26/03/2005
04:50:54
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Rencontre Kah-Damann à Baidhenor

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Rencontre Kah-Damann à Baidhenor


C'est au Palais de la Révolution, à Baidhenor, capitale du Damann, que se déroulera la rencontre prévue entre le Consul du Damann Anduin Deoir et les représentants diplomatique du Kah. Suite aux protestations récentes contre l'ingérence de l'Archidruide Leoideach dans les affaires diplomatiques, celui-ci ne sera pas présent - mais n'a pas manqué de montrer sa désapprobation envers Anduin Deoir.

Le Palais de la Révolution est en vérité un ensemble de ruines celtes découvertes durant la Révolution damann, qui sont en restauration. Anduin Deoir attend l'arrivée des représentants du Kah sur la Place de la République, qui se situe devant l'entrée principale du Palais, entouré de bannières aux couleurs du Damann et de quelques-unes du Kah pour l'occasion, mais aussi de deux légions de soldats de la Révolution qui ont une fonction plutôt... décorative.
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Actée Iccauhtli et Rai Itzel Sukaretto.
Les citoyennes Actée Iccauhtli (Mikako Ichikawa) et Rai Itzel Sukaretto (Rinko Kikuchi), membres du Comité de Volonté Publique.



La visite officielle fut organisée rapidement, en ce qui concernait le Kah. L'Union était toujours curieuse de rencontrer des nations étrangères, de se rouvrir au monde, et l'occasion fut acceptée avec un enthousiasme jubilatoire qui fit les gros titres de quelques journaux locaux, pour quoi l'occasion diplomatique restait un fait rare, presque exceptionnel, et ce malgré la signature des traités paltoterréens avec les nations du continent. Depuis la fermeture du pays après la dernière révolution, qui avait dégagé un gouvernement monarchiste dont on savait bien qu'il avait été soutenu et financé par l'étranger, la diplomatie n'était plus un outil très utilisé par les communes. Du moins initiellement. La situation tendait à évoluer pour le meilleur sous l'impulsion de l'actuel Comité de Volonté Publique, dit l'Estimable.

La visite officielle avait ainsi été précédée de préparations diverses parmi lesquelles la plus notable fut la distribution au sein des communes, syndicats et républiques de tracts informatifs sur la République Damann, accompagnés d'analyses proposées par les différents clubs politiques et suivis d'une campagne de votation soumettant plusieurs cas hypothétiques à un jugement des citoyens, allant de « pas du tout favorable » à « très favorable ». On apprit ainsi qu'en moyenne la population était « très favorable » à l'installation de délégations diplomatiques bilatérales permanentes entre la République révolutionnaire et l'Union. Parallèlement, la Commune d'Axis Mundis, commune spéciale où se trouvaient le parlement général et les bureaux des différents comités, fut agitée par une brève série de votations et de débats consensuels entourant la question des représentants qui iraient à l'étranger. Finalement, et sans que cela ne surprenne grand monde, il fut décidé de reconduire le duo Actée Iccauhtli / Rai Itzel Sukaretto. Envoyer des ambassadeurs anonymes aurait été vexant, et les deux femmes du Comité de Volonté Publique avaient déjà démontrées une certaines efficacités en la matière diplomatique. L'une parce qu'elle en avait de toute façon fait son cheval de bataille, l'autre parce qu'elle excellait naturellement dans tous les domaines ayant traits à la mondanité. Probablement grâce à son éducation d'héritière impériale, même si elle avait depuis rejetée jusqu'à sa lignée. Accessoirement, les autres membres du Comité n'étaient soit pas très sociables, soit pas très sortables. Des technocrates géniaux mais paranoïaques, des révolutionnaires peut-être un peu trop exaltés pour être envoyés sur une première rencontre, des autarciques obstinés, des personnalités diverses, éduquées dans l’isolationnisme des dernières années, et dont on savait bien – et elles aussi, il n'y avait aucune méprise à ce sujet – qu'elles ne pouvaient pas être envoyées n'importe où. Du point de vue des prérogatives c'était aussi très logique. Le Commissariat aux affaires extérieures d'Actée était chargé de la diplomatie, et le Commissariat aux affaires culturelles de Rai serait probablement sollicité sur la question religieuse. La question économique pouvait être traitée de manière différée ou par des fonctionnaires anonymes, et on estimait que la question militaire serait sans doute traitée dans un second temps, ce qui pourrait justifier l'envoie des membres des comités plus à même de traiter de la question sans faire de contre-sens. Pour le moment il s'agissait simplement d'envoyer l'âme et le cœur de la révolution Kah-tanaise faire un peu de repérage, les bras chargés des recommandations des citoyens et commissions. Les autres organes suivraient ensuite, si nécessaire.

