?

- Hum… non, répond Bauer.

- Je suppose que Müller va pouvoir se mettre au travail.

- Là maintenant ? demande Bauer.

- Oui, vous êtes prêt Müller ?

- Plus que jamais. Juste le temps de prendre mes outils.

Il se dirige vers une des Berlines, il en sort une bâche en plastique transparente, des lunettes de protection, une combinaison intégrale ainsi qu’une boite à outil.

- Vous avez une chaise, à tout hasard ?

- Heu… oui, il y a un bureau dans le hasard… prends y une chaise.

Bauer et un autre homme tire l’intermédiaire de la voiture. Ils l’assoient de force sur la chaise.

- Attachez le bien, recommande Müller, des fois avec la douleur, ils gigotent dans tous les sens et tombent de la chaise.

Il ouvre sa caisse à outil et en sort une perceuse à mèche longue. Le pauvre homme le fixe complètement terrifié.

- Pitié… je vous jure que je sais rien… pitié… pas ça.

Müller hausse les épaules et démarre la perceuse. Tandis qu’un des hommes tend la jambe de l’homme.

- Je vais commencer par le pied.

Les cris de l’homme résonnent dans l’entrepôt tandis que Müller effectue son travail consciencieusement.

Dans le présent :

Les cobras rentrent telle une tempête dans la maison. Ils dirigent vers la cuisine. Ils défoncent la porte. Les truands regardent avec surprise la porte sortir de ses gonds et révéler une douzaine d’hommes cagoulés et vêtus de noir. L’albelois se jette sur son arme au moment où le Capitaine prononce les mots :

- Les mains en l’air !

L’albelois, un homme du nom de François, se saisit de son arme. Il reçoit une balle entre les deux mains. Sa tête éclate sous la pression du calibre 12. Sa cervelle se répand dans la pièce. Il s’effondre sans dire un mot. Les autres se rendent immédiatement.

- A genoux, les mains sur la tête. Pas de geste brusque.

Les hommes s’exécutent.

- Maintenant, les mains dans le dos. Doucement. Parfait. Les gars, les sacs.
Aussitôt, les hommes sont menottés et cagoulés. On les conduit un à un dans des vans. Le banquier est à son tour menotté et cagoulé. On le met dans une voiture, direction Vern. Le Capitaine joint le QG par radio.

- Opération terminée, envoyez les nettoyeurs.

- Combien de morts ?

- Un. L’albelois.

- Bien. Terminé.
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Derrière la fenêtre, le jour tombe dans un ultime éclat de couleur rouge. Un des hommes se lève de son fauteuil cuir dernier cri et abaisse le store dans sa totalité. Il revient se rasseoir sur son fauteuil. Il allume une cigarette. Les autres l’imitent. Ils sont quatre dans le bureau. C’est un bureau assez simple, qui fait plus salle de réunion que véritablement de travail. Très peu de décor, très peu de fioriture. Tous sont réunis autour d’une table basse. Dessus, une épaisse serviette qui déborde de document. Sur la table, plusieurs photos, six en tout. L’un des hommes, un type plutôt jeune, habillé avec une veste de costard, les cheveux bruns plaqués par du gel, se renfonce dans le canapé. Il le partage avec un autre homme, assez grand, au visage froid, le crâne rasé, il passe son temps à faire craquer ses doigts comme pour tendre l’atmosphère déjà pesante de la pièce. Monsieur Ixe est là, sur un fauteuil. Il domine largement la réunion. Il s’éclaircit la gorge :

« - Messieurs, voici les hommes impliqués dans l’enlèvement du banquier Meyer. Nous sommes réunis pour savoir ce qu’il convient de faire.

- Qu’est ce qu’ils savent ? demande le chauve.

- Leurs interrogatoires n’ont rien donné de probant. Ils sont idiots. Ils ne savent pas qui est leur commanditaire, enfin, ils ne savent pas vraiment, qui
il est.

- Qu’est ce qu’ils savent de lui ? demande l’homme au costard.

- Qu’il est varanyien, pour sûr.

- De son passé, de la raison de sa présence ici ?

- Ils se doutent bien que ça a un rapport avec la crise que traverse le pays en ce moment mais ils n’ont pas osés creuser d’avantage.

- Quelles sont les relations entre eux ? demande le quatrième homme.

- Je vais vous les présenter. Tout d’abord, François Brière, 43 ans, citoyen albelois, décédé durant l’intervention des Cobras. Un ancien de l’armée de
d’Albel, caporal dans l’infanterie de marine, plusieurs missions, renvoyé de l’armée pour faute grave sans qu’on en sache plus. Il s'est engagé chez X-Académie mais il a été renvoyé pour faute grave, encore une fois. Il a enchaîné les petits boulots puis s'est fait garde du corps pour mafieux en freelance. Pour lui, la question est réglée. Ensuite, Mamadou N’Gosabé, 32 ans, citoyen d’Aubrane mais né en Hylvetia mais sa famille est rentrée en Aubrane, il y a deux ans. Il est resté ici. Petit truand. Il s’est associé avec Brière, il y a quelques mois. C’est eux qui ont fait le lien entre les deux autres et le varanyien. Puis, Andrea Campolo, 36 ans, citoyen fortunéen, né à Rivoli. Il vit en Hylvetia depuis dix ans. Il était une espèce de lien entre la mafia fortunéenne et des petits truands locaux. Mais son activité a été stoppée par le Syndicat. Il s’est reconverti dans le crime en freelance. Et enfin, Paul Vernoux, 38 ans, truand de bas étage, basé à Vern, citoyen hylvète. D’un père inconnu et d’une mère stripteaseuse ; un mauvais départ dans la vie. Mauvais à l’école, renvoyé de l’armée pour insubordination, un casier long comme le bras, il a fait six ans de prison pour vol avec arme, extorsion et violence de 1993 à 1999. Un cas désespéré, si vous voulez.

- Le varanyien ?

- J’y viens, dit Ixe en tirant une bouffée de son cigare, Keymar Meskini, 38 ans, ancien des services secrets du Shah, a changé son allégeance en voyant le vent tourner. Ce n’est pas un démocrate fanatique mais un profiteur qui espère se voir attribuer une bonne place à la sortie du conflit, la tête des nouveaux services de renseignements, par exemple. Dans les services, c’était un bon élément, plutôt malin et discret. Spécialiste de la traque des comptes offshore des rebelles. L’homme parfait pour pister l’argent du Shah. Il fait parti, d’un sous réseau rebelle nommé Aube Blanche. Des libéraux. L’avoir dans nos pattes représente un gros problème, d’autant, que ce réseau est le fruit d’anciens agents du Shah plus ou moins acquis à la cause qui vendent leurs services à la rébellion. Nous pensons qu’ils sont en contact avec l’Arkencheen et Fortuna, sans que l’on puisse vérifier cette thèse. Meskini est arrivé il y a quinze à l’aéroport de Baar, dans un avion au départ de Balhaya, sous le nom et les papiers de Aziz Eghbali, représentant de commerce pour une société d’enchère. La raison de sa visite était, je cite : « La vente d’œuvres d’arts varanyiennes du III° siècle à un particulier hylvète. » Il venait apporter le catalogue, soit disant. Ensuite, il s’est installé à l’hôtel continental et a commencé à surveiller les déplacements de Meyer. Il a rencontré Oleg Vlaev, un tueur à gage freelance, et a passé un contrat pour éliminer Mahyar Ali Adib, comptable juif du Shah en charge de la transaction. Nos services l’ont découvert alors qu’il surveillait Meyer à Baar et nous avons commencé une filature. Puis, Saint-Jean et Bauer ont tué Vlaev en voulant l’intercepter mais ils arrêté, Lubos Novy, collègue de Vlaev. Son interrogatoire a permis de faire le lien entre les deux affaires. Ensuite, Meskini a réuni une équipe, celle que nous connaissons et a fait enlever Meyer à son domicile. Puis, nous avons libéré Meyer et nous tenons, désormais, la petite bande au complet.

- Ils sont fiables… les trois truands ? demande le chauve.

- Ce sont des truands.

- Ce que je demande, c’est si on peut les enfermer ou s’il faut s’en débarrasser.

