Posté le : 14 sep. 2023 à 19:55:01
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Ethrasyl remarqua bien la surprise sur le visage de Kawaya Haryanto. Cela était prévisible. Volontaire même. Ce choix avait été fait à la dernière minute, presque dans l’urgence du départ, et certains diraient sur un coup de tête. Peut-être était-ce vrai, ou pas. Qu’importe, l’important était qu’il était là, et qu’il montrait ainsi au Negara Strana qu’on les estimait. Et on les honorait de cette manière.
L’honneur avait beaucoup d’importance dans les sociétés du Nazum. Ethrasyl l’avait appris il y a longtemps, déjà petit au Viswani, puis au Jashuria. Il avait passé trop de temps avec des Pharois par la suite, et l’avait oublié. Eux n’avaient pour honneur que l’argent, et seraient parfois prêts à vendre père et mère pour une poignée de pièces sonnantes et trébuchantes. Mais ces dernières années au pays lui avait remis les idées en place : quand on entamait une négociation, on commençait par honorer l’autre, pour lui prouver qu’on le considérait à sa juste valeur, et ainsi l’on en faisait - sans effort - presque déjà un ami, et le plus difficile était fait. Une fois l’autre honoré, les codes sociaux respectés, tout le monde se relâchait, et la suite se passait en général dans une ambiance bien plus détendue.
Et aujourd’hui, l’on envoyait non pas une, mais deux figures importantes du Wanmiri. De quoi conforter les Stranéens dans l’idée qu’on les respectait. Et c’était vrai, on les respectait, c’était bien pour ça qu’on faisait tout ça. Nombreux étaient les Wanmiriens à voir le Negara Strana comme leur grand frère spirituel et idéologique, et attendaient donc beaucoup de cette rencontre. On comptait sur eux.
Ethrasyl donc, répondit à Kawaya Haryanto.
“Je m'excuse pour le désagrément, nous n’avions effectivement pas prévenu que nous viendrions à deux. Je suis donc totalement coupable, puisque j’ai choisi à la dernière minute de participer à la rencontre. Sachez par ailleurs que l’honneur et le plaisir sont partagés, et je me réjouis déjà de mon choix, fusse-t-il sur un coup de tête.”
La discussion se poursuivit un instant, puis une voiture vint les chercher. Il s’en approchèrent, et Eddonna monta la première. Soudain, une expression de surprise et de bonheur mêlés parcourut son visage. Ethrasyl monta à son tour et s’installa. Il se pencha vers sa sœur et lui murmura :
“Eh bien soeurette, qu’y a-t-il ?”
Elle lui répondit sur le même ton, comme une conspiratrice. Mais ses yeux pétillaient de joie.
“Il y a la clim. Le rêve.”
Ethrasyl partit d’un grand rire, qui surprit madame Haryanto, qui n’avait pu entendre leur échange.
“Eh ! Ne rigole pas ! Je n’avais pas connu un tel luxe depuis une éternité, tu peux bien me laisser profiter ! se défendit sa sœur, mi-boudeuse, mi rieuse.
- Oui, oui.” fit-il avant de repartir d’un grand rire.
Après quelques temps assis dans la voiture à discuter, ils arrivèrent à l’Istana Kuning. Là, Kawaya leur fit faire la visite des lieux. Eddonna ne cessa un instant de s’extasier devant le bâtiment et son jardin. Elle camouflait son envie de partir en exploration du mieux qu’elle pouvait, mais elle ne pouvait rien cacher à son frère. Il connaissait trop bien sa tête de “passionnée des cultures” pour ne pas la remarquer, surtout dans pareille situation. Il se pencha vers elle. “Détends-toi. Ce n’est que le début." Puis ils entrèrent dans le hall d'entrée du bâtiment. Là, ils purent discuter quelques temps avec Akarsana Suwarno, le Président de la République Socialiste du Negara Strana, dont la dernière remarque avant leur départ les toucha beaucoup.
"Alors ?
- Il m'a fait bonne impression. C'est quelqu'un de bien, du moins au premier abord."