La délégation du Kah – les deux représentantes et les fonctionnaires, gardes du corps, diplomates etc qui devaient leur servir d'escorte – fit le trajet jusqu'à Baidhenor dans un dirigeable semi-rigide long-courrier. Chaque occasion était bonne d'exposer au monde la petite fierté aéroportée de l'Union. L'appareil – plus lent qu'un avion bien que moins consommateur en énergies fossiles sur une distance égale, fit le trajet en plus de quatre jours, traversant les douze mille huit cent quatre-vingt-dix kilomètres séparant la capitale communale et révolutionnaire d'une traite. Il arriva en ville par le sud, la situation politique particulière du Nhorr ayant obligé de négocier au cas par cas des accords de passage avec les seigneurs locaux, ce qui avait quelque-peu distordu le trajet initialement très direct du vaisseau. Il se posa ensuite à l'aéroport international de Baidhenor, où l'on fit en sorte de faire forte impression. Et pendant que les « poissons pilotes » de la délégation se rendirent à la rencontre de leurs confrères damanns pour prendre connaissance des conditions de transport en ville, les deux représentantes prirent le temps – quelques minutes tout au plus – de saluer les médias. Elles descendirent du zeppelin, discutant à voix basse dans leur langue natale, l'air de rien. Actée lisait sur un assistant personnel tactile les dernières informations que lui avait envoyé l'un des diplomates en reconnaissance.

« L'Archidruire ne participera pas à cette réunion.
– Oh ! » Rai haussa un sourcil.
« Ne me dis pas que tu es déçue.
– Non, mais j'avais cru comprendre qu'il contrôlait réellement le pays. D'une manière ou d'une autre, sans doute administrative, ou bien grâce au poids démographique des croyants. Son absence peut indiquer des choses tout à fait signifiantes sur la volonté de notre hôte.
– Ne te projette pas trop. Je doute que le Consul nous fasse venir pour déstabiliser sa jeune République.
– Peut-être. Mais peut-être que notre venue pourra lui être utile pour reprendre le contrôle de sa révolution. »

Actée fit claquer sa langue contre son palais, son visage froid se renfrogna légèrement alors qu'elle secoua la tête en signe de désapprobation.

« La révolution n'appartient pas à un homme, mais au peuple qui l'a fait.
– Mes ancêtres ont été tués pour l'avoir oublié. » Le ton était détendu. Elle se permit même un petit rire avant d'ajouter, plus joviale que jamais : « J'ai retenu la leçon. » Puis elle acquiesça en direction des journalistes et tenta une phrase en damann, qu'elle avait appris par cœur durant le trajet. Actée se contenta d'acquiescer. Elle ne souriait pas, chaque inflexion de son visage tendant à mettre en valeur la qualité grêle de sa peau, souvenir d'une très douloureuse acné juvénile. Elle se condamnait par réflexe à conserver un air grave.

Les deux femmes ne se ressemblaient en rien, et formaient un duo presque romanesque. L'une était une petite asiatique aux traits légèrement ingrats : yeux globuleux, peau bosselée, constamment dédaigneuse, cernée. Intellectuelle, essayiste et romancière de renommée internationale, qui avait pris à sa charge de rouvrir le Kah au monde malgré un caractère assez désagréable, froid, cynique, qu'on soupçonnait un peu dépressive par nature. Une espèce de théoricienne géniale qui excellait sur le plan de la technique et de l'idée. L'autre était grande, rayonnante, avec caractère solaire, avenant, direct, d'une empathie sensationnelle. Descendante directe de la famille Sukaretto, qui par trois fois avait usurpé la Révolution pour en faire un empire, et par trois fois avait assez mal fini, les prétentions de Rai s'étaient pour sa part longtemps limitées au monde de la mode, de l'art et de ce qu'on aurait appelé, dans un pays capitaliste, le luxe. Responsable, entre-autre, de la surreprésentation des mouvements punks et gothiques au sein du Grand Kah. L'une portait une veste grise, surmontant une chemise bleu clair et une cravate pourpre, l'autre un cheongsam aux motifs complexes directement repris de l'art autochtone qui avait accompagné la première révolution. Leurs cohortes, au moins, portaient de simples uniformes type blouse à col haut.