- C’est là, le débat.

- Pour Brière, la question est réglée. Qu’allez-vous dire ? demande le chauve.

- Monsieur Brière est décédé la nuit dernière dans l’incendie de son domicile.

- Tragique.

- Oui, acquisse Ixe, pour les autres, des enquêtes approfondies nous ont permis découvrir de nombreuses choses. Andrea Campolo a des dettes de
jeux incroyablement élevées, N’Gosabé se drogue à l’héroïne et Vernoux a tendance à ne pas respecter les limitations de vitesse. Ce qui nous fait de bons mobiles.

- Et pour le Meskini ?

- Pour le moment, nous l’interrogeons."

***

Au même moment, quelques étages plus bas, une pièce carrée de six mètres sur six, sans fenêtre avec un homme attaché à une chaise en fer. Müller s’affaire à sa tâche. Il prépare les serviettes pour ce qui va suivre. La porte s’ouvre et Saint-Jean entre, un galon d’eau à la main. Il le pose sur le sol et fixe Müller du regard :
« - Ça suffira ?

- Je pense.

- Bien, à toute à l’heure.

Il referme la porte et retourne à ses occupations. »

***

Dans le bureau, les quatre hommes poursuivent leur conversation :

« - Il est préférable de nettoyer derrière nous quoiqu’il arrive. De toute façon, personne ne remarquera la différence entre l’avant et l’après, argumente Ixe.

- Je suis bien d’accord, dit l’homme aux cheveux plaqués.

- Cependant, nous devons encore trancher certaines questions, notamment, qui est derrière ce foutu réseau, dit le chauve.

- Nous étudions plusieurs pistes. Nous savons d’où ils viennent et ce qu’ils font. Nous avons dépêché des hommes là-bas, à Thadimis, ils m’ont informé d’une prise qu’ils ont faite. Meskini et la pris étaient en contact depuis pas mal de temps. Je les soupçonne d’avoir au minimum organisé le coup ensemble. Selon, nos hommes sur place, ce type répond pseudonyme de « Griffon ». Et ils m’avancent que c’était un proche du Shah. Donc, qu’il connaissait les transferts vers Walter Bank.

- C’est plausible. Et cet homme, où est-il ?

- A Thadimis, avec nos hommes, nous n’allons pas l’exfiltrer, la situation actuelle est trop tendue pour faire un faux pas. Notre pays doit rester neutre politiquement parlant dans ce conflit mais rien ne nous empêche de traquer des terroristes.

- Fort bien, dit le quatrième homme, je veux que le contact avec nos hommes sur place soit établi immédiatement. Nous devons trancher cette affaire au plus vite ou nous deviendrions beaucoup trop visibles. En tout cas, pour ce qui des trois autres, il faut nettoyer. Pour le banquier, envoyez le au Monastère pour quelques temps.

Ixe se saisit d’un téléphone satellite. Il compose un numéro. »

***

Dans une villa de la banlieue de Thamidis, férocement gardée par des barbouzes, avec tireur d’élite sur le toit, mitrailleuse lourde aux fenêtres, fusils d’assauts en bandoulière, veste tactique. Une dizaine d’hommes se trouvent dans la villa. Tous sont hylvètes. Le tireur sur le toit est camouflé par une bâche couleur sable comme les murs de la maison. Deux hommes sont prêts de la piscine, ils guettent que personne ne passe par le portail. Un autre se tient sur le perron de la porte, fusil d’assaut à la main, il fait des allers retours de chaque côté de la porte. Deux hommes font des rondes dans le jardin. Dans le salon, un lance roquette, en cas de véhicule lourd selon le chef du groupe, un homme regarde la télé. Un vieux dessin animé non censuré par le régime passe sur la chaîne officielle. L’homme se gratte la barbe. Il fait chaud et il irait bien piquer une tête dans la piscine. Un autre descend depuis un escalier situé en arrière plan, il tient un téléphone satellite. Il le tend à l’homme sur le canapé. Ce dernier s’en empare et décroche :

« - Ici Rapace.

- Rapace, ici Ixe.

- Enchanté monsieur.

- Où en êtes-vous avec le rebelle ?

- Attendez un instant, je vais voir ça. »

Rapace descend les escaliers qui mènent à la cave. Là, un autre homme en faction devant une porte. Derrière, on peut entendre des cris. L’homme en faction ouvre la porte à Rapace, d’un geste respectueux. Dans la pièce, trois hommes, l’un d’eux, un varanyien est attaché sur une chaise, à poil. Sur lui, un homme avec des pinces crocodiles, un autre est dans le coin de la pièce à essayer de faire démarrer une batterie de voiture. L’homme aux pinces se retourne en voyant entrer Rapace :

« - Oh chef.

- On en est où ?

- Il ne voulait pas parler.

- Et maintenant ?

- Il est déjà plus coopératif.

Soudain, la batterie se met en route et le varanyien se met à supplier d’avantage. Rapace remonte l’escalier en saluant le garde. Il dit :

- Nous avançons monsieur.

- Avancez plus vite, on va devoir vous évacuer plutôt que prévu.

- Je passerais le moment, monsieur.

- Bien, au revoir. »

Ixe raccroche. Rapace ordonne alors de commencer à préparer l’évacuation vers des cieux moins agités.
11760
La déclaration de guerre.

Dans l’arrière salle d’un petit restaurant de Montclair avec pignon sur rue, une dizaine d’hommes et une femme sont attablés autour de ce qui est indubitablement un festin de roi. Les homards, le caviar, la viande rouge, les poulets à la broche, le porc, les jambonneaux, tout est là. Le patron avait pour mot d’ordre : « Tout pour mes meilleurs clients ». Dans ce cas-ci, les meilleurs clients arrosaient le restaurant de pognon depuis des années maintenant, c’était un peu comme si ils l’avaient racheté pour se donner une image d’investisseur local sympathique, amateur de gastronomie hylvète, des produits de la mer et de tout ce qui se mange. Le patron se nommait Luigi, c’était un petit homme, malingre, aux cheveux roux, une sorte d’anomalie parmi ses cousins latins, il tenait plus du celte que du romain en fait. Luigi avait ouvert ce restaurant en 1993, par passion. Mais plus le temps passait, plus Luigi avait muri et bientôt, ce fut l’or qui l’attira. Mais qui pour blâmer Luigi ? Car lorsqu’on se retrouve dans sa situation, il faut vite faire allégeance au plus offrant ou plus menaçant et Luigi était sacrément trouillard au point de se coucher devant la petite racaille afaréenne. Mais, pour son plus grand bonheur, la racaille fut mise en déroute par Toto Palleone, un vrai latin. C’était un homme originaire de Peyrac-il-vecchio, il avait grandi dans la montagne, d’un père fromager et d’une mère fromagère. Très tôt, son père l’avait fait fréquenter des gens que l’on qualifierait, si l’on est honnête, de peu net. Il s’agissait de fortunéens, des amateurs de bons fromages mais surtout, des amateurs d’argent sale. Car la jolie fromagerie familiale servait de planque pour faire passer la drogue en Hylvetia. Le père de Toto confia à son fils que sa famille devait tout aux fortunéens. Toto ne sortit jamais de leurs griffes, il se mit à travailler pour eux dès dix-neuf ans. Il gravit les échelons de la pègre locale, puis de la pègre nationale. C’est ainsi qu’il se retrouva à se porter acquéreur pour le restaurant de Luigi en 1996. Luigi vit très vite les possibilités que lui ouvrirait un « partenariat » avec des hommes comme Toto, puissant et discret. Luigi fit allégeance à Toto et à ses supérieurs de l’ombre. Voilà bientôt que Toto se mit à contrôler la totalité de Montclair. La mafia fortunéennne faisait un sacré retour en force depuis quelques années. Le Syndicat hylvète n’avait pas moufté. Sans doute était-il trop vieux pour vouloir chercher une nouvelle guerre comme en soixante-quinze. Ce que Toto ne s’était pas dit, c’était que peut-être, le Syndicat avait pour l’heure d’autres chats a fouetté que de s’occuper du menu fretin de Montclair quand on tient les gouvernements et que l’on a des liens avec les services secrets, que l’on forme : un Etat dans l’Etat. Mais ça, Toto n’avait pas eu le degré d’intelligence suffisant pour le comprendre. Il n’était qu’un exécutant après tout, un homme de terrain à qui l’on ne demande pas de réfléchir mais de faire et de bien faire. Alors Toto met ses neurones de montagnard au service d’une unique tache et ne pense pas à la chaîne de causalité qui l’a amené là. Non, Toto fait à point c’est tout. Et ce fut en voulant bien faire, qu’il convia ses proches amis et hommes de mains à un repas dans l’arrière salle du restaurant, Chez Luigi, ce jour de 2004. Ne se doutant que ce jour-là allait changer beaucoup de choses pour lui et ses hommes et pour la situation des ressortissants fortunéens qui font dans l’import-export et dans l’extorsion.

