06/09/2005
05:58:09
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Chroniques

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Pour tout texte Rp de nature narrative se déroulant au sein du Grand Kah.
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Il était sept heures de l’après-midi et l’air s’était rempli de cette lourdeur caractéristique qui précédait les pluies saisonnières. Le ciel, qui avait été d’un beau bleu toute la journée, se couvrait peu à peu de nuages aux noms complexes et dont les formes laissaient deviner comment finirait la soirée. De la pluie. Léos, mains plongées dans les poches de son trenchoat, observait l’horizon par-delà le Lac Rouge. La pluie, qui viendrait éclabousser les éclats de la ville, s’ajouter au sang des pyramides antiques, dégouliner le long des tours plus récentes, des quelques monuments que la Révolution avait éparpillée çà et là, et de ceux qui, dressés par la réaction, avaient survécu aux terreurs successives. Une pluie purificatrice. Qui nettoierait tout, pour un temps. Et la vie, reprenant son cours, souillerait tout sur son passage. À nouveau. Alors c’était vrai. Le Kah était vraiment une roue. L’écrivain grogna. Dans son dos, des éclats de voix qui lui parvenaient à peine.

« Mais… Vous êtes absolument sûr de ce que vous dites ?
– Mais oui ! Oui ! C’est tout le problème, écoutez-moi un peu. »

Deux voix d’homme, au lourd accent latin. Léos soupira, sortie une main de ses poches pour se la passer sur le visage et se détourna pour de bon de sa contemplation, boitillant du bord de l’eau à l’intérieur de la Villa Régale, refermant la porte en verre épais derrière lui. Il se trouvait désormais dans un joli salon d’un luxe relativement inhabituel, témoignant d’économies et de mise en commun. Tableaux de maître, meubles style colonial, une bibliothèque d’ouvrages conservateurs... Et ils étaient là, les conjurés. Les actuels chefs de la faction Synarchiste. Des vieux fous, quelques rêveurs. Ceux qui, tout en ayant l’intelligence de savoir ce qui était bon pour le Kah, n’avaient pas celle de collaborer avec les radicaux. Ceux qui, en fait, se mettaient en danger pour la réalisation de leur rêve, au lieu de pragmatiquement se soumettre à ceux des dégénérés et Comités. Ceux, disons-le enfin, qui de tout le Kah étaient peut-être les seuls à mériter le titre de révolutionnaire.

Cette dernière pensée arracha un sourire Léos. Oui. Pour rien au monde il n’aurait échangé ses compagnons. Le club des Synarchiste, tant de fois interdit, dissous, porteur de l’idéologie la plus pure, avait de beaux jours devant lui. Il reprit son chemin et vint s’installer dans le confortable fauteuil rouge qui lui était réservé, faisant aussitôt signe à un chevalier qui attendait dans un coin, fidèle serviteur. L’homme s’éloigna du salon pour aller chercher le verre d’eau réclamé par son maître. Les conjurés continuaient de parler, quelques-uns saluèrent le retour de Léos d’un signe de tête.

« Non. » Le type qui prenait la parole était un genre de gros fonctionnaire, qui arrivait l’exploit d’être relativement gras tout en dégageant de la puissance. Il avait une voix de gros crapaud patibulaire. C’était d’ailleurs son surnom. « La Synarchie ne peut pas s’accommoder de la monarchie. Pas sous la forme impériale proposée par les Sukarettos. L’impérialisme centralisateur ? Le culte de la personnalité impériale ? Mais où voulez-vous que se trouvent nos intérêts dans cette affaire ? Un grand homme n’en pond pas automatiquement d’autres. La génétique n’est pas si forte.
– Ne soyons pas sots... » Ton fatigué d’un jeune homme qui semblait las de défendre sa position. Il se passa une main gantée de blanc sur le front, qu’il avait en sueur. « Nous ne savons pas ce que donnerait une nouvelle vice-royauté mais…
– Mais nous savons qu’un régime libéral nous permettrait d’étendre notre influence coupa le gros. Par là... » Il s’interrompit le temps d’un déglutissement qui sembla douloureux. Parfois ça lui prenait. « Par là je veux dire que nous savons que les médias et les entreprises pourraient être réparties intelligemment aux mains de quelques-uns.
– Le problème du libéralisme, lâcha un tiers, c’est que ce pouvoir pourrait être racheté par des étrangers ou des individus ne participant pas à la Loge. Ce qu’il faut c’est le corporatisme.
– T-t-t-t. Même sans, on pourrait s’entendre. En tout cas l’oligarchie économique est la seule manière d’assurer le pouvoir de l’élite sur la population sans risquer de le perdre tout entier au profit d’un crétin couronné. En plus l’héritière impériale est une femme, une métèque et – à priori – une athée. Et puis ces clips musicaux c’est – passez-moi l’expression – d’un goût de merde… Non l’empire n’a rien à nous offrir.
– Vous manquez de connaissances historiques, le crapaud ; Dites-lui, Léos. »