Arrivées Place de la République, les deux femmes ne purent cacher une certaine satisfaction. Pour elles, les ruines du grand palais celtique dont elles commençaient à deviner les contours étaient d'un exotisme rare, qui marqua définitivement leur arrivée en territoire étranger. Une capitale de quatre cent mille habitants, un climat humide et froid – pour la saison – des maisons si jolies et des ruines occidentales typique de la région… Il y avait aussi tout le décorum officiel, naturellement. La garde d'honneur, les drapeaux. Arrivée devant le consul – qu'un attaché avait sans doute déjà informé de l'identité de ses interlocutrices, ainsi que de leur titre assez simple, « citoyenne » – la citoyenne Actée Iccauhtli approcha pour lui serrer la main pendant que Rai Sukaretto s'inclinait très légèrement, mains le long du corps.

« Salut et fraternité, votre excellence. Nous vous remercions de nous accueillir ici.
– C'est le fameux Palais de la Révolution ? » Rai avait fait ses devoirs. Elle reprit. « Quand on est habitué aux pyramides et aux pagodes le plus humble dolmen a des airs de secret, alors ce complexe… Il faudra impérativement que je revienne pour célébrer la fin des rénovations.
– Mais ne nous avançons pas trop. J'ai cru comprendre que son excellence l'Archidruide ne participerait pas à cette première rencontre ? Qu'il soit assuré que nous avons tout autant que lui à cœur le bien-être des citoyens du Kah damanistes. » Elle se tut en apercevant du coin de l’œil le membre de sa délégation chargé de transporter toute la documentation économique que sa collègue du commissariat dédié avait jugé bon de lui fournir, et acquiesça pour elle-même, frappant ses mains l'une contre l'autre comme pour se donner une impulsion. « En tout c'est un honneur et un plaisir de rencontrer le père d'une révolution comme la vôtre. Il me tarde d'entrer dans le vif du sujet. Mais avant ça... »

Elle s'écarte d'un pas, laissant à sa collègue le soin de récupérer un fourreau de cuir végétal qu'elle ouvrit dans le sens de la largeur et présenta au Consul. Dans le Fourreau, un long macuahuitl cérémoniel serti de jades et de motifs d'onyx et d'obsidienne. Attendant qu'un quelconque dépêché du protocole se charge de récupérer le cadeau diplomatique, la citoyenne Sukaretto, en charge du Commissariat aux affaires culturelles, se permis d'en expliquer la valeur symbolique.

« Une arme traditionnelle du Grand Kah. Les premiers révolutionnaires les utilisaient pour abattre leurs ennemis, elle fut notre symbole, nous voulons ainsi nous montrer toute la considération que nous avons pour votre République et ce qu'elle représente. »

Elle gratifia ensuite le Consul d'un sourire qui n'avait rien d’hypocrite.
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— Je vous souhaite la bienvenue au Damann et j'espère sincèrement que vous avez fait bon voyage ! dit Anduin Deoir d'un sourire mielleux typique des politiciens occidentaux.

Le Consul Anduin Deoir portait un long manteau aux allures d'un uniforme d'Amiral, mais qui était en réalité une des figures de la mode celtique moderne. Des yeux souriants, des cheveux ébouriffés, mais une balafre sur la joue et une silhouette militaire, Deoir mêlait joie de vivre et passé guerrier. Il avait d'abord été un petit partisan de la Révolution qui savait à peine manier un fusil, été devenu un grand général menant des Révolutionnaires au nom de la Démocratie, et avait fini par être le premier Consul de la République, qui arrivait tant bien que mal à maintenir une République face à de nombreux ennemis.

— Je suis au regret de vous annoncer - à moins que vous ne soyez déjà au courant - que l'Archidruide Artur Leoideach ne fera pas parti de la rencontre d'aujourd'hui. Mon gouvernement et son Cercle de Druide avons eu certains... différents... suite à notre voyage en Iwwerdon.