Toto était attablé en bout de table, avec une femme beaucoup plus jeune à ses côtés. Elle se nommait Maria, c’était un canon de beauté. Ses courbes étaient parfaites, ses cheveux ondulés et soyeux, d’un brun pur. Ses seins, n’en parlons pas. Ses hanches, mon Dieu quelles hanches ! Son sourire éclatant de milles feux. C’était la femme parfaite d’un point objectivement esthétique, il n’était pas étonnant que Toto soit tombé sous son charme. A la droite de Toto siégeait son bras droit, Rodrigo Zarita. C’était un homme froid, à l’allure renfermée. Il était grand, blond, le teint pale et les yeux d’un bleu clair comme celui de la mer. Il était né à Port-Marie, d’un père marin-marchand et d’une mère femme de ménage. Rien n’avait été facile et c’est qui l’avait poussé chez les fortunéens quoiqu’il eut les compétences pour devenir flic, il avait choisi de jouer aux voleurs. A côté de lui se trouvait, Tonio Bucca. Un type aux mains poilues, au regard de terrifiant, la tête de l’exécuteur parfait. Il rigolait fort et buvait comme un trou. Il aimait les bonnes viandes et le bon vin. C’était un bon vivant sous la carapace de la terreur physique qu’il inspirait. A côté de lui, dévorant un homard, Guido Falconi. Un autre bon vivant et comptable de son état. Il était l’homme à tout faire de Toto, tantôt négociant, tantôt parrain de sa fille. On pouvait lui faire confiance pour manier le flingue et les chiffres. A l’autre bout de la table, Sergio Lucente, le porte flingue en chef. Un fier gaillard au sang chaud et cousin de Tonio. Les deux faisaient la paire. Tous, à Montclair, avaient une peur bleue de Sergio et de ses hommes, c’était eux qui, des années auparavant, avaient flingués les afaréens. La ville avait une dette envers Sergio et Tonio et elle s’en acquittait très bien. A la gauche de la table, il y avait, Paolo Silvestri, un fortunéen et homme de liaison entre Fortuna et Montclair. Toto l’appréciait car il était d’un bon conseil dans les affaires courantes et dans la relation avec la clientèle. C’était un homme calme, réfléchit et mauvais tireur. Ensuite venait, Filippo Spinella, un homme originaire de Tessini, venu en Toussain pour amour et qui ne l’avait jamais quitté. C’était un romantique, un don juan ce qui n’était pas sans causer des problèmes mais Paolo et Toto avaient toujours su apaisés les différents entre mari cocu et Filippo. Il était bon tireur, dans le deux sens du terme, et fin limier. On pouvait lui confier une photo et le lendemain, il revenait avec le pedigree de la personne, sa vie, son œuvre. Enfin venait, Dino Bottini, une belle âme songeuse, amoureux de la nature, des randonnées en montagne, des animaux et des femmes. Il venait du nord du Tessini, c’était un porte-flingue et un poète, il déclamait parfois des vers en flinguant. Il formait un bien curieux mélange entre la douceur et la brutalité. Ils mangeaient, buvaient et riaient en se rappeler des conflits passés, de leurs exploits et des anecdotes de cœur. Toto gesticulait en essayant de retrouvait le nom de cette fille :

« - Mais si, comment qu’elle s’appelait déjà ?

- Qui ? demanda Paolo.

- La fille de Fransesco…

- Anna

- Non, pas la première, la deuxième… tu sais la grande brune, aux nichons ronds… ah… comment… cazzo…

- Sara, beugla Tonio, c’est Sara, Sara aux nichons ronds et dodues.

- Oui ! Sara ! C’est ça. Et bah… Sara, je me la suis tapé…

- Bon ou mauvais, demanda Filippo.

- C’était incredibile, sensas… je te passe les détails mais elle a un cul… énorme ! »
Tous se mirent à rire d’une unique voix. Rodrigo prit la parole :

« - Dis-nous Toto, pourquoi nous avoir fait venir ici ?

- Parce que, je tenais à vous remercier pour ces nombreuses années de bons et loyaux services que vous avez passés à mes côtés, des amitiés qui sont nées entre nous… ça, ça se fête ! Hé hé hé ! On est là pour fêter notre réussité… putain… on a la main mise sur Montclair. C’est Fortuna qui nous en doit une belle. Santé ! Alla familgia e alla vittoria ! Buvons et mangeons ! C’est Luigi qui offre !

- Hourra ! Pour Toto e familgia, hourra ! Hourra ! »

Ce qui se fête doit se fêter. Mais les troubles fêtes ne sont jamais bien loin. La porte de l’arrière salle s’ouvrirait d’un coup. Et des hommes, mitraillettes aux poings, pénétrèrent dans la salle. Le silence se fit immédiatement. Personne n’eut l’idée de sortir son arme, personne ne voulait finir en passoire. Les hommes étaient au nombre de cinq. Il y avait un grand blond, au physique Aléman. Il avait des yeux bleus, mesurait dans les un mètre quatre vingt dix pour environ quatre-vingt kilos. C’était une perche. Il se nommait, Helmut Weindorf, c’était un porte-flingue. Deux hommes s’avancèrent, l’un d’eux ordonna en italien que l’on mette ses mains sur la table et doucement, sans geste brusque et sans blabla. Il avait un visage carré, des yeux clairs, une coupe en brosse, un gros nez. C’était le deuxième porte-flingue des invités surprise, c’était un bon tireur, là où Helmut était le spécialiste des actions commandos, le nouveau venu était spécialiste du tir de précision. Il se nommait Jean Féret. Son compère n’était autre que son cousin, Paul Féret. Lui, était plus dans l’intimidation car il était le plus grand de tous les nouveaux venus, environ deux mètres, il faisait du hockey en amateur, de la boxe en catégorie poids lourds semi professionnel et du tir au pigeon à deux pattes et sans ailes depuis plus de dix ans. Le quatrième, qui tenait le pauvre Luigi en joue, se nommait Pierre Robiquet de Sulac. C’était un aristocrate déchu, crypto fasciste, amoureux de l’ordre et de la nation mais également, un porte-flingue d’une organisation criminelle. N’y voyez aucun paradoxe, Pierre Robiquet faisait cela pour l’argent et pour la patrie, mieux vaut être gangréné par soi-même que par l’autre. Il était sportif, droit et porte-flingue. Le cinquième de la petite bande se nommait Raoul, Raoul Delcroix, Raoul le dingue. Un sanguin, un dingo, Raoul était une tête brulée avec un automatique, je vous laisse imaginer le reste du tableau. Dix-huit victimes qu’on lui attribuait, Raoul le faiseur de veuves, un nom bien moyenâgeux pour un type qui y aurait toute sa place. Nos cinq compères étaient les hommes de mains d’un sixième. Ce dernier passa la porte. C’était un homme au visage carré, aux cheveux courts, au front ridé, au regard dur, il fumait une cigarette et portait un costard cravate qui lui donnait un air important et distingué. C’était un gentleman dans l’âme, quoique brutal quand la situation le demandait. Il se nommait Lino l’Ange, son nom de famille n’était connu que de quelques amis très fidèles et ne devait sortir sous aucun prétexte. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier et se tourna vers Toto :

« - Lunga vita a Totò ! Ah ! Toto !

- Qu’est ce que tu veux ? demanda le principal intéressé. Ton entrée ressemble à s’y méprendre à une déclaration de guerre.

