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[Conflits RP] Activités terroristes, rosiques et nationalistes

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Activités terroristes, rosiques et nationalistes

Contexte


9 mars 2008

Déclaration du Grand Maître de l'Ordre des Rosiques, Lucas Meier



La Confédération des Communes Unies du Grand Kah nous a déclaré la guerre, en nous accusant de crimes que nous n'avons pas commis.

Mais "crime" est un bien grand mot, concernant l'assassinat du fondateur du Communalisme eurysien, Albert Valheimer, cette idéaliste qui insulte nos valeurs, cet hérétique.

Si l'assassinat de Valheimer n'était pas de notre resort, nous le soutenons, même face à la puissance que représente le Kah. Car le Kah est puissant, mais il est désuni - c'est l'absurdité même de l'idéologie communaliste.

Dieu est avec nous, et il nous protégera face à l'Hérésie.

Toutefois, nous devons nous défendre, et répondre aux insultes du Kah. Je déclare aujourd'hui ouverte la chasse aux Communalistes, qu'ils soient Eurysiens ou Kah-tanais. Les habitants de la Mährenie dénonçant la présence d'un Communaliste caché en Mährenie se verront offrir 2000 couronnes chacun. Une fois capturés, ces Communards seront brûlés en place publique, comme du temps où nous chassions les Hérétiques et les Sorcières.

Car ces Communards peuvent être des espions, qui veulent nuire à nos habitants. Brûlez-les tous !

Deus vult!

Transmission du Comité central, 16 mai 2008, 15:16.

Ordre à tous les Chevaliers de l'Ordre monastique de Sainte Rose de Mährenie,

Ici le Grand Maître de l'Ordre,

Les Communalistes, contre toute attente, semblent avoir décidé que le traité de cessez-le-feu avec le gouvernement libéral n'impliquaient pas le territoire rosique.

Les Communalistes ont décidé d'assaillir la capitale, Sankt Josef ; je répète : les Communalistes ont décidé d'envahir la capitale, Sankt Josef.

J'appelle donc toutes les Chevaliers déployés en province à se mobiliser à Heinrichberg, au sud de Sankt Josef, pour préparer un contre-assaut avec leurs troupes.

J'appelle tous les Chevaliers déjà mobilisés dans la capitale à se préparer à combattre des troupes communalistes déployés en zone urbaine.

Nous ne savons ni ce qu'ils comptent faire, ni comment ils vont s'y prendre, l'attaque est déjà assez surprenante comme ça.

Bon courage, mes frères,

Que Dieu vous protège, car Dieu le veut !

Transmission du Comité central, 16 mai 2008, 15:46.

Information aux Chevaliers de l'Ordre monastique de Sainte Rose de Mährenie,

Ici le Grand Maître de l'Ordre,

Nous ne sommes pas en face de combattants communalistes valhémiens, mais kah-tanais. La vermine rouge est païenne.

Ils sont armés, bien formés, et surtout, ils n'auront ni pitié, ni honneur.

Mais Dieu n'est pas avec eux, mais avec nous. Ayez confiance en sa volonté, mes frères.

N'ayez aucune pitié. Brûlez-les en public dès que vous en avez l'occasion. La terreur suffira peut-être à faire fuire ces hérétiques et à empêcher la population de les suivre.

Aux armes, mes frères, brandissez l'étendard de la Foi Unique,

Deus Vult !

Dernière communications connues de Lucas Meier, Grand Maître de l'Ordre des Rosiques.


L’élimination brutale de l’Ordre Rosique et de la secte dévotiste par les forces d’intervention kah-tanaises avaient, au moins pour un temps, laissé un vide béant dans l’équilibre des pouvoirs régionaux. Un vide où avait pu s’infiltrer tout type d’agitateurs, et propre à réveillé tout type d’extrémismes, anciens comme nouveaux. Cela, l’Égide le savait, et la jeune Confédération dont elle avait permis l’émergence le savait aussi. Elles ne pouvaient cependant pas y faire grand chose. Des jours d’intense désordre qui avaient suivis la conquête de la Mährenie, il ne restait que des archives confuses et des dossiers brûlés par les rosiques au plus fort de leur résistance. Un trou béant que tous les services d’intelligence de l’Union et de sa sécurité intérieure ne pouvaient combler.

Ce qu’on savait de façon à peu près certaine, c’était que des armes avaient disparus dans la nature. Pas tant parce qu’on pouvait le prouver, mais plutôt parce que ça semblait logique. Exfiltrer des armes et des hommes aurait été le plan d’un bon chef, et les hauts gradés de la force de sécurité régionale préféraient la prudence, considérant ainsi que les rosiques avaient été plus intelligents que les évènements apparents ne le laissaient penser au premier abord : la résistance terrible et fanatique des troupes de Sankt Josef avait bien dû servir de couverture à quelque-chose. Si ce n’était un plan décidé par les grands suicidés de l’épiscopat, au moins une initiative d’officier de terrain. Quelque-chose que quelqu’un, comprenant que tout était perdu, aurait pu organiser sous le couvert des tirs et de la violence.