Devant le regard perplexe des deux citoyennes du Kah, Deoir indiqua :

— Je préfère vous en informer d'avance : vous traiterez aujourd'hui avec un gouvernement, le gouvernement officiel, mais mon pays est malheureusement dirigé de faits par -deux- gouvernements ; un religieux, celui de Leoideach, et un démocratique, le mien – celui du peuple.

De nouveau, il fit ce fameux sourire occidental qui pouvait paraître forcé, et fit un mouvement de bras en direction de la porte principale du Palais afin d’inviter les deux Kah-tanaises à le suivre et y entrer. Sur des tours dépourvues de toit, sur des piliers ne soutenant rien et sur des ponts en pierre à plusieurs dizaines de mètres de hauteurs qui ne menaient à rien se dressaient des bannières arborant la Torche du Kah et le Nœud d’éternité du Damann. Deoir expliqua à ses invitées curieuses que le Nœud symbolisait la Vie et l’Amour, deux valeurs importantes dans la mythologie celte. Il était aussi le symbole de son parti, les Républicains, qui se voulaient progressiste tout en gardant quelques valeurs morales de l’Histoire celte.

— Presque tous les autres partis du Damann ont fait la triste erreur d’abandonner l’histoire d’Eilean Mor, notre île. Les Rouges s’attribuent une histoire qui n’est pas la leur – l’histoire des peuples orientaux communistes – et les Impériaux sont même jusqu’à aller en inventer une ! Une histoire de peuple celte souverain qui dominait autrefois le monde. La République est secouée par les extrêmes…

Les trois individus entrèrent dans le Palais accompagnés d’un traducteur, dans le Hall principal. Deux colonnes de piliers s’étendaient sur la gauche et la droite, ornées de nœuds celtes et soutenant le plafond troué à certains endroits. Un contraste de destruction face à une certaine propretée : dans les ruines, pas une seule poussière ne volait, la température était étrangement plutôt bonne par un moyen méconnu, et un tapis vert et marron s’étalait de l’entrée du Hall à une sorte de petit amphithéâtre. Deoir dit :

— Le jour où le Parlement sera proclamé, ses Siégeants – c’est ainsi qu’ils seront nommés, d’après la Charte de l’Alliance démocratique – occuperont cet amphithéâtre aux aspects légendaires. Car oui, ce Parlement existera bien un jour, j’en ai la conviction !

L’amphithéâtre, dont les sièges disposés en arc de cercle étaient tournés vers l’entrée du Hall, était décoré une nouvelle fois d’une multitude de nœud. L’art celte était certes très beau, mais ne se reposait que sur les nœuds, apparemment. Au centre de l’amphithéâtre, il y avait un siège en bois semblable à un trône, qui pouvait coulisser pour se tourner soit vers les Siégeants, soit vers l’entrée. Ce siège était entouré de deux bureaux en arc de cercle, chacun d’un côté. Deux autres sièges semblables à celui-ci étaient posés du côté opposé au Parlement, et Deoir invita les deux représentantes du Kah à s’y asseoir, avant de s’installer à son tour sur son trône coulissant.

— Avant de commencer, je voulais vous manifester les intentions du Damann quant à sa relation avec l’Union. Nous connaissons très peu votre pays, l’imaginaire commun du peuple vous range dans les mêmes cases que les nations communistes orientales. J’ai moi-même tenté de me documenter sur le Kah, mais la propagande de ce qui se prétendent « Anti-bolcheviques », et les légendes et rumeurs qui circulent au sein des Celtes – nous vivons beaucoup au rythme des dires – m’ont assez perturbé et je n’arrive à voir dans le Kah qu’un état mélangeant des cultures différentes et pourtant étrangement stable et administré avec une certaine ferveur. Vous avez été l’un des premiers états à accueillir le Damanisme, avec une certaine bienveillance qui plus est, et vous avez été particulièrement coopératif quant à la volonté du Damann d’accéder à la scène internationale.
» Mais la relation Kah-Damann se résume à l’accueil des Damanistes au Kah, et à cette rencontre. Alors je voulais savoir : quelles idéologies soutient concrètement l’Union ? Quelles sont vos intentions sur l’avenir du monde, quelles sont vos positions sur la scène internationale ? Et vous, de votre côté, qu’attendez-vous du Damann ? Sommes-nous aussi une nation particulièrement étrange à vos yeux ?