- De guerre ? Voyez vous cela. Non, pas de guerre. Il faut voir ma visite comme un avertissement, une manière polie de dire attention, tu pourrais bientôt finir en passoire, je te jure que c’est pas une bonne reconversion... passoire... quoique ça aurait le mérite d’aérer ta cervelle d’arrieré. J’arrive, ça fume, ça boit, ça bouffe, ça drague... ça s’croit les rois du monde, pas vrai ? Je suis venu pour redistribuer les cartes, t’expliquer que toi, Toto, tu n’as rien en main et que ce que tu as, c’est uniuqement parce qu’on a voulu que tu l’es. Tu t’es pris pour un roi du pétrole, l’heure est à la redescente, mon gars. Tu n’as rien. Tu as toujours été sursis et on m’envoie pour te faire la leçon à la douce. Alors, je commence ? Premièrement, tu t’es plus senti pisser ou bien... tu t’étends tel un parasite... au service des fortunéens... pour commencer, je te demenderais d’arrêter de pourrir nos salles de jeu ta concurrence de merde et ton alcool de merde. Laisse ça aux pros. Ensuite, arrête d’innonder les tripots de ton argent sale qui n’est même pas le tien. En fait, pour résumer simplement, cesse toute activité. Quand je dis tout, c’est tout. La drogue, les putes et le jeu. Tout ce qui est ici est à nous, pas à aux fortunéens. Si il faut repartir comme en soixante quinze, on le fera crois moi. Mais pour le moment, vous êtes en infériorité numérique alors le calcul coût avantage est simple, obéis ou crève. Il ne me reste plus qu’à te souhaiter une bonne après midi. »

Sur ces mots, les portes-flingues et Lino l’Ange quittèrent la pièce sans plus de cérémonie. Laissant Toto et ses hommes le regard interdit, personne n’osa dire quoique que ce soit. L’humiliation était totale. Entrer dans le restaurant, les tenir en joue et leur faire la morale. Toto se sentit vaciller. Son autorité venait de voler en éclat, son petit royaume venait de s’effondrer. Il avait fait de mauvais calculs et maintenant, c’était se soumettre ou finir dans un sac mortuaire au fond d’un lac. Toto avait peur désormais. Tonio, Sergio et Filippo enrageaient, ils auraient voulu sortir et trouer la peau de ces fils de putes mais Toto n’en donna pas l’ordre. Il savait qui ils étaient et pour qui, ils bossaient. En tuer un revenait à signer un arrêt de mort avec effet immédiat. Toto alluma une cigarette et se descendit trois verres de rouge. Il retrouva son calme mais la colère l’emporta au bout du compte. Il se décida à tenir conseil :

« - Cet figlio di puttana figlio di puttana croit que je vais le laisser me baiser comme ça ? Oh putain non ! Je vais le buter cet rifiuto. Je vais le niquer, je vais lui foutre une balle entre les deux yeux ! Lino l’Ange va s’élever au ciel, c’est moi qui vous le dit... Paolo... appelle tes contacts à Fortuna dis leur qu’on a besoin d’hommes de mains, le Syndicat nous a déclaré la guerre. La réponse doit être à la hauteur de l’affront fait à la famiglia.

- Si Capo. Li chiamo subito.

- Du reste, Sergio et Tonio, vous allez commencer à organiser nos troupes. On va faire un raid histoire de marquer le coup. Je veux que vous cramier un ou deux tripots.

- Si Capo.

- Bien, mettez vous en route mais restez discrets.

- Si Capo. »

Ainsi, ils se séparèrent. Ils quittèrent le restaurant aux alentours de quatorze heures. Sous le regard discret de Lino l’Ange et de ses hommes. Ce dernier démarra la voiture, l’autoradio se mit à jouer de la musique jazz et ils s’éloignèrent tout sourire. La guerre était en bonne voie et ils allaient gagner sans aucun problème.

Lino
Lino l'Ange
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Le premier sang.

A l’heure où le monde s’éveille paisiblement, sous les premiers rayons rouges de l’aube, le réveil sonne brutalement, arrachant l’homme endormi à sa rêverie. Il rêvait du calme et de la paix, une fois cela accomplit, il allait se reposer sur le bord de mer, les pieds dans le sable et l’esprit en paix avec le sentiment du devoir accompli. Mais très vite, l’ennui venait le ronger, il n’avait plus rien à faire de sa vie, son objectif étant atteint, il se sentit vide de toute essence. Il avait avoué sa vie à cela, combattre et protéger. Mais maintenant, que cela était fait, il n’était plus rien. Il se lamenta longuement, se demandant que faire. C’était l’éternelle question : « Que faire ? ». Il n’avait jamais su répondre en toute honnêteté. Les baisers de sa douce femme ne lui faisaient plus d’effet, il commençait à ne ressentir que le froid de l’âme humain qui s’écoule dans un fleuve de noirceur et de la solitude. Il était déçu, abattu par le désir atteint. Et cyniquement, il en vint à penser que le crime devait demeurer éternel. Tout cela par pur égoïsme mais dans le fond, il sait que ce rêve-là n’est pas atteignable et que le monde, quoique fasse la civilité, sera toujours un trou à rats. Ce fut avec un sourire qu’il fut réveillé par le réveil. Il regarda l’heure ; quatre heures cinquante cinq. Il sortit de la chambre conjugale laissant sa femme endormie. Elle ne se réveillera que dans trois heures pour aller au lycée Louis Pinault et y enseigner la littérature. L’homme sourit de nouveau dans la glace du miroir mais ses sourires avaient un côté malsain. Ce n’était pas un homme jouasse par essence, c’était tout le contraire. Il faisait constamment la gueule, qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige, qu’il soit en vacance ou en famille, devant un corps ou devant sa femme. Il avait cette moue caractéristique de l’homme blasé par la vie qui se laisse porter par les courants marins. Il arrêta de sourire en voyant qu’il se faisait peur à lui-même. Il fit couler un filet d’eau froid du robinet de la salle de bain et se le jeta à la figure. Il recommença l’opération par deux fois. Au final, il était réveillé. Il prit la direction de la cuisine et se coupa en deux un croissant, qu’il remplit de confiture de mirabelles, il alluma la machine à café et attendit. Il prit deux cafés pour tenir jusqu’à midi. Puis, se dirigea vers la salle de bain où il se brossa les dents et se rasa pour être sûr de paraître avec la peau bien lisse. Puis, il se dirigea vers son dressing où il choisit un complet noir, son préféré, qu’il portait avec distinction et avec une certaine force aristocratique, héritage de sa mère, elle-même fille d’aristocrate. Son père, quant à lui, fut tantôt un banquier, puis un marchand et enfin, le directeur d’une grande compagnie d’import-export. Notre homme, qui avait pourtant un certain capital et bon chemin pour l’avenir devant lui, choisit de faire carrière dans ce secteur fermé et qui fut longtemps à haut risque qu’est la police hylvète. Il n’avait jamais aimé le travail de bureau pourtant avec l’avancement de sa carrière, ce fut à cela qu’il fut réduit. Il était très populaire car on le voyait comme un saint, un incorruptible féru de justice et toujours prêt à mettre sa vie en jeu pour faire triompher la loi et par extension, le bien, du moins sous une certaine forme. Il était craint des milieux mafieux car il allait jusqu’au bout peu importe le prix. Le Syndicat l’admirait, surtout des membres comme Lino l’Ange, qui voyaient en lui, une force de la nature qui était leur ennemie mais pour laquelle, lorsqu’on y est une fois confronté, on développe un respect mutuel. Ce n’était jamais une question d’argent sale ou de crimes mais une question de valeurs et les deux camps en avaient. Chacun a toujours eu ses règles et se battre dans le respect de celle-ci fut toujours ce qui poussa des gars comme Lino et comme notre homme, à avoir une certaine admiration pour le camp d’en face. Il regarda sa montre ; il était cinq heures et quart. Il se dirigea vers le garage, démarra sa voiture et se mit en route. Aussitôt eut-il quitté la propriété familiale que le téléphone sonna, il s’arrêta sur le bas côté et répondit. C’était Gfeller, l’homme décrocha :

« - Joyeux anniversaire commissaire, dit la voix à l’autre bout du fil.