Le fait qu’aucune des armes disparues ou des membres de l’ordre présumés encore en vie ne soient réapparus en plusieurs années était loin d’apaiser l’Inquisition et leurs alliés Mährenien. Des fusils avaient disparus. Nécessairement. Certains s’étaient peut-être déversés à travers la frontière pour alimenter le trafic d’armes et les guerres ethniques tchéres. D’autres...
Introduction sur la nébuleuses radicale

C'est un problème auquel nous avons été confronté lors de l'interdiction de la Ligue Impériale Mährenienne et du Parti Catholique de Mährenie : ce même État de droit qui nous permet d'éviter la corruption de nos idées et d'assurer la bonne construction de la démocratie est exploité par nos adversaires pour se protéger. Si nous avons pu dissoudre des associations ou des mouvements politiques pour des actions ou déclarations non-conformes à la loi, il est très difficile de directement cibler les meneurs de ces groupes, et lorsqu'ils migrent ailleurs ou entretiennent des liens privilégiés avec des mouvements n'étant pas fautifs au regard de la loi : nous ne pouvons rien faire sinon rester en vigilance.

Pour autant, les oppositions conservatrice et religieuse semblent décidées à s'inscrire dans le système parlementaire. Certains leaders y trouvent un intérêt évident et une partie importante de la base militante semble accepter le jeu démocratique comme une alternative préférable aux violences politiques que nous craignions de voir émerger après l'élimination du mouvement dévotiste. Si des liens existent entre les organisations à risque et celles s'intégrant dans le jeu parlementaire ou associatif légal, il faut considérer qu'ils sont amicaux ou d'intérêt. Deux groupes peuvent ainsi chercher le même résultat - la fin des réformes confédérales et le départ de l’Égide, par exemple - par des moyens différents. Ces deux groupes théoriques pourraient dès-lors refuser de collaborer sur la base seule de leurs différences de méthodes, ou au contraire pour préserver les mouvements s'inscrivant dans la loi afin qu'ils puissent représenter une survivance des idées défendues en cas d'échec du mouvement d'action directe. Au vu des nombreux liens unissant les mouvements conservateurs et nationalistes aux groupes dissous ou sous surveillance, il nous semble que le paysage politique Mährenien souffre malheureusement du second cas de figure. Naturellement ces mouvements doivent avoir conscience de la surveillance accrue les concernant. La dissolution du Parti Catholique de Mährenie et de la Ligue Impériale Mährenienne ont envoyés un message suffisamment clair quant aux discours tolérés et à notre volonté de sanctionner tout mouvement dont les militants se positionnent hors des lois.

Ce qui ouvre donc la possibilité suivante : se sachant surveillés par nos services, les têtes visibles des mouvements d'opposition radicale se donnent en spectacle pendant que d'autres opérations moins ostensiblement liées à leurs réseaux se déploient. À cette fin les radicaux peuvent à minima compter sur l'instabilité régionale. L'Union Confédérale de Tcharnovie est par exemple une plaque tournante du militantisme d'extrême droite, du crime organisé et de l'indépendantisme ethnique. Si la reconnaissance de notre Confédération par l'UCT est trop importante pour permettre la moindre mesure trop drastique, on peut considérer que la région puisse servir de lieu sauf pour quiconque souhaiterait organiser des attaques visant à nuire à la stabilité de la Mährenie.
Les Passeurs


« Je veux que ça soit réglé rapidement. Et j’insiste sur ce mot. Rapidement.
— C’est bon, on a compris. T’en fais pas. »

Ce que Max Heldmann rêvait de dire à Fritz Anschütz, en fait, tenait plutôt du « Fais pas chier, tu stresse tout le monde ». Seulement Max était dans le boulot depuis assez longtemps pour savoir qu’on engueulait pas les clients, ou les gars du client (ce qui revenait au même, qui représentait un homme pouvait être assimilé à ce dernier). Il savait aussi prendre son mal en patience, et savait que ce comportement quasi-amateur n’était pas tant à mettre sur le compte de l’incompétence de Fritz Anschütz que sur la compétence de ses ennemis. L’Inquisition était là depuis quelques années, et son arrivée avait été une petite fin du monde en soi. Il n’y avait pas cru, au début, en voyant les hélicoptères survoler le ciel de l’Eurysie centrale, arborant leur cocarde noire et rouge. Des kah-tanais ? Impossible. C'était plutôt des Valheimiens, des complications liées à la guerre civile. Les rumeurs étaient toujours trop loin du compte pour être prises telles quelles.

Mais non. C'étaient bien des kah-tanais. L’Ordre Rosique avait été balayé, quelque-chose d’autre avait émergé à sa place, et ce quelque-chose s’était mis en tête de stabiliser la région. Le crime était devenu un boulot un peu plus dur. Mais bon. Le secteur se résorberait bien assez tôt. Et Max se savait assez bon professionnel pour continuer de bosser sans se mettre en danger.