Le traducteur, qui avait du mal à suivre les phrases rapides de Deoir, bafouilla et provoqua le rire de Deoir, qui lui rendit un sourire encourageant et bienveillant. Tâche difficile, vu la profonde différence des deux langages.
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La remarque sur les deux gouvernements de la République, si immédiatement suivie d'un de ces inimitables sourire de politicien occidental, avait provoqué un regard entendu entre les deux citoyennes, qui voyaient là le cœur du problème. Le défi principal qui allait agiter la République tout au long de sa future existence. Le fait même qu'elles rencontraient le gouvernement civil seul portait un sens lourd, qu'elles n'ignoraient pas. Au moins avaient-elles le loisir de pouvoir candidement le reléguer à un rôle subalterne, pour se concentrer sur ce qui les intéressait vraiment : le consul, le peuple.

Elles suivirent Anduin Deoir sans rien dire, l'écoutant puis le traducteur, acquiesçant à certains de ses mots, laissant apparaître toute la lassitude que leur inspiraient les communistes, et tout le mépris agacé que leur invoquaient les impérialistes – qui n'étaient pas sans rappeler les quelques monarchistes qu'elles se tapaient à la maison, moins officiels et plus terroristes, ceux-là. Le somptueux spectacle qu'offrait l'intérieur rénové du palais effaça bien vite ces expressions désagréables pour laisser place aux mines entendues de visiteuses satisfaites. La remarque sur le parlement arracha même un franc sourire à la citoyenne Sukaretto. La citoyenne Iccauhtli, pour sa part, se contenta d'acquiescer avec force. La République aurait son parlement, et le Kah aiderait le Consul s'il le fallait. Elles n'ajoutèrent rien, s'installant aux places qui leur étaient réservées dans le parlement, semblant savourer l'aspect historique de ce moment. Elles étaient comme les précurseures d'une démocratie qui attendait de germer. Du moins ce fut l'impression que leur donna le fait de prendre place dans un parlement vide, pour le moment inutilisable, en compagnie de l'homme même qui voulait le voir advenir.

Elles écoutèrent le petit discours du consul puis eurent un bref échange de regard, déterminant silencieusement laquelle des deux devait parler en première. Ce fut Rai Sukaretto, du Commissariat aux affaires culturelles, qui commença.

« Pour commencer je dois souligner que vous avez tout à fait raison. Nous sommes une union syncrétique, issues de cultures étrangères ayant fait alliance, et nous sommes administrés avec… Ferveur. C'est le terme. L'Union est ardemment révolutionnaire, régénère ses luttes avec enthousiasme, et ce depuis deux siècles. Nous avons tout fait pour rendre notre régime le plus fonctionnel, populaire, démocratique et moral possible. Annihiler la corruption et les privilèges, rendre le pouvoir aux citoyens et défendre la liberté de penser et de vivre dans tous les domaines. C'est ce qui fait de nous un régime en constante évolution : jamais, je crois, le débat n'a été aussi présent et généralisé qu'au sein du Kah. C'est que nous sommes une démocratie directe. Le peuple c'est l’État, et inversement. Alors vraiment, votre première impression n'est pas mauvaise, si compliqué qu'il fut de la forgée depuis votre position lointaine. »

Elle se pencha un peu en avant et sembla réfléchir, avant de se redresser, radieuse. Elle parlait assez vite, elle aussi, s'arrêtant de temps à autre pour laisser le traducteur se dépatouiller avec son syncrelangue. Elle dégageait globalement une forme d’enthousiasme assez communicatif.