- C’est aimable à vous de vous en souvenir, lieutenant Gfeller, qu’est ce qui me vaut ce coup de fil à part cela ?

- On a une scène de crime, dans le centre ville, un mort tué par balles.

- Vous avez son identité ?

- Pas encore, on y travaille mais ça doit être un des commerçants de la rue, personne d’autre ne passe par ici à une heure aussi matinale.

- C’est peut-être un clochard ?

- Non, il n’en a pas la dégaine.

- Décrivez le moi.

- Petit, roux, grassouillet, les yeux globuleux et le visage marqué de la surprise mais ça, ça doit être dû à la surprise de la mort. Je ne pense qu’à l’ori…

- J’ai compris Gfeller. Qui est sur la scène ?

- Moi, les TIC sont en chemin, il y a deux patrouilles sécurisent les lieux et Streun, Benoit et Rubin viennent d’arriver.

- Rubin ? C’était pas son jour de congé ?

- Si mais Haussener à sa femme qui accouche alors Rubin est revenu en urgence à ma demande.

- Bien, m’envoie moi l’adresse précise par message et je vous rejoins. »

Sur ces mots, il raccrocha. Il songea un instant au fait qu’il venait d’avoir cinquante ans. Il se sentit vieux d’un coup. Il fut pris d’une sorte de vertige. Déjà un demi-siècle, se dit-il, et en même temps, si peu de chose accompli au regard de l’histoire. Il songea à ses deux filles, il se rappela combien, il avait été dur avec elles. Il songea à sa femme, au peu de temps, qu’il avait passé avec elle. Il se demanda s’il ne devait pas rattraper cela par un restaurant dès ce soir. Il fut interrompu par la sonnerie de son téléphone. Il ouvrit le clapet, le numéro indiquait Malmaison, juge de son état. Avec dédain, il décrocha :

« - Joyeux anniversaire mon cher Pierre.

- Je vous remercie mon cher Henri.

- Qu’est ce que cela fait de bientôt être à la retraite ?

- Un vieux fossile de ton genre le sait mieux que moi.

- Je ne suis pas encore hors service mon cher, j’ai encore de la volonté et de la réserve à revendre. Je pense même mourir en plaidant un dossier pour tout te dire.

- Fais gaffe, je connais des juges fortunéens qui sont en morts en plaidant et c’était pas joli à voir.

- Hé hé hé, tu risques de recevoir des appels de la part de Sapier, Zündel et Rousselot.

- Je suis sur une grosse affaire en ce moment, je doute que je puisse leur répondre. Sauf à Rousselot, hiérarchie oblige. Et Sapier, il est toujours à Haud-le-bas ?

- Toujours, je ne sais pas comment il fait pour se plaire chez ces sauvages.

- Il en est peut-être devenu un.

- C’était un demi-singe à la faculté de droit alors qu’il soit devenu un haudois, ne me surprendrai pas. Je crois même que sa mère avait du sang d’haudois. C’est génétique. Hé hé hé.

- Je vais de voir te laisser, ami racialiste du dimanche.

- Je n’ai qu’une passion et c’est l’ornithologie.

- Je te souhaite une agréable journée de ton côté. J’ai, moi-aussi, à faire du mien. »

Sur ces mots, le juge raccrocha. Le commissaire reprit sa route jusqu’au centre ville de Montclair en passant par le périphérique, sur les boulevards et dans les rues étroites de la haute ville. Il gara sa voiture dans une rue adjacente au commissariat et fit le reste du chemin à pied. Il passa dans les rues en admirant son lieu de travail, Montclair la Magnifique. Ses rues, ses maisons aux multiples couleurs, au style de la toscane, cette douce odeur de bon vivre. Il arpenta les rues un bon moment avant d’arriver sur la scène du crime. C’était une arrière cour à étage et à colombage datant du milieu du quinzième siècle, un lieu magnifique qui attire les touristes du monde entier mais, qui par un malheur coup du sort, était aujourd’hui le théâtre d’un ballet de blouses blanches, de flashs photographiques et d’hommes retraçant les derniers instants de la vie d’un autre. Le commissaire salua les hommes de patrouilles qui avaient trouvés le corps. Puis se dirigea vers Gfeller, un blond aux cheveux courts, d’une trentaine d’années, ainsi militaire de carrière et qui avait décidé de changer par peur de la routine de la base du huitième régiment de chasseurs à pieds d’Hylvetia. Une troupe d’élite mais sans activité réelle depuis des dizaines d’années. La police offrait une porte de secours où rien n’était connu d’avance. Gfeller était les bras et les jambes de la force tranquille qu’était le commissaire. Il fumait une cigarette en voyant son supérieur arriver, il la jeta dans un égout et se dirigea vers son chef. Le commissaire le salua puis il demanda :

"- Alors, vous avez pu avoir son identité ?

- Oui, il se nomme Luigi Crosta, il tient le restaurant qui est de l’autre côté de cette porte, il devait sans doute venir ouvrir la porte de derrière quand il a été abattu, dans le dos selon la légiste.

- Elle est là ?

- Oui, sur le corps.

- Je vais lui demander des précisions. Dis à Streun et Benoit et à une patrouille de commencer l’enquête de proximité.

- A seize heures du matin ?

- Dis leur d’attendre sept heures.

- Il nous faut plus de monde sur le coup. Caliva, Wanner, Meier, Marbot, Brunet, Parmentier, Chastin, Lemaigre et Sharpe. Où sont-ils tous ? Il faut les tirer du lit.

- Monsieur, il y a eu une autre fusillade en ville, s’était Zündel qui venait de dire cela, ils sont partis là-bas, dans la ville basse, il y a eu deux morts, dans une voiture, ça ressemble à une exécution.

- Oh bordel. Ça sent pas bon cette histoire.

- Je vous le fais ne pas dire, Meier a identifié un des macchabés comme étant Guido Falconi, un des hommes de Toto Palleone.

- Je me disais bien que le nom de Luigi m’évoquait quelque chose. Ce restaurant, c’est la base arrière de Toto. Il y prépare ses coups et gère son petit royaume depuis l’arrière salle. Ça fait déjà trois morts, il semble que quelqu’un est entrain de s’en prendre à la famille de Palleone.

- Il y a eu des rumeurs monsieur.

- Quelles rumeurs ?

- Il semblerait selon ce qui se dit dans la rue qu’il y a quelque temps, Lino l’Ange et ses hommes aient fait une descente chez Luigi alors que Toto et ses hommes de mains les plus proches y déjeunaient. Il paraît que Lino les a menaçait de tout détruire, si Toto ne réfrénait pas ses appétits de conquête, que le Syndicat commençait à en avoir marre des petits manigances d’un roitelet. Toto, qui est proche des fortunéens, a très mal pris cet avertissement ou cette menace, selon comment on le voit, et il aurait ordonné d’attaquer le casino de Jacob et Zephan Altmann, des proches de la famille de Lino, Zephan a été passé à tabac mais il n’a pas porté plainte. Selon ceux qui étaient présents quand l’Ange a prit la nouvelle, il a juré de venger les frères Altmann. Il se peut que ce ne soit qu’un début de réponse.

- Si c’est le cas, il va falloir prendre des mesures et vite, avant que la ville ne devine un brasier géant où la mafia règle ses comptes à ciel ouvert.

- On écarte les autres pistes ?

- Non mais on creuse celle-ci en priorité et … »

A ces mots, le téléphone sonna. Il ouvrit le clapet et regarda, c’était le commissaire général Rousselot. Le commissaire s’éloigna de ses hommes et décrocha :

- Bonjour monsieur.

- Bonjour Labarthe et bon anniversaire.

- Merci monsieur.

- Alors cette affaire de meurtre ?

- Je viens d’arriver mais il semble que ce soit un règlement de compte entre familles mafieuses, il y a aussi une autre scène de crime dans la basse ville, dans la rue Maria Levine, il y a deux morts là-bas, qui appartenaient à la même famille que la victime, les Palleone. Il semble que quelqu’un veuille leur faire la peau. On est déjà à trois morts. Il va falloir que l’on enraille ça au plus vite ou bien, ça risque que de repartir comme en soixante-quinze et personne, à ma connaissance, que ce soit chez nous ou dans les familles ne veut ça.