Le chef conjuré haussa un sourcil. Il se redressa un peu dans son fauteuil et fit mine de hausser les épaules. Il aimait ces petits débats. Plus que tout, il aimait y mettre un terme en imposant son point de vue. C’était un avant-goût du pouvoir qu’il aurait un jour. Une oligarchie d’élite, mais soumise à sa volonté. Car il était le leader naturel, comme dans toute meute, dans tout groupe. L’alpha, en quelque sorte. Au moins par la simple force des mots. C’était lui, l’idéologue.

« Eh bien, que dire ?
– L’empire ! La Synarchie et le premier empire, expliquez-lui !
– Oh !... » Il soupira, indiqua la bibliothèque et claque des doigts. « Angel, pourriez-vous aller me chercher, hm. Jin Sukaretto, Empereur du Kah, volume deux ? C’est l’énorme format, couverture bleue, tout en haut du meuble. »

Le dénommé Angel sauta de sa chaise pour s’exécuter prestement. Il traversa la moitié de la pièce, grimpa sur un tabouret pour attraper le livre demandé puis vint le placer dans la main tendue de Léos, qui se repositionna sur son siège et le feuilleta à la recherche d’un chapitre précis.

« L’un des seuls livres sur l’empereur qui ne soit pas exclusivement à charge. » Il parlait presque pour lui-même. « Pour un genre de communiste centralisateur, Henmin Guillery était un historien qui méritait d’être lu. Voyons. Là. »

Il s’interrompit et planta son regard d’acier, d’une froideur de dague, dans celui de l’homme à qui il devait faire la leçon. Celui-là s’était reculé sur le canapé où il était assis, jambes croisés, bras étendus, le tissu de son costume tendu sur sa peau flasque. Il attendait avec un demi-sourire, curieux de voir quelle vérité allait émaner du passé. Le gros crapaud, pour être une créature répugnante, était aussi intelligent. Surtout, il connaissait ses limites et compensait ses lacunes historiques par une curiosité sincère et, plus important, une compétence financière qui le rangeait parmi les plus grands de la région. Léos acquiesça.

« Voilà. C’est en fait très simple. Le premier empire n’est pas apparu tout seul. C’était plutôt une dernière tentative de la raison et du sens – entendez des partis conservateurs et réactionnaires – pour résister à la folie des comités. Une entente de financiers, de bourgeois en tout genre. Il y avait même des loyalistes à l’ancienne métropole, et d’anciens nobles, aussi. Les grandes lignes du gouvernement avaient été établies avant même le coup et Jin Sukaretto a uniquement été choisi après le refus du premier général auquel on avait proposé la combine et la mort accidentel du second. C’était un opportuniste intéressé par l’argent et qui ne voyait que son intérêt financier. Il avait accepté de légiférer sur le libre-marché, de créer une banque privée à fond d’État ayant le monopole du papier monnaie… Vous connaissez tous ce qu’a fait l’empire pour la propriété et le commerce, évidemment que les idées ne venaient pas de ce jaune. » Il afficha un sourire ironque. « Passons. Pendant qu’il remplissait ses poches des taxes et vivait dans le luxe, il laissait des groupes d’experts lui dicter sa politique. Vous comprenez, maintenant ?
– C’est effectivement… » Le crapaud ne termina pas sa phrase, faisant un petit geste de main qui en disant long sur sa pensée. « Eh bien, je vois ce que nous aurions pu faire l’époque. Mais pardons de le dire, les impériaux sont des crétins idéalistes. Je doute qu’ils soient au courant, vous voyez ; Ils me font plus l’effet de vouloir restaurer l’empire des pamphlets de propagande. La gloire militaire et nationale, l’hérédité, ces enfantillages.
– Vous avez tout à fait raison. L’alliance de la synarchie et de l’empire aurait pu se faire à l’époque. Maintenant c'est trop tard. Le monarchisme est devenu un repaire d’aventuriers stupides et de gosses. Alors nous ne pourrons pas faire gouvernement avec eux. Et il faut bien prendre garde qu’il ne leur vienne pas à l’esprit de ranimer les intégralistes !... Mais si on veut chasser les rouges, il va bien falloir faire alliance avec tout le monde ; Vous me comprenez bien ? Faire alliance puis… Comment pourrait-on dire. Puis traiter le problème dans un second temps. »