« L'Union, cher Consul, défend la Liberté. Et notre définition de la liberté va un peu plus loin que celle des libéraux classiques. Pour nous la liberté c'est à la fois le fait d'avoir le droit de faire tout ce qui ne heurte pas autrui, mais aussi d'en avoir les moyens. Pour nous c'est à la société d'assurer que chacun de ses fils et filles aient le choix de ce qu'il veut faire. Le bagage culturel et éducatif nécessaire à une ouverture d'esprit, la capacité à rejoindre des formations qui dans d'autres nations seraient le privilège des plus nantis, ce qu'il faut pour vivre heureux et dignement. Nous reconnaissons le droit commun et individuel, mais pas celui d'un homme ou d'une famille à devenir de plus en plus riche, et à priver ses pairs de droits et moyens. C'est une position qu'on nous a souvent reproché. C'est vrai, l'économie du Kah appartient à des syndicats, des coopératives. C'est vrai, il n'existe pas vraiment de riches, ou même de classe moyenne. Mais il n'existe pas non-plus de misère. Nous avons fait le choix d'un modèle alternatif ou le travailleur possède son outil, et nomme les cadres de son entreprise. Où la finance est propriété commune et où les dividendes sont exclus. Notre doctrine est souvent perçue comme une forme de socialisme, mais les historiens vous expliqueraient sans doute que notre révolution précède les premiers textes du genre de quelques décennies. Notre économie est planifiée, c'est vrai, mais de façon décentralisée. Populaire et démocratique. Moi-même je suis originellement une femme de la mode, voyez-vous. Une artisane. Simplement, on a apprécié mon œuvre et on a voté pour me permettre de dépasser l’échelon locale pour le nationale, puis d'exporter à l'étranger. Alors voilà. Nous sommes pour la liberté d'être, de penser. Pour le respect du monde vivant, humain comme naturel. Pour la démocratie directe, locale et participative. Partout où les citoyens ont le droit à l'éducation et au vote dans autant de domaine que possible, partout où on lutte contre la corruption, contre les privilèges, contre l'écrasement d'une partie de la population par une élite sociale, économique ou un impérialisme étranger, on trouve des amis du Kah. Le terme qu'avait utilisé un ambassadeur étranger était de communalisme libertaire. C'est assez approprié, je crois ? » Puis, avec un petit rire. « L'homme nous avait ensuite traité d'anarchistes, bon. Dans sa bouche ça devait être une insulte. C'est que nous sommes une république très aboutie, nous ne pouvons pas en vouloir à la plupart des autres régimes de la planète de ne pas avoir sauté à pieds joints dans l'aventure que représente notre système. Mais enfin chez nous on ne souffre pas d'une élite se reproduisant entre-t-elle, confisquant les biens et les richesses, et monopolisants les positions de pouvoir. C'est le modèle de société que nous défendons, dans une certaine mesure. Quant aux buts de l'union... »

Elle lança un regard à sa collègue, en charge des affaires extérieures, qui lui fit signe de continuer.

« Nous pensons sincèrement qu'il faille aider les citoyens où qu'ils soient, tant qu'ils veuillent bien de notre aide. Ce qui veut dire soutenir les mouvements révolutionnaires anti-autoritaristes, soutenir les initiatives communales, syndicales, libertaires. Les partis socialistes, démocrates, les mouvements humanitaires, écologistes et ainsi de suite. À terme noue espérons sincèrement pouvoir présenter le modèle de l'Union comme une alternative souhaitable au capitalisme et aux républiques représentatives à l'ancienne, sans parler des régimes communistes autoritaires qui prétendent chercher les mêmes fins que nous en privant leur population des droits les plus élémentaires. C'est impensable. »

Cette fois, la citoyenne Actée enchaîna. Contrairement à sa collègue elle parlait lentement et distinctement, son regard intense passant du consul à l'interprète.

« Nos moyens d'action dépendent de notre cible. Les pays où la vie politique est cadenassée – dictatures communistes, régimes militaires, monarchies absolues, oligarchies capitalistes – seront la cible d'options principalement agressives. Embargos, déstabilisation armée, soutien aux mouvements locaux de libération. Les régimes intermédiaires tels que les républiques représentatives capitalistes et néolibérales seront la cibles de méthodes amiables : usage de l'économie et de la diplomatie pour présenter le Kah comme un modèle de société viable et souhaitable, soutien des partis et syndicats prenant le parti des travailleurs et du plus grand nombre, ou de l'expansion des droits et devoirs citoyens. Le Kah ne veut pas que son action devienne une forme d'impérialisme et limite ses ambitions à l'impératif suivant : nous n'agissons que là où nous sommes souhaités, et récompenserons de notre amitié toutes les initiatives sincères avançant la cause de la démocratie et du bien commun. En dehors de ça, nous nous limitons à un soutien aux groupements quels qu'ils soient défendant des ambitions similaires aux nôtres ; Dans le cas très concret de votre jeune République, monsieur le Consul, cela signifie soutenir votre parti face aux mouvements extrémistes, face au gouvernement religieux, et face à d'éventuels adversaires extérieures. » Elle avait un ton un peu froid, très factuel, mais la dernière phrase fut accompagnée d'un sourire très sec semblant signifier « nous sommes dans le même camp ». Elle reprit. « Partant de là vous avez sans doute compris ce que nous attendons du Damann. Qu'il continue sur la voie qu'a débroussaillée sa glorieuse révolution. Et si la volonté populaire locale le pousse à le faire, qu'il prenne à son tour la défense des peuples opprimés. Nous n'avons d'autres ambitions que d'être votre allié, et de trouver dans votre gouvernement et dans ceux qui le suivront autant de partenaires. »

Rai repris.

