26/03/2005
02:13:27
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Nouvelles d'Albin Such

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La mort sous terre

Une nouvelle D'Albin Such



Chapitre 1 : Julian Godlewski


Le Soleil éclairait la légère brume qui semblait planer au-dessus des rues goudronnées et salis de la ville de Giranov. La petite ville était semblable aux autres villes Vorsaviennes, les logis de briques salis par l'écume du temps perdant ainsi l'ardeur et l'intensité de la couleur rouge des pierres et les majestueuses mines s'élevant jusqu'au ciel comme pour évoquer sa présence aux riverains. Chaque habitant ici travaillait à la mine, il y avait bien Mr. Dobkowski qui tenait le bar mais personne d'autre n'avait la chance d'obtenir un métier plus honnête et moins laborieux que celui du métier des mines. Le bar était le lieu le plus animé de la ville, tous ces malheureux se retrouvaient là-bas après une journée éprouvante et trinquèrent en oubliant leurs misérables vies qui ne consistait qu'à miner inlassablement pour la patrie. C'est ici que vit Julian Godlewski, ce petit garçon à l'apparence roublarde et endormie travaillait lui aussi à la mine. Cela fait quatre jours qu'il a maintenant débuté le métier de mineur et s'en plaint déjà. Ici au Vorsavia, chaque enfant à l'âge de 12 ans peut aller débuter sa carrière minière, mais il n'a a vrai dire pas le choix quand dans un endroit comme ici il où n'y a pas d'autres moyens de gagner une maigre récompense autrement que de travailler dans les entrailles de la terre, quand il s'agit de nourrir une famille aussi grande que celle du jeune Godlewski, il faut bien que chaque membre puisse au minimum travailler sous terre.

Un résonnement retentit dans la chambre sombre, les quelques marmots qui y dormaient se réveillèrent avec un manque effroyable d'énergie. Personne ne parlait, tous étaient muets comme horrifiés à l'idée d'aller descendre au rez-de-chaussée. Puis, ils descendirent les marches grinçantes menant la salle tant redoutée et y trouvèrent leurs parents et quelques miches de pain accompagné d'une lichette de marmelade.
Le mutisme des enfants était étonnant, ils s'asseyaient en silence et tranchèrent chacun une fine tranche de pain. Des enfants étaient toujours entrain de dormit à l'étage, eux, ils étaient encore trop jeunes pour aller travailler. Cette famille était celle de Julian Godlewski et c'est le quotidien qu'il suit depuis 4 jours. A la mine il s'est déjà fait quelques amis, il y a Artur Rusnak son ami d'enfance, Joachim Dobkowski le dernier de la famille Dobkowski dont l'aîné reprendra le bar de son père et Fabian Łazowski l'introverti de la bande.

-Julian, je t'ai vu traîner avec le petit Łazowski, hé bien arrête de traîner avec lui ou nous aurions des problèmes. Fit le père en mettant fin au silence pesant.

Julian ne posa pas de questions, il n'aimait pas son père, il lui faisait presque peur parfois. Il était la moitié du temps saoul et frappait sa femme. Tout le monde regardèrent un instant la grande carrure du chef de famille et continuèrent à grignoter le peu de nourriture qu'il restait.

-Il est temps d'y aller. Fit la mère d'une voix troublée.

La famille sortit alors de table et alla vers la porte qui elle menait à la rue insalubre.

La famille s'avançait dans la ville en brique, accompagnée des autres familles elles aussi prêtent a affronter les dangers souterrains. Puis, ils y arrivèrent, les grands entrepôts tous remplis de pierres comme noircies par du feu, le grand ascenseur menant les mineurs sous terre peut-être pour leurs dernière fois, les machines, les chariots tous affolés par la présomptueuse et effroyable mine prête a arracher de nombreuses vies. Il faisait toujours nuit noir mais le grabuge était semblable aux grands marchés couverts de la capitale. Le jeune Julian se mit alors a courir vers ses quatre amis. Aujourd'hui, il était chargé d'aller préparer les chariots qui descendaient dans les galeries croulantes. Il fila en sprintant à vive allure vers son poste accompagné de Fabian Łazowski, lui aussi étant chargé de vérifier l'état des chariots. Ils commencèrent le pitoyable travail accompagné d'autres enfants... Une question tracassait Julian, son père lui avait dit de ne plus parler à son ami Fabian mais pourquoi ? Tout à coup, une sirène se mit à retentir de plus belle, le bruit strident remplissait chaque galerie de la mine faisant ressortir chaque mineur. Tout ce monde paraissait inquiet comme si un grand malheur venait les frapper. Julian demanda a son ami Fabian ce qu'il pouvait se passer mais lui non plus n'avait la réponse à sa question. Ils regardèrent la scène, et virent un homme blessé ressortir des galeries. Du sang coulait le long de sa tempe et il boîtait misérablement. Puis un autre bonhomme en ressortit lui aussi avait le visage écorché mais plus meurtri que le précèdent, il semblait presque inconscient et on pouvait distinguer qu'il venait de perdre un doigt, son crâne lui était légèrement aplati et fendu. Après quelques minutes, plusieurs hommes tenaient un brancard avec un corps ensanglanté qui ne semblait être tout sauf humain. Tout le monde évitait de regarder les quelques débris humains que transportait les mineurs abasourdie par la violence que le cadavre a enduré. Puis des médecins arrivèrent et demandèrent aux mineurs s'ils arrivaient à reconnaître la "bouillie humaine" mais il restait impossible de discerner le moindre trait physique de la victime. Julian, anxieux de la raison de cet accident demanda au mineur à la tempe coupée ce qu'il y aurait bien pu se passer.