Il renifla, se pinça le nez et referma le livre d’un geste un peu sec. Fini le Léos joueur et satisfait, il était de nouveau pensif et un peu froid. Malgré tout il offrit un petit sourire à l’assemblée, probablement pour remercier ses pairs des applaudissements polis qui avaient suivi la fin de son discours. Quand tout fut bon, il leva simplement une main.

« Bien. Reprenons, maintenant. Avant ce petit échange vous deviez me parler de la conspiration des bombes. »

Des attentats sous faux-drapeau. Tenter de plonger les comités dans la confusion, de rendre nécessaire plus de centralisation, ou de monter la population contre le gouvernement ; D’une manière ou d’une autre, la conspiration des bombes représentait le meilleur espoir de la Synarchie. Son responsable – Endors Legal – allait justement expliquer ses avancées quand la situation vrilla. Du point de vue de Léos, tout se passa très rapidement. Des images confuses. Chaque fois qu’il y repensait elles étaient différentes. Comme si sa mémoire était un puzzle éclaté, et qu’à chaque tentative pour le reconstituer il trouvait des pièces différentes.

Ça avait commencé par un bruit sourd, à l’étage de la Villa. Puis un cri étouffé et un très audible « Ah, eh bien merde » teinté de ce détestable accent indigène. Puis ils l’avaient tous vu, le serviteur qui avait déboulé dans le salon en courant, une lame plantée dans la nuque. Il s’effondra en un hoquet. Toucha le sol au moment précis où les conjurés se levèrent. Mouvement de panique. Le crapaud pointa une main grasse vers les escaliers, comme pour souligner ce que tout le monde avait déjà compris. Léos, plus vif, se retourna vers la porte-fenêtre et le lac. Vite. Peut-être que dans la confusion, il pourrait disparaître. Il n’avait pas le temps de penser au reste. Fuir. Quitter les lieux. Il boita comme il put.

Peine perdue.

Un instant seulement après la chute du serviteur, ce fut une grenade incapacitante qui roula dans la pièce. Son explosion, accompagnée d’un puissant « BANG », plongea les synarchistes dans la stupeur. Aveuglés, assourdis, certains trébuchèrent sur le mobilier, ou les uns sur les autres. Le crapaud, pour sa part, commença l’une de ses fameuses crise d’hyper-ventilation. Léos porta une main à ses yeux et cria en se renversant en arrière. Il y eut un tir de fusil d’assaut. Derrière le voile de ses acouphènes il entendit un mot simple.

«ÉGIDE ! »

Les braves chevaliers synarchistes qui gardaient le bâtiment. Il ne faisait aucun doute que ceux à l’étage étaient déjà mort, mais il y en avait un bon contingent au rez-de-chaussée. Peut-être qu’ils sauraient les protéger ?

Non.

Pas contre l’Égide.

Il y eut d’autres rafales, des tirs, des cris. Les types de l’Égide déboulaient par les escaliers à l’étages. D’autres arrivaient par les fenêtres, défonçant le double-vitrage comme s’il s’agissait d’écrans de sucre. Les chevaliers tentaient de prendre position, se cachant derrière le mobilier, les murs, attrapant leurs fusils de chasse, leurs armes de poing, mitraillant, vidant chargeur sur chargeur en direction des attaquants. Et ceux-là, minutieux, derrières leurs boucliers d’acier. Un tir, un autre. Les tombaient comme des mouches Festival de grenades incapacitantes, Léos commença à ramper. Souffle court, goût de fer das la bouche, sensation acide qui lui remontait depuis l’estomac. Dans son dos il entendait les cris. Les chevaliers reculaient, il se retourna pour voir l’un des synarchistes – le jeune aux gants blancs – attraper un pistolet pour se faire sauter le crâne. Son cerveau rosé répandu sur le tapis. Le traître ! Léos enrageait. Comment osait-il se tuer, s’ils devaient se faire prendre ils devaient faire corps, ils…