Il sourit à son interlocuteur et lui indiqua les différents pick-up rassemblés à l’occasion de cette petite rencontre. Les conducteurs clopaient tranquillement ou montaient la garde, la main sur des vieux fusils issus des surplus de telle ou telle république tcharnovienne. La couverture des arbres assurait une obscurité bienvenue, et on s’était assuré qu’aucune patrouille d’aucune sorte n’ait lieu dans la zone avant un bon moment.

« Ces types font ça depuis des années. Pour certains c’est toute leur vie. Il renifla et sa passa une main sur le crâne pour plaquer ses cheveux en arrière. Ce que je veux dire, c’est qu’on passe des centaines de biens à travers les frontières chaque jour. Pas de raison que ça soit plus compliqué que ça. »

L’autre acquiesça plusieurs fois, lançant des regards obliques aux collègues et à leurs véhicules. Il souffla entre ses mains.

« Vous savez ce que vous transportez ? »

Une pointe de suspicions. Max acquiesça.

« J’ai été très clair avec le précédent intermédiaire. On sait ce qu’on transporte. On se moque de savoir pour qui, contre qui. On fait pas de politique. »

L’autre le regardait sans rien dire, et Max fut pris d’une intuition désagréable.

« D’ailleurs il est où l’autre type ? Pourquoi vous êtes ici et pas lui ?
On vous l’a déjà dit. Il est occupé ailleurs.
Vraiment ? 
Vous ne faites pas de politique. »

Max renifla à nouveau puis haussa les épaules. Soit. De toute façon cette discussion tenait vraiment de la badinerie. Il aurait aussi bien pu laisser le client seul en attendant que ses hommes finissent de transférer les fusils dans les véhicules des contrebandiers. Il lui parlait par courtoisie, tout au plus. Par curiosité, aussi, un peu. Même si le temps et l'habitude l'avait rendu un peu cynique quand il s'agissait de ses clients : les profils étaient toujours un peu les mêmes. Qu'ils viennent du crime organisé, des guérillas politiques ou des mouvements autonomistes, tout ces gens se ressemblaient, et il régnait d'ailleurs une consanguinité certaine entre ces réseaux, d'autant plus curieux qu'ils tendaient à lutter les uns contre les autres à et gaspiller plus de leurs moyens à s'handicaper mutuellement qu'à réellement travailleur à leurs objectifs affiché. Tout ça, au final, c'était des petites guerres de clans. Des luttes pour le pouvoir limité qui venait avec le fait d'être de ceux qui avaient des armes. Il fallait croire que les États d'Eurysie Centrale étaient trop déliquescents pour représenter une cible. On préférait le pouvoir sûr et limité d'une petite zone de contrôle que la conquête d'un pouvoir bancal.

Et donc l'instabilité se prolongeait. Il n'y avait pas de maître en la demeure, tout le monde voulait pouvoir se défendre, le boulot pouvait continuer sans problèmes. Max afficha une grimace satisfaite qui sembla prendre son interlocuteur au dépourvu. De son point de vue, l'homme s'était simplement muré dans un silence contemplatif l'espace de quelques instants.

Un homme approcha de leur position. Il portait un treillis de surplus et le brassard rapiécé d'une quelconque milice indépendantiste. Il fit signe à Fritz Anschütz, avant de lancer un regard incertain en direction de Max Heldmann.

« C'est bon. On a terminé. »

Fritz acquiesça et pivota vers Max, qui lui tendait maintenant la main. Après un temps, il la serra.

« Bonne route.
Merci de faire confiance à nos services. Vous verrez, vos explosifs arriveront à bon port et dans le temps. » Puis il plongea les mains dans les poches de sa veste et sourit de toutes ses dents. « Bonne soirée, monsieur Anschütz. »
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"Je ne dirais pas que c'est un échec, je dirais que ça n'a pas marché."

Hélas.

Les forces armées de la Ligue Impériale Mährenienne et du Parti Catholique de Mährenie n'avaient sans doute pas imaginés que leur heure de gloire, le moment le plus important de leur lutte pour le pouvoir et la libération de la Mährenie des mains de l'odieuse inquisition kah-tanaise, soit, aussi, le jour de l'effondrement total et absolu de leur complot.

C’est que l’ensemble tenait déjà de l’aventure picaresque. Dans le meilleur des cas, estimèrent les historiens et experts militaires, la tentative de renversement du pouvoir de la jeune confédération Mährenienne aurait résulté en une guérilla certes coûteuse pour le gouvernement, mais bien éloignée des rêves de victoire éclaire rapide. C’aurait été, en somme, une nouvelle journée d’instabilité pour l’Eurysie centrale. Un nouveau coup d’éclat terroriste, mêlant revendications ethniques, nationalistes et révolutionnaires. Peut-être que le capitaine Paul Reichenau, dernier gradé de l’ordre rosique, aurait survécu assez longtemps pour devenir un martyr. Peut-être que sa glorieuse opération, sa croisade solitaire, aurait amenée à la création d’un nouvel ordre religieux, fanatisé, capable d’imposer à la Mährenie une instabilité politique rendant le maintien d’une force kah-tanaise dans la région trop coûteuse pour la métropole communale. On pouvait s’imaginer qu’après dix ou vingt années de conflit gelé, ce qui avait commencé en ce jour fatidique aurait pu terminer sur des accords de paix pas tout à fait conformes aux ambitions des miliciens, mais reçues par ceux-là comme un pas dans le bon sens.

