Cette incompréhension mutuelle avait été à la source de nombreux conflits. Lointaines étaient les premières heures du Grand Kah, où sa jeune république (à l'époque parlementaire) luttait contre ses tentations césaristes et le colonialisme Eurysiens. Lointaine était la période des grandes guerres idéologies ou, en avant-garde des premiers socialismes, le Grand Kah marchait sur l'ennemi, l'industriel, le baron capitaliste, celui qui fait tirer dans la foule, celui qui casse les crèves, celui qui graisse les bonnes mains pour faire interdire les syndicats, qui emploie le noir comme esclave et lui coupe les mains. Lointaine, aussi, l'époque plus récente où le socialisme engrangeait ses premières victoires dans le monde libéral. Code tu travail, féminisme, droit de grève, extension du droit de vote, fin des apartheids, et où le Grand Kah, traumatisé des guerres passées, dégoûté par la tournure qu'avaient pris ses descendants communistes, s'était coupé du monde, recevant pour seule récompense un coup d’État financer par l'étranger.
C'était désormais un Nouveau Grand Kah. À la fois plus ouvert et interventionniste, mais aussi plus respectueux. Plus idéologue que jamais, mais moins dogmatique. Un Grand Kah qui, sans avoir changé, en substance, avait mis les formes pour sembler respectable Pour créer des ponts au-dessus du fossé, pour tendre la main à ce libéralisme, frère ennemi et incompris, qui semblait définitivement moins urgent à renverser que les authentiques dictatures, brunes comme rouges, qui fleurissaient au profit des instabilités récentes et des nouvelles technologies. Ce Grand Kah avait nommé ses représentants au sein de la Convention Générale, qui avait nommé parmi ses membres les citoyens du Comité de Salut Public, dont la nature, sous des couches de définitions compliquée, pouvait en bref se résumer en un exécutif conciliaire. Ce Comité de Salut Public, bien que diversifié et représenté par des profils assez atypiques, avait mené une véritable stratégie de défrichement économique et diplomatique. Ses membres étaient des visionnaires d'un genre plus dangereux encore que les habituels illuminés de services qui finissaient par la grâce de leur charisme à la tête des institutions les plus horizontales et les plus idéologiques : en effet, ils étaient pour la plupart d'un excellent niveau intellectuel et d'une efficacité rompant avec la naïve bienveillance un peu surannée qu’exprimait l'Union dans ses communications officielles.
Ce furent trois de ces personnalités qui se rendirent au plus important aéroport de Communes Ville libre, par une journée chaude malgré les gros nuages de pluie chargeant une partie du ciel, pour réceptionner la délégation diplomatique d'Aumérine.
La citoyenne Actée Iccauhtli, déjà. Surnommée l'Auteure - la tradition politique du Grand Kah aimait distribuer les surnoms. Auteure à succès ayant fait le tour des colocs et universités du monde pour participer à des débats en tout genre, elle jouissait d'une connaissance certaine du monde et d'une importante liste de contact qui avaient justifié sa nomination au sein du Comité, où elle gérait officieusement l'éducation et la diplomatie, poste sur lequel on la remarquait le plus. Une petite femme d'origine paltoterra-nazuméenne. Pas belle au sens traditionnel du terme, mais élégante, habillée avec soin, et maquillée de façon à dissimuler un peu l'aspect grêle de sa peau, hérité d'une méchante acné juvénile. Elle conservait un air attentif et maîtrisé, qui pouvait passer pour de la froideur.
A ses côtés se trouvait le citoyen Edgar Alvaro Maximus de Rivera. Un nom issu d'une ancienne noblesse Eurysienne, mais qui n'avait rien de honteux : ses ancêtres lointains s'étaient illustrés au sein de la première garde républicaine, laissant derrière eux une importante correspondance personnelle témoignant de leur attachement à la jeune république, inspirée des idées des Lumières, qui s'était formée en 1780. Lui était assez âgé. Cheveux gris, abondants, coincé dans un épais caban de laine grise. Il avait une peau bronzée par le métissage et un air un peu fatigué. On le surnommait "La Raison". S'il s'occupait officiellement du Commissariat à la Santé et de celui au Consensus - chargé d'assurer la collaboration en bonne intelligence des Communes de l'Union, il était surtout la raison pour laquelle le Comité de Salut Public existait sous a forme actuel : il avait lui-même rassemblé et invité ses membres, défendu chacun d'entre-eux devant la Convention, et s'acharnait à les faire s'entendre. Ancien militaire, il avait participé à la dernière révolution, et était perçu comme d'un naturel pessimiste mais travailleur. Il n'avait jamais trop été présent sur la scène internationale, mais passait pour un individu efficace, genre d'organisateur par excellence du comité.