« Cependant la politique est très abstraite. Elle ne peut pas être totalement détachée de la culture de chaque pays. Et c'est vrai que nous ne connaissons pas grand-chose de la culture celtique. Elle nous est presque totalement étrangère. Nos seuls contacts réels avec elle ont été avec les Nhorrs qui sont…
- Ils… Hm. Les nhorrs sont…
– Particuliers ?
– Ce sont des voisins intéressants.
– Oui, c'est une façon de le dire. Quoi que nous décidions, mon commissariat serait très heureux de pouvoir commencer à préparer des programmes d'échanges culturels et universitaires. Votre Révolution est vue d'un très bon œil par les citoyens kah-tanais, mais nous manquons vraiment de documentation accessible sur votre culture. C'est presque la seule barrière qui empêche encore la fraternisation de nos peuples. »
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Ces évènements ont pris place avant le 1er décembre, date des élections au Damann.

Le Consul Anduin Deoir acquiesça avec son habituel sourire qui semblait exagéré, mais qui n’était qu’un attribut des politiciens de son type.

— Je me demande vraiment comment une société si idyllique que la vôtre peut exister. C’est… fascinant. Et ça donne espoir.

Deoir reprit la plupart des idées et des valeurs que défendaient le Kah, en soulignant à chaque fois son approbation. Mais sur le sujet de l’économie, il se tu. Deoir était un Républicain, un défenseur de la démocratie, certes, mais au modèle occidental. Libéralisme, ou même Capitalisme, étaient des most qui revenaient souvent quand on qualifiait les Républicains ces dernières semaines. Ce qu’ils appelaient la « liberté économique » était pour Deoir une valeur, ce qui ne plaisait pas toujours aux autres partis. Le Libéralisme était un instrument géopolitique majeur, et lui et ses partisans s’en sépareraient très difficilement.

Soudain, alors que les trois personnes échangeaient, une femme entra dans la salle avec une missive que Deoir se mit à lire, avant de dire à ses deux invitées :

— Je crains que l’aspect économique et culturel de notre entrevue, Mesdames, perde très vite de sa valeur… On vient de m’annoncer une série d’actes terroristes qui sont survenues à la périphérie de la ville : des Théocrates ont tué le personnel qui mettait en place les bureaux de vote.

Anduin Deoir fit une moue désespérée, et continua :

— Ce dont a besoin le Damann à présent – et j’en ai la preuve avec cette missive – c’est d’un soutien militaire. L’instabilité politique est beaucoup trop forte, et nous sommes à l’aube d'une guerre civile. Les élections ont lieu demain, et je ne sais quand les Théocrates prendront officiellement les armes, mais ils les prendront. J’ai pourtant essayé de calmer les tensions en négociant avec Leoideach, en me convertissant « officiellement » au Damanisme, en faisant de la République une République religieuse, et même en intégrant le Cercle des Druides au Gouvernement ! Tout ça pour sauver la Démocratie ! Mais les Théocrates ne veulent pas de la Démocratie, ils n’ont pas confiance en le peuple. Ils veulent Leoideach – il se prétend « Père » du Damann, mais il en sera le bourreau, j’en suis convaincu.
» Je suis sincèrement désolé de vous avoir fait venir pour… pas grand-chose. J’espère vraiment que cela n’entachera pas les relations du Damann avec l’Union, et que tôt ou tard, nous entamions les discussions sur un soutien militaire entre nos deux nations.
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Si elles ne firent aucune remarque à ce sujet, les eux kah-tanaise se rendirent bien compte que la position économique du Kah - anti-capitaliste et fondamentalement participative - n'emportait pas l'adhésion de leur interlocuteur. Ce ne fut pas vraiment une surprise, et encore moins un point de tension : il fallait bien l'admettre, tous les alliés gouvernementaux de l'Union étaient fermement libéraux. On faisait avec. L'organisation hiérarchisée de l'économie était moins problématique que l'organisation hiérarchisée du pouvoir politique. Il s'agissait de faire un peu d'entrisme. Rai allait d'ailleurs ajouter quelque-chose à ce sujet, une simple plaisanterie assez innocente, quand la femme entra pour donner une missive au consul. L'annoncer des meurtres jeta un froid, c'était peu de le dire. Actée se figea, et se redressa lentement, désormais très concentrée, c'était presque comme si elle avait changé de personnalité et que la théoricienne politique avait laissée place à une agente de liaison militaire. Rai, pour sa part, se contenta de lâcher quelques banalités sur l'aspect particulièrement horrible du crime et de ce qui risquait de le suivre : une guerre.