Peut-être que le destin de la Mährenie, et de toute la région, aurait pu s’en retrouver changé. Changé à tout jamais. Peut-être.

Mais ça, on ne le saurait jamais.

Pourtant et dans l’ensemble, l’opération était plutôt bien pensée. Fruit d’années de préparation, elle devait permettre de paralyser le gouvernement civil de la confédération juste assez longtemps pour que des groupes armés saisissent des postes clefs au sud et à l’est du pays. Pour les dirigeants de la nébuleuse rebelle, il suffisait d’une fenêtre de quelques heures pour saisir les petites villes et les villages de la région. Après quoi, il aurait sans doute fallu faire une proclamation, parier sur un soulèvement des civils. C’était peut-être l’étape la moins réaliste du projet, à laquelle les leaders militaires avaient réussi à adjoindre un projet un peu plus pragmatique à base de sabotages, prise d’otages et assassinats politiques dans le cœur du pays.

En parallèle, Olivier Altschul, représentant au sein des Ligues de Droites, devait s’exprimer à la tribune du parlement. Il y avait réservé une niche horaire dédiée aux questions au gouvernement pour seize heures cet après-midi. Le public, informé par les publications de droite et d’extrême droite du pays, saurait l’écouter à la radio, ou le regarder sur les chaînes de télévision diffusant en direct le travail parlementaire. Là, il ferait une proclamation. Celle qui ferait de lui un martyr, et sonnerait le début de la libération de la Kaulthie. Il n’existait aucun doute à ce sujet, dans l’esprit du vieil homme.

C’est qu’il était de cette vieille école, qui avait connu de près le règne rosique. À l’époque, les seuls élus travaillaient dans des mairies ou des administrations locales. Lui-même était de ceux-là. Franc partisan de l’Empire au sein du monde politique d’alors, il avait échappé aux purges ayant suivi la conquête de la région grâce à la relative insignifiance de son rôle dans la précédente administration, et conservé auprès de son ancien électorat une certaine forme de popularité : il avait été conseillé élu dans à Sankt Josef. Si l’ouverture de l’offre politique avait réduit sa popularité en le confrontant à d’autres candidats plus en phase avec les besoins et revendications de la population ; il s’en trouvait encore suffisamment pour voir en lui une grande figure de la politique. Un homme respectable. Il était, au sein de l’extrême droite Mährenienne, celui qui faisait figure de visage connu et acceptable auprès du grand public. Un privilège s’accompagnant d’un certain capital qu’il comptait bien entièrement exploiter à cette occasion.

Le matin, il arriva à la convention nationale fort de l’énergie des justes, et salua ses collègues avec une bonne humeur qui leur sembla immédiatement suspecte. Bien-sûr on savait que le citoyen Altschul devait parler cet après-midi, et on s’attendait par conséquent à ce que cette déplaisante jovialité soit liée à une idée, quelconque, qui devait lui permettre de salir ou embarrasser le gouvernement et sa coalition au pouvoir. En bref, on ne lui en tint pas rigueur. Comme d’habitude, on lui laissa une paix royale et il put s’isoler dans son bureau pour travailler. Cette fois, cependant, c’était vrai. Il avait ramené avec lui un exemplaire du journal du soir, qui devait paraître après son allocution et résumer les mêmes informations. Le National du jour annonçait ainsi l’assassinat et la disparition d’une bonne cinquantaine de personnalités publiques et politiques. Parlementaires, journalistes, représentants du gouvernement. Il détaillait aussi une liste d’attentats à la bombe, et de villes et villages tombés aux mains de mystérieux groupes miliciens. Ce journal contenait en somme le texte qu’il devrait réciter dans quelques heures. L’état du pays pour ce soir. Un bulletin météo aussi funeste qu’important, qu’on apprendrait sans doute dans les écoles, qui marquerait l’Histoire d’une manière ou d’une autre.