Enfin, il y avait le citoyen Maxwell Bob. Un viel homme dont le patronyme et le père venaient d'Aumérine. Quittant leur pays pour des raisons économiques alors que Maxwell était très jeune, ce dernier n'entretint jamais que de faibles relations avec ses origines. Fut un temps il était un membre important d'un des "Clubs" - think tank politique - de l'Union. Il devint rapidement un membre réputé des parlements communaux, puis de la Convention Générale, et grenouillait dans diverses comité, profitant de ses origines pour travailler des liens amicaux avec plusieurs mouvements, partis et groupes des pays Aleuciens. Il fut aussi, brièvement, diplomate pour le Grand Kah dans les années 60. Sa carrière atteint ce qui aurait dû être son ultime ascension vers la fin des années 70, où il fut nommé au sein du Comité de Salut public. Sa carrière fut de courte durée, du fait du coup d’État militaire et de la restauration monarchiste des années 80. Ce fut vraiment cette période sombre qui fit du technocrate efficace mais peu remarquable une figure populaire. Héroïque, même. L'homme qui avait déjà cinquante ans, disparu dans les forêts et les montagnes pour monter un véritable mouvement de résistance. Premier membre du gouvernement en exil du Kah, il fut l'un des architectes de la victoire révolutionnaire, et le fondateur du premier Comité de Salut Public d'après-guerre. Son rôle était, depuis, celui d'un président d'honneur. Un guérillero et héros populaire qui se présenta d'ailleurs en tant que tel : dans une tunique militaire sobre, une unique décoration accrochée à la poitrine. Il avait des airs de vieillard sympathique, avec sa barbe et son regard humide, mais de nombreuses cicatrices témoignaient de la période excessivement difficile qu'il avait dû traverser.
À ce titre c'était d'ailleurs assez exceptionnel de le voir ici. Il représentait sans doute une notion encore très importante au sein du Grand Kah : la méfiance envers le libéralisme, qui avait fiancé la Junte, et la détestation profonde de la monarchie, associée à d'authentiques crimes contre l'humanité qu'une bonne moitié de la population portait dans sa chair autant que sa mémoire.
Ce fut pourtant ce vieil homme qui ouvrit le bal des salutations, avançant vers le ministre des affaires étrangères et s’inclinant légèrement en avant.
« Bienvenue au Grand Kah, chers amis ! J'espère que l'atterrissage n'a pas été trop mouvementé, avec ce sale temps, ah." Il leva le nez et fronça les sourcils. "Et à ce propos il ne va pas tarder à pleuvoir. Au moins il ne fera pas trop chaud. C'est qu'entre Aumérine et l'Union, il y a un monde de ce que j'ai compris. »
Il fut ensuite imité De Rivera, puis par Actée qui salua très chaleureusement le ministre Aumerinois et rassura le citoyen Bob en l'informant que d'une part, les voitures n'étaient pas très loin, de l'autre elle avait amené des parapluies ; Tout de même, et puisque le vent commençait à se lever, le groupe se réfugia dans le grand hall vitré de l'aéroport, vidé pour l'occasion et bardé des drapeaux des deux pays. Des gardes en tenue d'apparat s'y trouvaient, formant une large haie d'honneur entourant le groupe de part et d'autre. Actée toussota. Les circonstances n'étaient pas idéales, d'autant plus que la foudre s'était mise à gronder au-dessus du lac. Contre mauvaise fortune, bon cœur : elle offrit un sourire ravissant à Anderson Boyd
« Monsieur Boyd. Pour commencer il nous a semblé qu'en vue des rapports parfois difficiles qu'a pu entretenir notre union avec ses voisins Aleucien, il convenait de vous signifier une bonne fois pour toutes à quel point nous sommes heureux de votre présence ici. » Elle pivota et attrapa un objet enrobé de velours que lui tendait un officier de la garde. Rigide et précise comme une danseuse, elle pivota vers le ministre, déplia le tissu et révéla un vieil ouvrage à couverture dorée, dont la tranche était couverte d'une pellicule d'argent sur laquelle on avait dessiné les contours du Nouveau Monde. « Ainsi je vous prie de bien vouloir accepter cet exemplaire de De la démocratie en Aleucie et Paltoterra, datée de 1850 et appartenant jusqu'alors aux archives de la Convention Générale. Un bel objet, nous jugions que l'occasion s'y prêtait. »