Un chevalier tomba devant lui, éborgné. La dernière chose que Léos eut le temps de constater, avant qu’une crosse ne s’abatte à l’arrière de son crâne, ce fut que la balle qui avait pénétré l’œil du milicien était bleue, molle, et probablement en caoutchouc. L’Égide attaquait à l’incapacitant. Alors quoi, on avait déjà statué sur leur sort ? Soudain, Léos se dit que s’il avait eu une arme, lui aussi se serait tué.

Puis tout devint noir.
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Station de métro de l'avenue de la liberté

Lac-rouge, de son nom révolutionnaire "Commune ville-libre", était en proie à une certaine agitation.

Depuis plus de deux siècles.

Depuis le début de la révolution, en fait; Avec quelques rares interruptions correspondant aux tentatives centralisatrices ou autoritaires, auxquelles n'étaient pas étrangers les ancêtres de Rai Sukaretto. L'idée arracha un sourire froid à la citoyenne Actée alors qu'elle finissait d'enfiler sa veste pour sortir de son appartement. Cette même Rai Sukaretto qui participait maintenant aux séances du Comité. Qu'elle devait supporter quotidiennement. Le pardon n'avait pas que des bons côtés.

Bien entendu il était difficile de cerner les nuances qui avaient caractérisé cette agitation. Si l’on s’en reportait aux rapports officiels, aux livres d’histoire, on se retrouvait simplement face à une suite de lieux communs peu parlants. Tant d’hommes exécutés, de lois passées, complots démantelés, de clubs créés, dispersés. Tel orateur trouve la mort à telle occasion. Tel grand homme menant les foules contre le parlement. Tel droit donné à telle minorité. Inauguration d’un nouveau monument, milice armée dans les communes côtières, changement de système politique. Le club du Temple prend le pouvoir. Le club Saphir prend le pouvoir. Les modérés prennent le pouvoir, puis les radicaux. Vingt têtes tombent. Putsch de l’armée. Le Culte de la Raison remis en cause et ainsi de suite. Rien de tout ceci n’était pas très romantique ou même digeste. Il s’agissait d’une suite de faits, d’éléments qui, à vrai dire, ne permettait pas de pleinement appréhender les nuances. Au final, et c'était la position d'Actée, il fallait calculer le succès de la révolution non-pas en considérant les actions transitoires ni même en faisant une somme des différents ensemble, mais bien en observant d'où on était parti, et où on en était. Cette façon de faire lui était reprochée par différents clubs - c'était l'argument favori des technocrates pour la contrer en débat, par exemple - mais elle insistait. Et alors ? Quand bien même la science a participé à l'amélioration du sort commun, ce n'est qu'un outil comme un autre. On ne paie pas le marteau à la place de l'ouvrier, si ? Les éléments extérieurs ayant participé au succès des objectifs révolutionnaires doivent être perçus comme faisant partie intégrante de la révolution, car d'autres régimes auraient pu les utiliser de la mauvaise manière et générer - par exemple - des outils d'inégalisation. C'était sa position. Une position qui lui permettait un point de vue d'un redoutable optimisme sur la situation du Grand Kah. Le moteur de la révolution avait été la colère et le désir de vengeance. Désormais, le Grand-Kah carburait à l’espoir et à la fierté.

L'asiatique acquiesça pour elle-même. Oui. Preuve en était, le Kah avait élue la descendante de ses dictateurs les plus notables au poste suprême. Plutôt que de mourir, la révolution avait muté. A l’image de sa capitale, elle s'était bonifiée avec le temps. Avait créée une culture qui lui était propre, qui détonnait avec celle de l'ancien monde, peut-être.

Lac-Rouge n’avait plus grand-chose à voir avec la ville qu’elle avait été. Encore un constat qu'Actée se faisait quotidiennement en se rendant sur le lieu de réunion du Comité de Volonté Publique. A l’époque, par exemple il n’y avait pas de transports en commun, on devait remonter toute l’avenue Liberté à pied. Non pas qu'elle ait jamais connue cette lointaine période. Mais elle le savait. Tout le monde le savait.