Ce fut un hasard du calendrier qui eut raison d'Olivier Altschul. Le citoyen Mëndess, qui occupait la niche de ce matin, avait été retardé par un problème de transport. Le président de l’assemblée avait donc décidé d’intervertir l’allocution de dix heures et celle de seize heures. Olivier ne pouvant annoncer des évènements qui devaient encore avoir lieu, il traîna des pieds, se refusa à parler puis, quand on insista, finit par accepter. Il trouverait bien quoi dire. Suivit un discours chaotique, et improvisé, au cours duquel il menaça en termes vagues les profiteurs et les socialistes de voir leur influence au sein de la Mährenie réduite, sous peu, à plus grand-chose. Des menaces – non, des promesses – qui amenèrent leur lot de question et d’indignation de la part de ses honorables collègues, la plupart n’appréciant pas particulièrement d’être menacés, même si l’on décida charitablement que le vieil homme devait parler de défaite électorale plutôt que d’autre-chose. Ce fut dans l’agitation qui suivit le discours improvisé qu’un jeune représentant néo-positiviste bouscula le citoyen Altschul, et fit tomber de sa veste un épais morceau de papier – un journal, en fait – qu’un collègue de l’Union nationale, croyant sans doute bien faire, ramassa pour lui tendre. La couverture, pleinement visible par les députés à proximité, indiquait le début de la guerre civile et la disparition très remarquée de certaines personnes parmi lesquelles d’aucuns se trouvaient en ce lieu même à l’instant T.
Sur l’ensemble des attentats, assassinats, prises d’otages prévues, aucun n’alla à son terme. Une réponse rapide de l’Égide et la mise en place express de l’état d’urgence fit s’effondrer le plan insurgé, pourtant en bonne voie. Quelques vérifications par drone permirent de repérer les convois traversant la frontière, certains s’arrêtant en pleine confusion suite aux rapports contradictoires des cellules implantées au sein du pays, elles-mêmes soumises à des assauts des services de contre-terrorisme de l’inquisition. Plutôt qu’une conquête rapide du territoire, ce fut une véritable extermination des forces insurgées par la force aéroportée de l’armée Mährenienne. Seule deux villages furent finalement rejoints par les convois en déroute, villages évacués en vitesse par les forces de police locales, et libérés après quelque cinq heures de siège faisant en tout une quarantaine de morts et le double de blessés.

Le grand soir n’eut, purement et simplement, pas lieu. Le citoyen Altschul et ses collègues furent arrêtés par les forces de l’ordre, plusieurs caches d’arme furent trouvées et neutralisées et trois ans de préparation minutieuses n’aboutirent, en fin de compte, qu’à un échec si total, si absolu, que beaucoup y virent la fin définitive du rêve néo-rosique. Le capitaine Paul Reichenau, cerveau de l’opération, demeura cependant introuvable, et le risque de voir des attaquants isolés tenter des actions suicides subsistant, l’état d’urgence ne fut pas immédiatement levé.

L’hypothèse d’une opération menée avec le soutien de forces étrangères fut soulevée à plusieurs reprises, tant par les observateurs internationaux que par les membres de l’administration confédérale, leurs alliés kah-tanais ou au sein des forces de sécurité intérieures et extérieures de l’Égide. Sans preuve pour, mais sans preuve contre, l’hypothèse demeura, obtenant à force d’évocation une certaine crédibilité, propre à influer sur la politique à venir de la Mährenie.
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Bon voyage, capitaine Reichenau

La radio grésillait faiblement dans le coin de la cabane, crachant par intermittence des mots brouillés et des bribes d’informations. De temps à autre, un mot clair parvenait à se frayer un chemin entre les parasites : "attentat", "arrestations", "gouvernement", "Rossmann". Ces noms résonnaient en écho dans l’esprit de Paul Reichenau, se mélangeant aux images floues et aux souvenirs déchirés qui peuplaient désormais sa solitude forcée. Ce monde, ce monde qu'il entendait par le biais de la radio ? Ce monde lui était totalement inconnu.

Il tira lentement sur sa cigarette, tenant maladroitement le mégot entre des doigts dont il ne pouvait plus contrôler les tremblements. Il avait essayé d’arrêter, jadis. Mais les privations et la nervosité constante avaient eu raison de ses bonnes résolutions. À présent, il fumait surtout pour tromper l’ennui, et calmer le tremblement incessant de ses mains, conséquence directe de trop nombreuses nuits passées dans l’anxiété et le manque de sommeil. La fumée grise s’éleva lentement vers le plafond bas de la cabane, se mêlant à l’odeur âcre du bois humide et au froid pénétrant des nuits hivernales en Mährenie. L'ancien chevalier jeta un rapide regard par la fenêtre à peine couverte d’une bâche trouée, observant la silhouette fantomatique des arbres. Leur silhouette noire, se détachant sur la pâleur des nuages nocturnes, formait comme un rideau protecteur mais terriblement fragile. Le vent sifflait contre les murs, créant une symphonie lugubre qui venait amplifier encore un peu plus la tension qui régnait dans la pièce. Chaque craquement, chaque bruissement dans les branches le faisait sursauter imperceptiblement.

Son fusil, fidèle et unique compagnon depuis tant d’années, reposait contre la porte. Paul avait appris, par la force des choses, que dans une vie comme la sienne, dans une existence devenue clandestine, une arme ne devait jamais être hors de portée immédiate. Il jeta à nouveau un œil anxieux à l’horloge poussiéreuse posée sur la vieille table en bois. Johannes était en retard. Ou bien était-ce lui, Paul, qui était en avance ? Le temps semblait s’étirer, se distendre, perdre tout sens logique à mesure que l’anxiété s’emparait de lui.