-Tu sais petit, là-bas en dessous, c'est ce qu'il nous attend. Ce pauvre type est mort cause de la mine, c'est elle qui te tuera, c'est elle qui nous tuera tous un jour. Il faut l'accepter et vivre avec. Répondit l'homme d'un ton grave.

Le garçon recula, regarda une dernière fois l'homme et repartit avec un visage livide vers son ami.
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Chapitre 2 : De retour au logis


Le Soleil semblait enfin vouloir se coucher, Julian le regardait sans cesse ce qui lui donnait un léger mal de crâne. La journée allait être enfin terminée pour lui, les hommes eux se réjouissaient à l'idée de se retrouver au bar tous ensemble mais une famille allait devoir pleurer la mort d'un de leurs membre. Le garçon repensa aux bouts de chair roses et massacrés que la mine avait comme mâchouillée et à la réponse du mineur blessé. Une cloche retentit, elle annonça la fin de la journée. Julian et Fabian allèrent retrouver leurs deux autres amis Artur et Joachim qui eux avaient travaillés dans les galeries. Ils les retrouvèrent salis d'une suie d'un noir de jais sur leurs visages, Joachim s'était blessé au mollet avec un chariot et un long filet de sang dégoulinait du long de sa jambe et Artur, lui semblait avoir bien vieilli de plusieurs années. Les quatre garçons sortirent de la large mine et rentrèrent dans la ville de Giranov en discutant inlassablement. Peu de temps après, Joachim alla rejoindre son père au bar qu'il tenait, on pouvait entendre les rires des ivrognes s'y soulant depuis l'entrée de la rue. C'était ensuite le tour d'Artur de revenir auprès des siens. Julian et Fabian étaient maintenant seuls, le vent sifflait dans leurs oreilles, le ciel était coloré d'un ton orange carotte semblable à la couleur des cheveux du petit Fabian. Le calme désertique de la rue était interrompu par la douce et fraiche brise qui berçait légèrement leurs bras.

-Julian, j'ai une question... Demanda le garçon roux d'un ton hésitant.

-Oui ?

-Est-ce que tu comptes faire ce travail toute ta vie ?

Julian repensa à ce que le blessé lui avait dit.

-Non... Répondit-il.

-Pourtant tu seras obligé de faire ça toute ta vie, jusqu'à ce que tu meurs.

La réponse de Fabian fit frissonner Julian.

Fabian s'assit alors sur un banc en bois peint dans une peinture indiscernable du blanc ou du gris. Pendant un moment de silence ils se regardèrent.

-Moi j'ai vraiment pas l'intention de finir comme ce type réduit en bouilli par un éboulement, je vais tout faire pour me barrer de ce trou. Dit-il avec une large grimace.

Les deux garçons se défièrent du regard, un silence plongeait la rue dans son mutisme habituel. C'était peut-être pour ça que le père ne voulait pas que je reste avec lui se demanda Julian, il est différent des autres gens ici et sa famille sans doute aussi. Julian regarda une dernière fois son ami et retourna chez lui.

Julian était devant son logis qui était guère différent de celui de ses voisins, tous en briques poussiéreuses avec des jointures presque noires. On pouvait entendre au loin les rires des ivrognes depuis le bar du père de Joachim. C'est là qu'il se rendit compte qu'il tenait à peine debout, ses jambes étaient engourdies et ses bras las du moindre effort. Il toqua à la porte et sa mère, une petite femme à la carrure plate et rabougrie lui ouvrit la porte.

Julian se jeta sur le petit canapé ridiculement malpropre et resta affalé dessus pendant un bon moment. Sa famille était digne d'une fratrie misérable de Giranov, ses deux parents avaient huit enfants dont un mort peu après sa naissance ,son plus grand frère, Frederyk Godlewski, avait quitté le foyer pour vivre à la campagne laissant derrière lui sa famille. Bien que vivre à la campagne exige un budget important, Frederyk aurait réussi tant bien que mal à se faire une place dans l'agriculture. Personne ne sait vraiment comment a-t-il pu réussir à décrocher son nouvel emploi ce qui est souvent la cible de nombreux potins du quartier, la seule chose que les Giranoviens ont pu comprendre c'est que la famille Godlewski aurait reçu une lettre de sa part racontant la vie qu'il menait dans les provinces.