Elle marcha un peu moins de dix minutes dans le dédale de rues propres qui composait le quartier où elle logeait. Des immeubles récents couverts de plaques blanches bleues et rouges, dressés autour de squares et de jardins individuels et traversés par un monorail suspendu. Actée grimpa les marches de la station, glissa un boncos dans le distributeur de billets et passa le portique la séparant du quai, qui était vide. Les réunions du Comité avaient lieu en soirée, à une heure où la population tendait à rentrer du travail. Le principe étant à l'origine que le Comité - ou plutôt le parlement - devait être en mesure de recevoir des délégations de la population laborieuse. La situation avait évoluée avec la calibration du système communal et l'évolution des technologies et méthodes, de telle façon que cet horaire signifiait simplement aux yeux d'Actée qu'elle voyageait généralement dans des rames vides. Comme elle était un peu en avance elle s'arrêta devant l'énorme panneau d'affichage public qui occupait un bon tiers du mur de la station. Une petite femme très droite, cheveux ramenés en arrière, coincée dans on costume gris, strict, tenant une mallette. Elle ne payait vraiment pas de mine. Le panneau, au contraire, était d'une masse énorme. Divisé en une série de rectangles dédiés aux communes du quartier, un second espace réservé aux communes extérieures - qui pouvaient afficher sur demande auprès des communes locales - et un dernier, un pur affichage libre; Il y avait des notes, bulletins d’information en tout genre. De la réclame, aussi. Untel disait avoir sa production semestrielle de bière. Untel ouvrait une exposition éphémère d'art abstrait. Telle commune cherchait un sculpteur pour honorer un citoyen remarquable récemment décédé etc. Il y avait aussi - ça fit hausser un sourcil à Actée - une affichette donnant les adresses de plusieurs points de distribution où on pouvait amener un disque vierge ou une disquette de donnée pour acquérir le troisième volume de Kakumei, teikoku, kyūketsuki, ou "Révolution, empire et vampires". Un visual novel s'amusant à ré-imaginer la période du premier empire et y incluant des suceurs de sang. Les précédents avaient eu droit à un petit succès qui avait précipité une campagne de don permettant au cercle de créateurs en étant à l'origine de se concentrer sur la création du troisième. C'était à peu près comme ça que fonctionnait l'art au sein du Kah. Malgré le salaire universel la plupart des citoyens s'assuraient un confort supplémentaire en produisant de la "valeur" dont le surplus revenait à leur commune. Des communes pouvaient décider de financer des projets artistiques à l'aide de ce surplus ou bien des citoyens pouvaient tout simplement se contenter de leur salaire universel et consacrer leur temps à la production d'un objet culturel. La plupart du temps les créateurs reconnus recevaient aussi des dons de leurs fans, les autres pouvaient aussi exposer et défendre leurs idées en assemblée pour récolter quelques fonds individuels ou communaux. Une forme de mécénat public, en somme, qui avait amené à la création de quelques projets réellement monumentaux. Sans même parler des syndicats audiovisuel.

Comme le monorail arrivait à quai, Actée se détourna de l'affichage pour y entrer et s'installa près d'une fenêtre. Elle salua l'unique autre passager d'un "Salut et fraternité" d'usage et ouvrit son porte-document pour en faire émerger un assistant personnel qu’elle activa, relisant ses notes en vue de la réunion à venir.

Le monorail se mit en marche, courant le long de l'avenue des eaux, entre deux larges canaux dont l'existence précédait même la colonisation et bordés de terrasses en tout genre, avant d'obliquer pour remonter le long du jardin du Musée Républicain des peuples Autochtones, adossé à la vieille académie de la concorde. Les colons avaient, dès leur installation, fait de leur mieux pour coexister avec les autochtones du Grand Kah. Malgré les inévitables politiques discriminantes et esclavagistes. Au final, lors de la révolution, les descendants des indigènes et les prolétaires opprimés firent alliance. Depuis, les frontières entre autochtones et colons s'étaient peu à peu effacées. Syncrétisme, c'était le mot. Et l'art de vivre moins matérialiste des populations locale avait inspiré les premiers républicains, jusqu'au culte de l'Être suprême qui faisait office de philosophie politique majoritaire.