Combien de nuits avait-il passé ainsi, caché dans des abris semblables à celui-ci ? Combien de fois avait-il attendu dans une obscurité semblable, à espérer que le bruit dehors n’était pas celui des bottes inquisitoriales, que la silhouette entrevue dans la pénombre n’était pas celle d’un assassin ? Ces nuits, toujours les mêmes, formaient une sorte de chapelet macabre, une succession d'angoisses entrecoupées d'une vigilance maladive. Son esprit se mit à errer, glissant progressivement dans ces souvenirs troubles qu’il tentait désespérément de fuir. Brusquement, il était de nouveau là, dans la fumée et les flammes, lors de la chute de Sankt Josef. Tout lui revenait, net et douloureux. La voix dure, implacable du Grand Maître Lucas Meier, résonnait encore dans ses oreilles. Celui qui lui ordonnait de tenir position, de combattre jusqu'à la mort, de ne pas céder à la peur car Dieu était avec lui. Paul soupira. Il revoyait encore son visage dur et impavide, couvert de suie, de sang et de poussière. Cet air impénétrable qu'il arborait encore quelques instants avant tomber sous les rafales des envahisseurs communalistes. Il avait vu ce regard, cette ultime étincelle de détermination absolue dans les yeux de son chef alors que tout s’effondrait. Paul, lui, n’était pas tombé. Il n’était pas mort. Il avait reculé, il s’était enfui. La honte de cette fuite ne l’avait jamais quitté.

Le crépitement subit de la radio le ramena à la réalité. "...renforcement des contrôles aux frontières... la chasse aux terroristes s’intensifie..." disait la voix métallique, neutre, presque indifférente au destin de ceux qu’elle annonçait ainsi condamnés. Paul écrasa brutalement son mégot contre la table, brûlant légèrement ses doigts au passage. Une douleur salutaire, qui lui rappela qu’il était encore vivant, malgré tout.

Un bruit soudain, quelque part dehors. Son cœur se mit à battre violemment, résonnant dans ses tempes comme un tambour de guerre. Animal ? Homme ? Il se leva lentement, attrapant son fusil, sentant son poids rassurant dans ses mains. L’arme parfaitement entretenue était prête, comme lui, depuis toujours, à répondre à la menace. Ses sens s’affûtèrent aussitôt, son corps entraîné revenant instinctivement à ces habitudes militaires qu’il n’avait jamais oubliées.

Le bruit recommença. Cette fois, plus net, plus régulier. Des branches écrasées, des pas lourds sur la terre gelée. Paul s'approcha lentement de la porte, fusil levé, prêt à tirer sans sommation. Johannes devait arriver, oui. Mais comment être certain que c’était bien lui ? Comment savoir si Johannes était toujours digne de confiance ? Comment ne pas imaginer qu’il ait été retourné par l’Inquisition, qu’il vienne cette nuit, non pour l’aider, mais pour l’éliminer ou le livrer ?

La main posée sur la poignée de la porte, le doigt crispé près de la gâchette, Paul Reichenau attendait, tendu à l’extrême. Son souffle ralenti, contrôlé, discipliné. Un officier, même traqué, restait un officier. Il savait attendre, il savait garder son calme même lorsque son cœur battait comme un tambour affolé. La silhouette de Johannes apparut enfin, familière mais pourtant méconnaissable dans la faible lumière de la lune. Paul baissa légèrement son arme, sans totalement relâcher son emprise. Il déverrouilla lentement la porte. Johannes était seul, apparemment. Mais le doute ne quitterait plus jamais l’esprit de Paul. Le doute et la peur étaient devenus ses seuls vrais compagnons, depuis bien trop longtemps déjà.

Paul ouvrit lentement la porte. Il ne dit d’abord rien en apercevant Johannes, se contenta d’un signe de tête froid, austère, presque menaçant.

"Entre vite," lâcha-t-il enfin. "Nous avons peu de temps."

Et alors que Johannes franchissait le seuil, Paul se surprit à regretter de ne pas avoir tiré dans l’obscurité. Tout aurait été tellement plus simple. Mais rien n’était simple, désormais. Rien ne l’était plus depuis que Sankt Josef était tombée, emportant avec elle tout espoir de paix, et ne laissant derrière elle qu’un fantôme tourmenté, hanté par ses échecs et rongé par la peur.

Un faisceau de lumière perça soudainement les ombres épaisses de la forêt, éclairant les troncs humides et les branches dénudées qui encerclaient la cabane. Paul se redressa légèrement, sentant chaque muscle de son corps se tendre comme un ressort prêt à rompre. Dehors, le véhicule de Johannes avançait lentement, cahotant sur le chemin boueux, moteur sourd, presque prudent, comme si son conducteur hésitait encore à se présenter à ce rendez-vous.