Ils reprirent leur route à travers la ville, apercevant divers lieux importants, tels que la Place de la Liberté ou le Pont Glorieux. Eddonna était en admiration devant l'architecture du pays. Ethrasyl, lui, discutait avec Mme. Haryanto. Ils s'arrêtèrent un moment au restoran lingkungan, le quartier des restaurants.
Eddonna entra dans un restaurant qui proposait des spécialités wanmiriennes. Elle en ressortit après un petit quart d'heure, avec un paquet dans les mains. Les gérants du restaurant la suivirent jusqu'à la porte, et la saluèrent de la main. En apercevant Ethrasyl, ils réalisèrent un salut plus traditionnel, en portant leur main droite à leur front et en prononçant les mots rituels. Celui-ci leur répondit de la même façon, et l'on pu voir qu'ils étaient flattés et heureux. En montant dans la voiture pour la dernière ligne droite avant la réunion, ils discutèrent un peu.
"Que leur as-tu dit ?
- Oh, j'ai juste discuté un peu avec eux, des banalités. répondit Eddonna, tout en distribuant des petits beignets à son frère et à Kawaya. Tenez, ils m'ont offert quelques gorerans.
- Gentil de leur part. Qui étaient-ils ?
- D'anciens exilés de l'Empire. Ils ont fui il y a longtemps, et ont suivi de loin en loin la révolution. Tu sais que l'Empereur n'a pas été tendre avec les Diàp. lui répondit Eddonna entre deux bouchées de son goreran. Hummm… Qu'est-ce que c'est bon...
- Oh, ils en étaient ? Les pauvres ont dû bien souffrir… reprit Ethrasyl.
- Non. Leurs parents oui, mais eux ne se considèrent pas comme tels. Ils n'ont pas accompli les rites initiatiques et n'ont même jamais vu les fleuves sacrés.
- Mais ils peuvent appliquer la philosophie du voyage, non ?
- Certes, mais…
La discussion se poursuivit quelques temps, mais ils durent s'interrompre pour expliquer à Kawaya de quoi il retournait. Les histoires d'ethnies wanmiriennes étaient complexes, et il était très difficile pour des étrangers de les saisir sans explications. Puis ils arrivèrent à l'Eksekuasaan, et la Première Commissaire du Peuple les fit entrer. Eddonna était retombée en admiration devant le génie architectural stranéen. Ils arrivèrent dans une pièce rouge, avec une table ronde au centre. L'on pouvait voir deux portraits accrochés aux murs : un du précédent chef de l'État, Purwadi Pradipta, et un d'une personne qu'Ethrasyl ne connaissait pas.
"Le héros de la Berjuang…" lui murmura sa sœur.
Une personne les attendait dans la pièce. Siska Widiastuti. Celle-ci les accueillit chaleureusement, et Eddonna lui répondit avec le même enthousiasme :
"Oui ! Merci beaucoup pour votre accueil ! Je me souviens bien de nos échanges, et je souhaitais depuis un moment vous rencontrer en personne."
Après quoi ils s'assirent, et la discussion commença. Kawaya leur demanda - fort gentiment - s'ils souhaitaient aborder un sujet en particulier pour commencer. Toujours cette question d'honneur nazumi. Évidemment. Et encore, les Stranéens et les Wanmiriens n'étaient pas les pires. Toujours est-il que chacun honorait l'autre, dans une forme de tradition rituelle inconsciente
"Et bien, je pense que nous pourrions commencer par les questions qui fâchent, comme cela nous en serons débarrassés rapidement. Et ainsi l'on pourra poursuivre dans une ambiance plus détendue." proposa Eddonna, en regardant d'abord ses interlocutrices stranéennes, puis son frère. Celui-ci prit un petit temps pour réfléchir, puis hocha la tête et lui répondit.
"Oui, cela me paraît être une bonne solution. Commençons par l'économie alors. Il se tourna vers Kawaya et Siska. À moins que vous n'y voyiez le moindre inconvénient, bien entendu. Qu'en pensez-vous ? Pouvons-nous commencer par les questions monétaires ?"