Le tram suspendu fit un bref détour et se retrouva au sommet d'une butte depuis laquelle on pouvait observer l'ensemble des vieux quartiers, des toits plats s’étendant jusqu'au bord du lac sur lequel la ville était dressée. De l'autre côté de l'eau, des villes industrielles et des communes militaires. Commune Ville-libre assurait son indépendance par les armes, au moins traditionnellement. Le monorail continua, s'arrêta aux pieds de structures administrative d'où commençaient à dégorger des fonctionnaires, puis s'engagea enfin sur l'Avenue Liberté, ancienne Avenue real, remontant jusqu'à la commune fortifiée d'Axis Mundi. Où se trouvait le Parlement Général. Par sens du défi- ou d'une ironie superbement morbide - on avait laissé au centre des énormes temples pyramidaux une statue du vice-roi et de sa reine. Lorsque Actée émergea de sa rame elle prit la peine d'approcher des deux figures de pierre, trônant au milieu de la grande place. Comme d'habitude ils étaient couverts de banderole, de graffitis ironiques. Elle les fixa, renifla avec mépris et porta une main en visière au dessus de ses yeux pour regarder le grand temple qui se trouvait dans le prolongement direct du couple. Soixante-dix mètres de haut. Elle pivota sur ses talons, observa les figures de pierre. Soupira.

"A quoi s'attendre, après tout ?"

Chaque traversée du complexe monumental était pour elle l'occasion de mieux comprendre pourquoi on avait sauvegardé les statues. Dans une petite ville de province elles auraient sans doute fait forte impression mais laissées telles quelles au milieu d'une telle débauche de palais, de temples, de pyramides en tout genre, de structure architecturale parfaite, de planification urbaine qui à l'époque dépassait tout ce qui se faisait dans les métropoles coloniales... Au mieux, le daïmio et sa femme ne semblaient pas à leur place. Au pire, ils marquaient clairement leur infériorité. Deux colons, perdus dans un piège à loup de la taille d'un pays entier. Leur sort tenait finalement du destin. Actée repris sa route.

Devant elle s'amassait une foule opaque, entourant l'une des pyramides mineures, où se dressait un juge-prêtre de l'Être suprême et des notaires de la Magistrature. Le juge déclamait une liste de nom et de crimes. Des slogans révolutionnaires étaient scandés par le public et, parfois, le bruit caractéristique d'un couperet raisonnait. Aujourd'hui on démantelait le complot synarchiste. Irrécupérables oligarques, réactionnaires, dangereux pour le Grand Kah dans son ensemble. Actée avait elle-même cosignée les listes d'arrestations avec le reste du comité. La Magistrature avait été particulièrement sévère avec les conjurés mais enfin, la loi était la loi. Et s'ils devaient mourir...

Haussement d'épaules. Actée contourna la foule et se fraya un passage jusqu'au parlement général.
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Les nouvelles recrues de la garde attendaient en rang. Face à elles une tribune et derrière, l’étendu d’un plan d’eau, parfaitement artificiel, autour duquel s’étendaient les structures de plusieurs appartements brutalistes datant des années 60. Les lieux avaient été entièrement conçus par un même directoire d’architectes, à la demande express du Parlement Général d’alors, pour loger celles et ceux qui avaient perdu leur foyer lors de la révolution contre le régime des Sukaretto. Le résultat était d’un genre assez original au moins selon les standards de la région. Un grand plan d’eau oblongue. D’une part des immeubles de quatre étages d’un béton élégamment modelé, structures spacieuses sur pilotis, organisés autour de jardins et dont la forme générale prenait des airs art déco et, à l’opposé du lac artificiel, d’autres immeubles. Trois étages, ceux-là, et d’un néoclassicisme assez absolu rappelant les villes des populations nahuatl. C’était eux qu’on avait décidé de remodeler en casernes. Les communes locales avaient donné leur accord, plus personne n’habitait depuis longtemps dans ces structures qu’on avait depuis changé en réserve secondaire. La reconversion en camp d’entraînement avait été l'affaire d'une semaine de travaux, sous la supervision directe du Comité de la Volonté Publique. Il s'agissait de créer une caserne modèle devant former des soldats modèles. Une expérience qu'on espérait reproduire dans chaque commune.