Paul abaissa légèrement le canon de son fusil, sans pour autant relâcher sa vigilance. Johannes avait toujours été fiable, mais la fidélité d’un homme, il l’avait appris au fil des années, pouvait changer aussi vite que le vent. Et ces temps-ci, plus encore. Il observa silencieusement Johannes descendre du véhicule et marcher vers la porte d’un pas hésitant. C’était un jeune homme pâle et mince, aux yeux nerveux et cernés de fatigue, portant une parka usée et tenant entre ses mains une chemise épaisse remplie de papiers, de notes et de coupures de presse soigneusement découpées.

Johannes entra sans un mot, secouant légèrement la tête pour enlever la pluie de ses cheveux. Il semblait inquiet, tendu, nerveux même. Paul le scruta un instant, attentif au moindre geste, au moindre signe trahissant une éventuelle duplicité. Après tout, il avait vu tant de prétendus fidèles devenir soudainement des traîtres, lâches ou simplement faibles face à l’ennemi.

"Assieds-toi," ordonna-t-il simplement en indiquant une chaise rudimentaire face à la petite table en bois.

Johannes obéit immédiatement, posant nerveusement ses documents devant lui. Il prit une inspiration tremblante, évitant le regard glacé de son chef.

"Chevalier," commença-t-il maladroitement, utilisant toujours l'ancien titre militaire de Paul, une habitude persistante de leur passé commun. "La situation..."

"Je sais déjà," coupa sèchement Paul. "La radio m'a informé de la loi sécuritaire adoptée à Sankt Josef. Quoi d'autre ?"

Johannes déglutit, puis reprit d’une voix faible :

"Ils ont arrêté plusieurs camarades à la frontière. Wächter aussi. Et... Vous le connaissiez bien, il avait tout sur lui. Tout les plans, les contacts. C'est tombé dans les mains de l’Inquisition. Ils parlent d’une cellule terroriste liée à notre mouvement."

Paul demeura impassible, les yeux fixés sur un point imaginaire au-dessus de l’épaule de Johannes, ses pensées bouillonnant sous un masque impénétrable. Wächter. Encore un de moins. Encore un échec à ajouter à la longue liste de ceux qui s’étaient sacrifiés ou avaient été capturés depuis la chute du régime rosique. Il sentit la colère et l'impuissance monter lentement en lui, comme un poison froid qui se répandait dans ses veines.

"Le Chancelier Rossmann profite de l’occasion," poursuivit Johannes, mal à l’aise devant le silence glacial de Paul. "C'est pour ça que la loi sécuritaire est passée mardi soir, temporaire selon eux, mais c’est clair que ce n’est qu’un début. Des perquisitions partout, des arrestations à chaque coin de rue, des fouilles systématiques. Beaucoup d’entre nous se cachent, certains ont fui vers l’Hostaline, mais..."

Sa voix trembla soudain, et il n’acheva pas sa phrase. Il releva brièvement les yeux vers Paul, croisant enfin son regard perçant, dur comme de l’acier.

"Mais ?" demanda froidement Reichenau, posant lentement ses mains sur la table.

"Beaucoup ont ont peur, Capitaine," dit enfin Johannes en baissant les yeux. "La nouvelle loi sécuritaire inquiète tout le monde. Même nos alliés les plus solides doutent. Ils disent que c’est fini, que nous n'avons plus aucune chance de réussir quoi que ce soit."

Le silence qui suivit fut presque palpable. Paul resta impassible, mais sous sa façade glaciale, son esprit bouillonnait. Il ressentait une colère froide, méthodique, dirigée autant contre ses ennemis que contre ses alliés trop faibles, trop prompts à céder au désespoir. Il ne pouvait tolérer le doute, cette faiblesse qu'il considérait comme le prélude à la trahison. Un homme qui doutait était déjà un danger potentiel. Le doute était contagieux. Il l'avait appris à ses dépens.

Johannes poursuivit, lentement : "Certains parlent de se rapprocher du Parti National Kaulthique, ou d’autres mouvements ultranationalistes en Hostaline. Mais ils doutent que ces mouvements veuillent vraiment nous aider. Beaucoup disent que tout cela n’est plus qu’une impasse."

Le regard de Paul s’assombrit davantage. Ses doigts se crispèrent lentement, mécaniquement, posant sa main droite près du couteau rangé sous sa veste. Il sentit l’envie soudaine, irrépressible, de faire taire cette voix faible et hésitante, ce doute contagieux, ce poison qui menaçait de détruire le peu qui restait de son mouvement. Johannes était-il un infiltré ? Un agent double envoyé par l’Inquisition pour semer la confusion, pour répandre la peur dans leurs rangs ? Son regard glissa vers son fusil, posé contre le mur à quelques pas. Il imagina brièvement le corps sans vie du jeune homme abandonné dans les bois, sa propre main tenant l’arme fumante. Cela réglerait sans doute définitivement la question du doute, et éliminerait un risque potentiel. Mais pouvait-il réellement se permettre de gaspiller ainsi un homme, aussi fragile soit-il, alors que les rangs des vrais croyants s’étaient déjà réduits à peau de chagrin ?