-Maman, est-ce que je peux devenir comme Frederyk un jour ?

-Ne répète pas ça à ton père. Dit-elle en fixant son fils d'un air grave.

Une heure passa, il faisait déjà nuit noire dehors et on pouvait seulement voir un bout de trottoir depuis les fenêtres sales qui donnaient vu sur la rue. Puis une autre heure passa, puis encore une autre. Le père Godlewski n'était toujours pas rentré du bar et pourtant on ne pouvait plus entendre les rires des mineurs tous saouls. La mère Godlewski demanda alors à ses enfants d'aller dans la chambre pour y dormir et ils y allèrent. Ce soir là, Julian n'arrivait pas à dormir, peut-être parce qu'il ne cessait d'être préoccupé par ce que Fabian lui avait dit, pourquoi ne rejoindrait t-il pas son frère Frederyk dans sa ferme ? Après tout il vient de sa famille et il pourrait bien l'accueillir. Malheureusement, il avait oublié de préciser où est-ce qu'il s'était installé, ou peut-être avait-il fait simplement exprès de ne pas le dire.

Le matin se leva, la lumière du Soleil remplissait la pièce miteuse. La cloche de l'Eglise retentit dans toute la ville et indiquait dix heures. Une des sœurs de Julian se leva ce qui réveilla ses six autres frères et sœurs. Ils descendirent tous au salon et virent leurs mère pleurer de plus belle.

-Je viens d'apprendre que votre père est mort dans la mine hier.
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Chapitre 3 : Et trois années passèrent



Des gouttes argentées coulaient comme des larmes le long des carreaux poussiéreux, le nuage gris se rassemblaient au-dessus de la ville crasseuse de Giranov. Les quelques caravanes venus y faire de commerce tentaient de calmer les vaches de bât sous l'œil amusé des passants. Aujourd'hui, des gens étaient venus faire don de quelques provisions comme des céréales, du pain, du fromage et même de petites tranches de jambon. La grande mine assombrissait les rues grâce à sa taille monstrueuse tandis que les larmes argentées qui tombaient du ciel se posaient délicatement sur le sol fissuré des allées. De la fumée s'échappait des cheminées qui surplombaient les toitures des logis de brique. Les plates-bandes, devenus des flaques de boue, jonchaient les coins de rue en échappant quelques bulles. Puis l'église sonnait, de sa mélodie sourde sous les grelots de la pluie incessante. La vie était comme stoppée dans la ville, chacun regardait la pluie glacée depuis leurs petites fenêtres en frissonnant à l'idée de sortir dehors. Cela fait trois ans que le père Godlewski a péri dans les mines. Julian se souvient toujours du cadavre mutilé de son père, la mine avait transformé son corps en une masse rougeâtre écrasée sous le poids des lourdes pierres noires des galeries sombres, angoissantes, dangereuses de la mine de Giranov pendant que les communistes, les socialistes, les anarchistes et les démocrates scandaient dans les rues en accusant les injustices des classes et la libération de la classe ouvrière devant les dangers du métier incompris et méprisé de mineur.

Il était donc dimanche, un dimanche sous une pluie tumultueuse. Trois années sont passées après le décès du père Godlewski et rien n'a changé dans la ville de Giranov. Le bar rempli de mineurs rit toujours autant et la famille Godlewski est toujours aussi froide entre elle. Beaucoup d'autres mineurs sont morts après le décès de ce dernier comme la sœur ainée de Julian ou encore l'ainé Dobkowski qui devait reprendre le bar de son père. Tous sont mort, personne ne les oublie mais tout le monde préfère ne plus se rappeler d'eux et de continuer de travailler dans ce qui pourrait être leurs tombeau.

Julian rabattit sa couette sur le côté et se leva. Ses paumons lui faisaient mal, il devait sortir quelque chose à l'intérieur de ces derniers. Il descendit au rez-de-chaussée et cracha une suie noire dans un vieux évier crasseux. Pendant un instant le jeune homme n'arrivait plus à respirer puis il vit le liquide noir et gluant de la suie liquide qui gisait dans ses entrailles. Ses yeux étaient devenus rouges et humides, il commençait à suffoquer et continua à cracher de la suie mais cette fois mêlé à du sang. Son corps ne supportait plus le travail de la mine.

Il repensa alors à son frère, qui est parti vivre à la campagne pour y mener une vie paisible et calme. Pourquoi ne ferait-il pas de même ? Sa mère descendit de l'étage et vit d'un air impavide la suie et le sang que venait de cracher son fils.

-Comment on pourrait partir d'ici pour la campagne ? Lui demanda t-il.

-Il faut de l'argent Julian, beaucoup d'argent. Lui répondit-elle d'un ton ferme et formel.

-Alors comment Frederyk a pu bien faire pour quitter ce trou ?

La mère Godlewski lui lança un regard noir et s'en alla.

Ce jour là défila a une vitesse que regrettait Julian, demain, il devra descendre dans les grandes galeries pour y gagner sa vie.
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