Les soldats étaient arrivés de toute l'union. Si l’idée de la guerre tendait à hérisser les poils d'une partie des députés – principalement par peur et rejet des idées centralisatrices – la population en elle-même estimait la Révolution comme guerrière. C’était des citoyens en arme qui avaient renversé les tyrans. On ne défendait pas ses droits avec des mots ; Pas face aux brutes, en tout cas. Et des brutes, le monde en était plein.

La conclusion s'imposait ainsi de façon assez évidente.

Alors les volontaires s’étaient présentés, et en nombre tel qu’on avait été obligé de les trier. Après tout il ne s’agissait pour l’instant que de doubler la taille de la garde d’Axis Mundis, de passer de dix-milles à vingt-milles hommes formés et équipés pour le combat. Mais ce n'était qu'un premier pas, ce qu'expliquait d'ailleurs le citoyen Mayhuasca, perché à la tribune. Le type était un véritable enragé quand il le voulait, ce qui pouvait surprendre de la part de celui qui passait au premier abord pour un sinistre petit maigrelet, excellent théoricien mais manquant de présence. Edgar Alvaro Maximus de Rivera et Actée Iccauhtli, venus en délégation avec le radical, observaient la petite scène depuis leur position, bien à l'écart.

« Il se débrouille bien. » Actée. Elle avait toujours apprécié les ardeurs de son collègue. À côté d’elle, De Rivera haussa les épaules, il avait arrêté de regarder le discours pour se concentrer sur un groupe d’oiseau tournoyant au-dessus du plan d’eau. Les deux individus n'avaient pas grand-chose à voir l'un avec l'autre de telle façon qu'il était presque étonnant de les savoir collègues, travaillant quotidiennement ensemble, au sein d'un même commité. L'une était une petite asiatique aux traits légèrement ingrats : yeux globuleux, bouche un peu tordue, peau bosselée, constamment dédaigneuse, cernée, coincée dans une veste grise ouverte sur une chemise bleue et une cravate pourpre, et l'autre : grand slave d'âge mûr, cheveux gris abondans, peau couleur bronze, traits mous mais au sein desquels on devinait comme une espèce d'ancienne ardeur qui pouvait à tout moment ressurgir. Lui portait un long manteau type trench-coat. Pas de cravate mais une série de pins représentant son soutien à diverses communes, syndicats et clubs politiques, accrochés au niveau de sa poitrine et sur ses épaulières en rond-de-cuir.

L’autrice repris. « Vous êtes un ancien militaire, ça devrait vous plaire, non ?
– C’était essentiel, il a bien défendu notre projet. 

Un manque total d'ardeur, il alignait les mots sans s'y arrêter, lâchant un constat des plus laconiques qui déplu à Actée. Elle aurait voulu de la vigueur, trouver quelqu'un capable de lui renvoyer la balle et de lui vanter les mérites des armes – ou au contraire de s'y opposer fermement.

« Mais ?
– Hm. » Il haussa les épaules et se passa une main sur le visage. Sa peau flexible se déforma brièvement à son contact, accentuant encore l'air las du citoyen. « Un réarmement. Est-ce qu’un seul des députés sait seulement à quel point la tâche va être complexe ? Leur commission s'en rendra bien compte, de toute façon. Nous allons avoir besoin d’espace. De beaucoup plus d’espace qu’ils n’ont concédés à nous en donner pour l’instant.
– C’est un début. » Elle lui lança un regard en coin. Il acquiesça, à l'évidence bien décidé à ne pas s'engager dans un grand débat. Actrée retint un commentaire acerbe. « Il aurait pu parler de la force défensive des communes extra-marines, elle a toujours été irréprochable.
– Sans doute.
– Bon. Qu’est-ce qui vous inquiète, mon vieux ? »

Il arrêta de regarder ses oiseaux, réorientant lentement son regard vers Actée. Celle-là avait croisé les bras, son visage était marqué de son habituel mélange de sévérité et de bouderie.

«Le Grand Kah se rouvre sur le monde. Comme vous le vouliez. Sauf qu'il n’est absolument pas près. Nous avons tout oublié de l'international. »

Elle haussa un peu les épaules, décroisa les bras pour se recoiffer d'un geste machinal.