- Oui, nous allons prendre les mesures qui s’imposent dans la journée. Pour le moment, faites comme d’habitude. Ne dites rien à la presse, nous ne
voudrions pas affoler les bonnes gens. Soyez discret, Labarthe, de la discrétion, soyez une ombre, un silence, pas de bruit, pas d’explosion mais réglez moi ça au plus vite.

- Bien monsieur, je ferais au mieux.

- Bonne journée, Labarthe. »

Le téléphone raccrocha. Labarthe contempla un instant la scène dans sa globalité. Tout cela allait être fort complexe. Il alluma une cigarette et se mit à la fumé nerveusement. Il ne fallait pas qu’elle vienne se mêler de cela. Il voulut appeler sa femme pour lui dire qu’il allait rentrer tard mais se jura d’attendre midi au minimum, quoique qu’il eut été volontaire pour être présent avant dix neuf heures dans son foyer pour une fois et le jour de son anniversaire. Le destin lui faisait cadeau d’une étrange poudrière, qui une fois allumée n’allait pas s’éteindre comme l’on coupe une mèche, il savait qu’avec un peu de chance, Lino voudrait entendre raison mais il savait de l’autre, l’honneur de la famille était bien plus important que toute forme de raison et qu’à ce titre, Toto et les siens allaient regarder derrière eux pendant un bon bout de temps. L’autre option était de convaincre Toto et les siens de foutre le camp hors du pays, chez les fortunéens, loin des bras vengeurs de Lino et du Syndicat. Les ordres devaient venir de plus haut que Lino. Ce dernier, bien que charismatique et roi de Montclair dans le temps, n’était qu’un simple exécutant à la solde de la haute autorité du Syndicat, ces hommes dont l’on ne sait rien si ce n’est qu’ils sont parmi les plus dangereux au monde. Les affronter reviendrait à faire passer le front au Varanya pour un gigantesque pique nique familial. Le Syndicat pouvait soulever des montagnes pour éliminer un type alors que pouvait-il faire contre une famille en lien avec la mafia de Fortuna, si ce n’est déclencher une tempête de furie au cœur des sept mers, de la terre et des cieux. Non, il fallait convaincre Toto Palleone de fuir plus loin, dans les terres gelées du sud ou se plaçait sous la protection d’une mafia étrangère dans un pays étranger et pas aux ports d’Hylvetia. Soudain, la sonnerie de son téléphone l’arracha à sa réflexion. Il décrocha machinalement, si il ne l’avait pas fait ou si il avait vu que le numéro était inconnu, les choses auraient étaient bien différentes car comme on dit : « Le temps pluvieux alors que tu roules est plus menaçant que l’orage au coin du feu ». La voix résonna à l’oreille de Labarthe :

« - Bonjour commissaire.

- Vous.

- Oui moi.

- Je croyais que nous devions ne plus jamais avoir à faire à l’un et l’autre.

- C’est ce que l’on s’était dit sur ce petit chemin de terre quand j’ai accepté de cacher vos noirs secrets et croyez que j’aurais voulu tenir cette promesse jusque dans ma tombe mais, il y a eu des coups du sort imprévus et je suis obligé de me tourner vers vous car nos « amis » communs vont partir en guerre et le sang appelle le sang. Je ne puis rester sans agir et à la demande du Ministre, je me dois de faire appel à vous et à vos talents. Nous devons nous voir. Je suis d’ores et déjà à Montclair. Vers dix heures au café Saint-Antoine sur la Place du Théâtre, vous aurez le temps d’aller voir l’autre scène de crime comme cela.

- A toute à l’heure, Saint-Jean.

- A toute à l’heure, Labarthe. »

Le téléphone raccrocha. Le commissaire sentit couler sur son front de la sueur. Saint-Jean, il haïssait ce fils de pute. Il était là dès que le monde sombrait dans le chaos. Il avait été à la fois son allié et son ennemi, il était insaisissable. Le commissaire ne pouvait supporter cela, Saint-Jean était pour lui une énigme impossible à résoudre, énigme qui connaissait tout de lui et qui l’avait aidé à dissimuler… Labarthe reprit son calme, il allait affronter Saint-Jean par sa force de caractère. Il se dirigea vers la légiste pour demander plus de renseignement et demander à ce que l’on évacue le corps. Le sang appelle le sang, c’était les premières balles d’une pluie, d’un violent orage. Nul ne peut rien contre la météo. Il songea que les corps allaient bientôt être si nombreux que les corps du pays afficheraient complet comme dans un hôtel. Le sang appelle le sang. Cette maxime était si vraie, le sang versé n’est qu’un ruisseau de plus vers le fleuve. Mais à la fin, l’Ordre allait triompher car au final, Saint-Jean et lui avaient le même objectif, le retour à l’ordre et à l’Etat. Le sang allait coulé mais la Loi allait gagner.

Labarthe
Le commissaire Pierre Adrien Labarthe.

Malmaison
Le juge Henri Malmaison.

Rousselot
Le commissaire général François Rousselot.

Sapier
Le commissaire Frédéric Sapier.
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Dans la jungle, terrible jungle...

- Dans la jungle, il faut être un roi. L’ombre est une jungle, personne n’y fait attention, mais l’ombre existe, impliquant des milliers de personnes, du petit truand, du dealeur du coin de la rue au gros bonnet national et international. C’est un balai sans fin, on voit passer, chaque jour que Dieu fait, des dizaines de types aux mines patibulaires, aux gueules d’anges, à la fourberie du serpent, à la détermination du lion, à la grâce du cygne. Tous ont cela en commun qu’ils vivent et agissent dans l’ombre. Ce sont des bêtes à visages humains. Ce monde de l’ombre est notre jungle, la jungle urbaine, la jungle des vignes, la jungle de la montagne. C’est un endroit où le moindre faux pas équivaut à une balle dans la nuque au détour d’un champ de blé sur un petit chemin campagnard où votre corps ne sera qu’un engrais et votre disparation vecteur d’une tristesse chez votre mère. L’espérance de vie est faible, la survive compte d’avantage. Oh ! Il est vrai que certains tirent largement leurs épingles du jeu. J’en ai connu un, devenu millionnaire, qui vit planqué en Arkencheen, sur une petite île paradisiaque avec trois, quatre nègresses en guise de servantes, rien ne dit qu’il ne les saute pas, avec comme vue le sable fin et l’océan turquoise. Sans doute, mourra t-il de sa bonne mort à soixante quinze ans après une nouvelle vie remplie d’excès ou bien, on le retrouvera et il finira sur la rubrique nécrologique du journal local. Une enquête minimale pour un crime dont personne ne comprend le sens. Enfin bon, si il a pu vivre jusque là, c’est parce qu’il a su quitté le milieu suffisamment tôt pour se le permettre. Certains ont une vie à longue durée dans le milieu, soit par chance soit parce qu’ils sont de bons joueurs et de bons prédateurs mais qui savent se soumettre face au lion. Du côté de la chance, on peut citer Pierre Six-Balles, je l’ai connu en quatre vingt trois. Pourquoi Six-Balles ? C’est le nombre qu’il a appris à deux reprises dans le buffet au cours d’un casse puis d’un règlement de compte. Il a eu du bol, quoique ça a bien tourné, il a finit le crâne dispersé sur un mur le con… une histoire de nénette. Conseil pour la survive en milieu hostile : ne prenez pas femme sur le territoire ennemi ou alors allez-y en groupe. Cela étant dit, Six-Balles a eu une vie absolument hors du commun… déjà parce que Saint-Pierre a dit non deux fois… également, il était champion de karaoké, tireur adroit, amateur de bons vins et diplômé en lettre moderne. Je crois même qu’il a bossé pendant un temps comme fonctionnaire dans un consul hylvète en Aleucie mais je saurais plus dire où. Quoiqu’il en soit, ces types-là, ils jouent de chances. Dans les faits, ils sont pas bien malin… tire ou crève… alors ils tirent en premier. Parfois, ça marche. Souvent, ça casse. Ils prennent souvent la confiance. Six-Balles allait voir un prêtre parce qu’il savait que son âme devrait sauvée un jour prochain. Souvent, le jour prochain est le surlendemain en sortant de son garage. Un type vous attend avec un 9mm sous le manteau, tire deux fois ; tu t’effondres en pensant à une femme ou à ce que tu as accompli, à l’échelle de l’univers pas grand-chose, et tu meurs, rideau, fin. Sans doute que ça m’arrivera aussi, c’est pour ça que je prends les devants, il faut me comprendre. Je ne suis pas une balance… je prends une assurance de survie. Très bien ! Je crève mais si je crève, vous tombez avec moi. Moi, j’accepte de mourir… c’est pas un problème, j’ai assez vécu mais si je dois mourir…. Comme dire… ce sera avec le sourire et la joie de savoir que vous finirez leurs jours entre quatre murs. Je me fous bien de qui tira. Mais, je sais qui tombera.