La citoyenne en charge du commissariat aux affaires extérieures parla, d'un ton net, précis.

« L'armée du Kah n'est pas encore à la hauteur de notre devoir historique, en ce qui concerne ses effectifs. Cependant c'est une force d'élite, bien équipée, et rodée à la guérilla urbaine, en maquis et...
– Actée ? »

Il y eut un moment de silence, les deux femmes se regardèrent, puis regardèrent l'interprète. La princesse rouge, comme un surnommait Rai Sukretto, offrit un sourire navré au Consul.

« Nous avons un devoir de conciliation, ce pourquoi vous verrez toujours les représentants du Kah se déplacer par paire, sauf mission explicite. Si vous le permettez je dois échanger quelques mots avec ma camarade avant que nous ne décidions de quoi que ce soit. »

Elle s'excusa doucement, puis les deux femmes se levèrent avant de s'éloigner de quelques pas. Leur échange sembla vif, mais pas agressif. Lorsqu'elles revinrent, elles arboraient toute deux des airs graves. Rai pris la parole.

« Il ne fait aucun doute que le Comité de Volonté Publique fera le nécessaire pour vous assurer tout son soutien. Notre aide pourrait aussi aider à stabiliser l'appuie de certains partis de votre République, je pense notamment aux socialistes. Les plus libertaires ou modérés pourraient trouver notre appuie encourageant. Je me suis renseignée sur les réclamation de leur leader : que le parlement soit mis en place, que la démocratie soit étendue... Avec le soutien d'un régime comme le notre je pense qu'ils comprendrons que vous êtes bel et bien un ami de la cause commune.
– Concernant la quantité totale d'hommes et de moyens que nous pourrons déployer, ce sont des questions que nous ne pouvons pas traiter dans l'immédiat. Mais nous pouvons pré-approuver un engagement de participation au futur conflit de votre côté. Le Parement Général, les communes et le Comité l'approuveront sans difficulté. Le devoir de notre Union est de protéger les démocraties telle que celle que vous tentez d'établir. Je ne peux pas vous le dire officiellement, mais officieusement ça ne fait aucun doute : nous engagerons des troupes et du matériel.
– Nous vous laissons seul juge de s'il faudra annoncer cette alliance à votre pays, et de quand.
– En attendant nous avons déjà un délégué de la Garde d'Axis Mundis – notre corps armé – avec nous. L'homme pourra établir tous les détails techniques avec vos propres officiers. Nous demanderons dès ce soir – ou plus tôt si possible – que la question du soutien soit traitée par nos organes gouvernementaux. Après quoi nos hommes seront probablement à votre service ; déployés en auxiliaires de vos troupes où vous le jugerez nécessaire.
– Le Kah vous offre son soutien, conformément à votre demande. Remettons les affaires culturelles et économiques à... » Il y eut un moment de flottement, que la kah-tanaise évacua d'un geste d'épaule. « Plus tard. »
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Anduin Deoir regarda les deux envoyées diplomatiques avec stupéfaction.

— Je ne m’attendais pas à un tel enthousiasme de la part du Grand Kah, je suis agréablement surpris. Le Damann accueillera à bras ouverts ce futur soutien militaire, et vous le rendra de la meilleure manière qu’il soit.

Il sourit à nouveau et ajouta :

— Ensemble, nous vaincrons.

La devise de l’Empire celte des siècles auparavant, qui prenait à nouveau tout son sens. Le Consul accompagna ses deux invitées hors du Palais, en continuant de s’excuser pour ces évènements imprévus.
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