« Nous apprendrons. »

Il la fixa, cherchant à percevoir si elle se moquait de lui ou était sérieuse. L'autrice était une personnalité particulière qu'il s'avait intelligente et hargneuse, aussi estima-t-il qu'elle cherchait sans doute à l'irriter. Il lui rendit un sourire fatigué.

« Nous sommes des amateurs dans un monde de professionnel, Actée. Vous avez précipité l’ouverture de l’Union et maintenant…
– Maintenant ? »

Il plongea les mains dans les poches de son manteau gris. Le membre du comité semblait las, fatigué. Il affichait maintenant un sourire très neutre.

« Maintenant nous verrons bien. » Il lui tourna le dos, se dirigeant lentement dans la direction opposée à celle de la tribune où continuait de parler Aquilon. « Marchons un peu. »

Actée lui emboîta le pas, secouant la tête.

« Maintenant nous ne pouvons plus faire marche arrière. C'est ce qui vous dérange, non ? » De Rivera commençait à comprendre où elle voulait en venir. Quand elle reprit ce fut d'un ton joyeux. « Vous êtes de la génération prudente, Edgar. De celle qui a tenté de gélifier la Révolution. De la transformer en une espèce de pièce de musée, n'existant qu'en tant qu'idée fixe dans un environnement contrôlé. Pas vous personnellement, d'accord, mais votre génération dans son ensemble. Un excès de prudence, ou peut-être une peur de l'adversité. En tout cas voilà, vous avez voulu concilier Révolution et fin de l'histoire. Alors que la Révolution c'[i]est[/] l'Histoire. Elle avance constamment, change. On ne fait pas geler de l'eau bouillante.
– Métaphore limitée, Actée.
– Mais vous savez que j'ai raison. » Elle se passa à nouveau une main dans les cheveux et sembla hésiter, sa mine se renfrognant un peu. « J'ai forcé l'ouverture du Kah pour empêcher les vôtres de nous écraser sous leur attentisme. Maintenant il y a trop de variables et d'inconnus pour ne rien faire. C'était nécesaire pour assurer que ce nouveau cycle suive son cours. Le Kah est une roue et le propre d'une roue c'est de tourner.
– Vous n'avez pas à justifier votre action auprès de moi. J'ai approuvé l'ouverture du Kah.
– Vous l'avez accepté sous un certain nombre de condition.
– Parce que je reconnaissais que vous aviez raison, au moins sur certains points. »

Elle le dépassa pour lui faire face, bras croisés, encore.

« Je vous écoute, alors. Qu'est-ce qui pose encore problème.
– Rien. Mais nous allons faire face à un important défis intérieur. Avec les communes. »

Un sujet qu'il maîtrisait bien mieux que l'autrice, celle-là s'écarta pour le laisser passer et reprit la marche en silence, désormais très attentive.

« Nous allons devoir trouver des partenaires internationaux, pour justifier notre ouverture d'une part et la rendre utile de l'autre. Or le Kah accepte généralement l'idée selon laquelle nous sommes la seule entité véritablement libre et égalitaire. Ce qui signifie que toute alliance avec une entité étrangère pourrait passer pour une forme de trahison de nos idéaux. » Il grogna. « J'ai lu vos documents. Je suis assez d'accord avec votre réponse à ce problème, en fait. Tout accord mutuellement bénéfique avec une nation étrangère doit être considéré et justifié, sur le plan idéologique, en prenant le parti de considérer ce qui aide le plus la révolution. Notre position sera de dire qu'on peut s'accorder avec une dictature oligarchique, par exemple, si cela rapport plus d'avantage au Kah et donc à la révolution qu'un accord moins rentable avec une nation moins détestable. Tout en prenant en compte et en retirant de ces avantages ceux procurés à la nation oligarchique. Il faut donc pour chaque accord estimer à quel point il nous renforce et à quel point il renforce les positions de ce que nous cherchons à abattre. Cependant il faut aussi estimer l'aspect de l'influence que pourrait obtenir l'Union sur la scène internationale, et du regard que pourraient porter les communes sur notre action. Cette espèce de pragmatisme n'est pas aussi évidente à comprendre que l'idéalisme des radicaux.
– Nous verrons bien.
– Vous avez déjà une idée en tête, n'est-ce pas ?
– Nous en parlerons au comité de ce soir. J’espère pouvoir rapidement la proposer aux Communes.
– Soit. Alors en attendant je n'ai plus rien à ajouter. »
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