- Pour en revenir à notre affaire…

- Attends. Laisse-moi profiter de ce café. J’en ai plus pour longtemps, c’est fini, je suis déjà mort. Personne ne pourrait refuser une dernière volonté à un condamné. C’est pas… enfin tu comprends… faut savoir être indulgent. L’indulgence, ça me connait. J’ai épargné des vies… quatre ou cinq, des femmes ou des enfants. Non pas que j’ai l’esprit de famille mais j’ai la pitié chrétienne. Une fois par exemple, j’étais à Baar. Je dois buter cette pauvre femme dont le crime est d’avoir trompé le parrain avec un de ses hommes de main. Le gars a eu les couilles tranchées… le nez coupé et on l’a buté. La nana est parvenue à fuir. Elle se rend à Baar, chez sa mère. C’est une fille un peu vulgaire, genre pute qui mâche un chewing-gum, avec un maquillage de merde qui la fait ressembler à une grenouille dans le genre que tu croises dans les tropiques… cheveux blonds décolorés, de beaux nichons. Elle étudiait pour devenir infirmière quand le boss la rencontre. Détail notable, elle a des yeux magnifiques. C’est ce que le boss me dit : « Tu la reconnaîtras à ses yeux, c’est des yeux que je suis tombé amoureux… tu lui les crèveras avant de la tuer ». On se rend donc à Baar avec mon camarade… on fait toujours ce genre de job à deux par mesure de sécurité… on ressemble presque à des flics. En fait, on fait un peu le même travail sauf qu’eux y foutent des idéaux de justice et nous, c’est des histoires de famille. On se rend chez la mère de la pauvre gamine… elle a vingt, vingt deux ans à tout casser…. C’est jeune pour mourir. Surtout qu’on doit la faire souffrir avant de lui ôter la vie. Je dois avouer que je suis assez mal à ce moment-là. J’ai déjà des regrets. Je la trouve belle rien que sur la photo qu’on nous a filé pour le repérage… tu sens l’innocent… l’erreur bête sur cette photo… elle sourit... elle est sur une plage en maillot de bain… mignonne… mais le boulot, c’est le boulot. On sait qu’elle se planque chez sa mère. On débarque un samedi matin… il est à peine dix heures. On toque, la mère nous ouvre… elle nous voit. Ses yeux se remplissent de larmes… elle sait pourquoi on est là. Elle nous supplie d’épargner sa gamine… elle nous dit : « Ma fille ne savait pas… elle ne recommencera plus… par pitié, c’est ma fille unique… je ne pourrais pas supporter de la perdre…. ». La panoplie du pathos habituel pour nous… on reste professionnel. Jusqu’au bout. Pour montrer qu’on n’est pas là pour l’écouter chialer, on sort nos flingues. Putain… la conne, elle ne s’écarte pas ! Mon pote commence à forcer le passage… putain ! Elle le repousse. Qu’est ce que je fais ? Je lui fous une manchette. Elle tombe raide sur le sol. Sur le coup, je me dis : « Merde, j’ai tué la mère de la gamine. » La gamine débarque, les larmes aux yeux… j’étais presque ému. Elle nous dit : « -Epargnez ma mère. – Est-ce qu’elle respire, que je demande – Oui. – Suis nous, dit mon pote. » Elle acquiesce. Elle tente même pas de négocier quoique ce soit. Elle accepte son sort. On allonge la mère sur le canapé. La gamine laisse un mot… je l’ai pas lu, par politesse. On monte dans la bagnole et on part plein nord. Vers une petite forêt, ce sera parfait… le genre d’endroit discret qu’on recherche pour ce genre de boulot. Cela étant dit, j’explique la situation à la gamine… on va devoir te crever les yeux vivante… ça va être douloureux. Elle nous supplie de ne pas le faire. Mais, le boulot c’est le boulot et moi, je respecte mon employeur. Elle demande qu’on les lui crève une fois morte… pourquoi, de toute façon, le boss ne verra pas la différence. On s’arrête dans la forêt. On marche un bon kilomètre… après avoir pris une bâche et une pelle dans le coffre de la voiture, on trouve un endroit à l’abri des regards. En gentilshommes, on creuse le trou. On fout la bâche au fond. On lui laisse une dernière cigarette… personne doit refuser les dernières volontés d’un condamné. Elle s’agenouille sur la bâche. Baisse la tête. Mon pote pointe son flingue sa nuque. Elle sert une petite croix… récite une dernière prière. Pan. Elle s’effondre. Mon pote prend son couteau et lui crève les deux yeux. Je fais la photo avec un vieux polaroïd. On rebouche et on se tire. J’ai eu de la pitié ce jour-là. En vrai, je regrette pas d’avoir eu pitié. Personne peut m’en tenir rigueur.

- Et le parrain ?

- Oh, il y a vu que du feu et même, je crois qu’au fond, ça lui aurait vraiment déplu si elle avait souffert. Il aimait vraiment cette nana et elle l’aimait aussi. Mais ça devait finir ainsi. Les choses étaient écrites ainsi. Dans notre monde, tout est prédéfini, notre fin nous est étrangère. On sait que ça finira mal, on sait que ce serait violent mais on ne sait pas quand ça va avoir lieu. C’est bien de garder un minimum de surprise… hé hé hé… Prends mon cas, je sais que c’est foutu mais que ce se soit demain ou dans dix ans… je me suis déjà préparé à ce que ça arrive. Est-ce que je préfèrerais vivre encore dix ans ? Sans doute. Cependant, je doute que je puisse tenir. Dix ans, c’est long. De quoi fonder une famille, avoir une jolie femme, une petite maison dans une banlieue pavillonnaire. Le problème, c’est qu’un jour tu dois expliquer à ta femme et à tes enfants que tu ne rentreras pas ce soir, que tu as été heureux en passant tout ce temps avec eux mais que là, c’est la fin… non, c’est mal de faire ça… je veux dire… ils vont souffrir de la perte d’un mari, d’un père. La famille aimante pour écouler ton sursis, mauvaise idée… voyage à l’étranger… fais toi chrétien… abuse des bonnes choses mais ne fonde pas ce que tu pourrais regretter. Il faut vivre dans l’excès à partir du moment où tu sais que c’est la fin. Moi, je te le dis comme je le pense.

- Revenons à notre affaire.

- Hé ! T’es pas jouasse comme type. Je te dis que je vais crever et toi, tout ce qui t’obnubile, c’est ta putain d’affaire. Je vais y venir à ton affaire. Tu es venu à moi parce que tu sais que je connais le dossier alors tu vas m’écouter pendant trois bonnes heures encore. Cigarette ?

- Je ne fume pas.

- Bien. Qu’est ce que tu veux savoir sur ce type ?

- Tout.

- Faudra y mettre le prix.

- De toute évidence.

- Dans la jungle, il ne peut y avoir qu’un roi. L’ombre est rythmée par la course au trône. Or, le trône est détenu par le Syndicat. On ne sait pas grand-chose d’eux, tant bien même, si on a tous bossé pour eux. Ils ont un contrôle absolu sur ce qui rentre et qui sort, sur les marchés et les actions intérieurs. Mais depuis quelques années, ils se sont ramollis. La fierté sans doute et puis, ils ont commencé à voir à l’internationale. Ils ont noué des contacts avec les pègres de Nazum, les jaunes et leurs triades… en Arkencheen, ils ont fait ami-ami avec la mafia local, ils exportent la feuille de coca depuis là-bas, par cargos entiers. Mais ça, tu le sais déjà, n’est ce pas. Des afaréens ont débarqués et se sont mis à dealer des cachets de merde, des trucs rouillés coupés à l’essence que tout mec saint d’esprit ne toucherait même pas avec un bâton mais t’as des putain de camés qui sont prêts à acheter ces merdes produites en Afarée. Des sauvages jusque dans la vente de poisons, je te dis. Bref, les voilà bien ramollis et engraissés. En plus, la vieille génération, celle des pères, n’est plus là pour les foutre sur le droit chemin. Dans Syndicat hylvète… il y a hylvète pour une bonne raison. Dans les années soixante dix, c’est les mêmes gars qui ont boutés les fortunéens hors de la Confédération. Ils se sont livrés une guerre, sans pitié, pour l’hégémonie et on a gagné. On s’en est mis plein les fouilles. On a empilé les cadavres, des fosses communes qu’on a dû creuser à l’époque pour nettoyer notre bordel. Et puis, le temps passe, ils s’engraissent. De nouveaux acteurs arrivent sur le marché voyant que le Syndicat est trop occupé à faire des magouilles politiques, du buisines à l’échelle mondiale et des soirées mousses avec des putes de l’est. Ces nouveaux acteurs, c’est les afaréens – des racketeurs, petits dealers, grandes gueules, musique de sauvage et tout le tintouin – le retour des réseaux fortunéens tant qu’ils restent discrets sur qui sont les vrais patrons comme les cons de Montclair qui n’ont cru bon de se montrer au grand jour, et pour finir, des autodidactes comme notre type. Tous ces mes veulent devenir le roi. Notre type, lui, vient d’Albel mais il est à demi-hylvète de par sa mère, une fille de diplomate camée jusqu’aux os, un père violent, ancien de l’ordolibertas avec une passion pour les armes à feu, le fascisme et la chanson hylvète. Notre homme grandit dans un milieu violent, à la dure. Pourtant, il réussit à l’école. Il obtient une bourse d’étude pour étudier en Hylvetia, en économie à l’Université de Mont-Pèlerin. Paraît qu’un de ses profs se nomme Hans Stigler… enfin bon, notre homme se découvre une passion. Il est bon dans la culture de la weed… alors il commence à dealer à droite et à gauche, à ses camarades friqués. Il se fait un petit pécule et il part se perfectionner en Izcalie. Il y reste cinq ans. Il manque d’y prendre femme et de s’y établir définitivement mais non, il retourne en Albel enterré son père, tué dans une bagarre au couteau. Il n’y reviendra plus jamais. Il revient en Hylvetia. Il s’établit à Vevey. Et il commence à faire grandir son petit duché. Il fait pousser sa délicieuse weed dans les montagnes, à l’abri des regards, dans un réseau de grottes naturelles à côté de Sierre. Son duché devient un petit royaume. Notre jeune lion prend une jeune lionne qui en demande. C’est une avocate de Vern qui sera l’élue de son cœur, une juive… fille d’un banquier juif avec un joli pécule… d’autant que le vieux clamse quelques mois après le mariage, il faut y voir un pur hasard. Il investit le pognon du défunt dans une villa, des armes et une quasi-milice privée. Il se fout sur la gueule avec les afaréens, il remporte la partie. Faut dire qu’en face, les gars sont pas des lumières. Le tamtam, ça fait du dégât sur les neurones. Après les afaréens, il décide de nettoyer son secteur de la présence fortunéenne. Chose faite mais c’est déjà plus difficile. Les pertes sont sévères dans les deux camps. Il s’empare complètement de Sierre. Problème, son installation demande de plus en plus de place et de l’autre côté, les fortunéens reviennent avec des amis à eux. Indigestion de plomb générale ! Notre gars s’en sort avec une balle dans le bras mais il a flingué tous les fortunéens. Il est seul maître à bord. Cependant, tout ce bruit, ça a fini par réveiller le vieux lion. Il est gros et lent mais peut encore mordre. Et sa morsure… elle fait mal. Ils lui tombent dessus alors qu’il est au lit avec sa compagne. Ils lui foutent une raclée. Dans le tas, t’as Lino l’Ange… le fameux… qui regarde. Après coup, il dirige la leçon. En face, on a bien vu son potentiel et plutôt que s’occuper de son cas comme le voudrait la tradition, on décide de le prendre sous son aile. Et voilà le jeune lion adoubé par l’ancien. On le verrait bien comme héritier de la tradition syndicale hylvète… vois tu. Lui, il se plie au jeu… aux soirées mondaines, aux règlements comptes, à la corruption de politiques… il est très bon élève. En plus, il est spécialisé en entreprenariat. Tout le monde est content. Dans les hautes sphères, on se méfie de lui. Le jeune lion est ambitieux et voudrait sans doute accélérer les choses. Dans le genre, provoquer la chute de quelques vieux pour mieux s’installer au sommet de la pyramide. On débat beaucoup savoir qu’en faire du lion mais les vieux lions veulent en faire un héritier. Il est intronisé comme tel dans les mois qui suivent. On lui confie le secteur de Montclair et pour être sûr qu’il ne merde pas, on lui adjoint Lino comme contrôleur. Ça, ça lui fout la rage mais il encaisse, il sait que son heure approche. Bientôt, il sera le roi.

- …

- Ça, c’était la situation il y a quinze jours. Maintenant avec trois fortunéens morts, la donne a changé. Le lion ne fait plus confiance à Lino, Lino n’a plus confiance dans le lion. Les vieux lions se questionnent sur la raison de ce massacre. Les flics toquent à toutes les portes. Les fortunéens s’arment, les afaréens ne comprennent pas ce qu’il se passe. Et c’est hier soir qu’il s’est passé un truc bizarre. Je sais que t’es là pour ça. Un type dans le genre aristocrate, aryen, est venu directement chez le lion. Ils se sont enfermés dans son bureau. Ils ont causé durant des heures, j’ai pas tout entendu mais je peux retranscrire au mieux :

« - Putain !

– De quoi, putain ?

– Mais qu’est ce que vous avez foutu, je ne devrais pas être là à nettoyer votre merde, le monde flambe. L’ELF est en guerre civile, Katios fait n’importe quoi. J’essaie de comprendre comment marche le peuple franc. Je dois partir à Katios, j’ai dû retarder mon départ. Ixe se doute qu’il se trame quelque chose. Et vous, vous déclenchez une putain de guerre contre les fortunéens.

- Personne n’a déclenché une guerre contre personne, on essaye de nous faire porter le chapeau. Oui, Lino est allé leur foutre un coup de pression à demande, Toto a répliqué mais on a buté personne. J’avais dit à Lino de cramer le restaurant de tabasser le comptable pour commencer. Les trois cadavres, c’est pas nous.

- Alors, c’est qui bordel ?

- Qu’est ce que j’en sais moi. C’est ton boulot de trouver qui s’est.

- Ah non, mon boulot, c’est de protéger ce putain de pays et notamment, des conneries que vous faites. T’as qu’à mettre Lino ou Charlotte sur le coup pour chopper ce connard.

- C’est déjà fait mais comme les flics, on a pas de piste. Et bientôt, on risque de voir débarquer les flics ici. C’est la merde.

- J’ai ouï dire, d’une source solide, qu’un assassin du Clan des Lotus était arrivé à Vern, deux jours avant les meurtres. Ça demande plus de vérification mais c’est déjà un bon endroit pour commencer à creuser.

- Un assassin ?

- Un type dont le nom de code est le Serpent. Pas de photo connue… rien qui indique à quoi il ressemble. On risque de nager mais c’est ma seule piste. Fait avec ça, moi, j’ai à faire ailleurs. »

Voilà, c’est tout ce que j’ai entendu pour vos beaux yeux.

- Bien. Ils savent que je suis ici. Dans ce cas, il va falloir que je me bouge. Voilà ta récompense…

- Je m’en serais pas douté... »

Puff. Puff. Puff.

Lion
Henri, le lion ambitieux
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