La réponse était évidente, mais terriblement frustrante. Il ne pouvait pas se le permettre, pas aujourd’hui en tout cas. Pas encore.

Paul inspira profondément, reprenant peu à peu le contrôle total de lui-même. Il se leva finalement, dominant Johannes de toute sa hauteur, imposant une silhouette militaire froide et rigide.

"Je vois. Merci. Va-t’en maintenant. Retourne à Sankt Josef," son visage se crispa. "Garde le silence, ne contacte personne. Je te rappellerai quand j'aurai pris une décision."

Johannes, surpris par la sécheresse du ton, se leva maladroitement, ses documents sous le bras. Il hocha nerveusement la tête et sortit sans un mot, disparaissant rapidement dans l’obscurité extérieure. Resté seul, Paul Reichenau se rassit pesamment à la table, ses mains crispées sur son fusil. Johannes avait semé le doute, la peur, le poison de l’incertitude. Il aurait dû le tuer, pensa-t-il avec amertume. Parfois mieux vaut ignorer des faits, et oser l'action, qu'avoir le détail de sa propre incurie. Oui. Il aurait pu tuer cet homme avant qu'il ne l'empoisonne avec ses mots. Seulement voilà, Paul ne pouvait se résoudre à gaspiller l’un des derniers restes de ce qu’avait été l’Ordre rosique. Il lui fallait un plan, et vite. Sinon, bientôt, il ne resterait plus rien. Il entendit le moteur de Johannes s’éloigner dans la nuit, et resta seul, immobile, sous la lumière vacillante de la lampe à huile, hanté par les visages des morts, rongé par les doutes, mais animé encore par la conviction froide que son combat n’était pas encore terminé. Pas tout à fait. Pas encore. Il se leva pour rejoindre le seuil de la porte, et fixer les feux arrière de la voiture de Johannes qui disparaissaient peu à peu derrière les grands pins sombres. Bientôt ils furent engloutis par les ombres épaisses de la forêt. Le ronronnement sourd du moteur disparut ensuite, laissant derrière lui un silence oppressant, comme après le passage d'une tempête. La tension accumulée dans les épaules du rosique ne se relâcha pas pour autant. Son esprit méthodique et froid continuait à analyser le moindre signe suspect, chaque son inhabituel, chaque mouvement des branches, chaque respiration de la forêt.

Un frisson glacé parcourut son dos alors qu’il serrait la poignée de son fusil. Une pensée soudaine, sombre et obsédante, venait de traverser son esprit : il pouvait encore l’arrêter. Il pouvait prendre son fusil, charger rapidement son arme, viser soigneusement, et abattre Johannes au détour du chemin. L'homme n'avait pas l'étoffe, la force morale nécessaire pour résister sous la pression inquisitoriale. Il finirait par céder, tôt ou tard, et tout révélerait. Paul connaissait trop bien ces profils. Il avait vu des hommes plus courageux, plus forts que Johannes se briser, supplier, trahir sous les coups et la torture. Il leva lentement son fusil, l'épaule tendue, son doigt glissant instinctivement vers la gâchette. Son cœur battait sourdement, une pulsation rythmique qui résonnait dans son crâne comme un tambour funèbre. Il suffirait d'un coup de feu. Un seul coup, net et précis, pour régler définitivement le problème Johannes. Cela ne prendrait qu'une seconde, un souffle. Il connaissait la forêt par cœur, il pouvait l'atteindre, dissimuler le corps, enterrer ses secrets sous la mousse et les racines. Qui remarquerait une disparition supplémentaire dans une époque si troublée ? Qui irait chercher dans ces bois reculés ?

La tentation grandissait, devenait presque irrésistible. Il était à deux doigts d'appuyer sur la gâchette, quand soudain, une autre pensée, plus froide, plus lucide, s'insinua en lui. Combien restaient-ils encore, ces vrais croyants, ces vrais partisans de l'ordre rosique ? Johannes était faible, certes. Il doutait, il vacillait comme une feuille morte emportée par le vent mauvais de la Révolution. Mais il était encore là. Il n'avait pas déserté, il n'avait pas ouvertement trahi. Peut-être était-il même sincère, malgré tout. Et Paul, mieux que quiconque, savait que chaque homme comptait désormais double. Il ne pouvait pas gaspiller le moindre soldat, si douteux soit-il. Il abaissa lentement son arme, sentant son souffle reprendre un rythme plus régulier, contrôlé, discipliné. Mais à peine avait-il reposé son arme contre la cloison de la cabane que son esprit se remit à s’agiter avec fébrilité. Et si Johannes était déjà passé à l’ennemi ? L’Inquisition était puissante, méthodique, cruelle. Elle savait comment retourner les faibles, comment leur faire miroiter une rédemption impossible. Peut-être Johannes était-il venu ici précisément pour l’observer, noter chacun de ses gestes, chacun de ses mots, pour ensuite aller rendre compte aux inquisiteurs. Peut-être même que la cabane était déjà surveillée, encerclée. Peut-être que le piège allait bientôt se refermer.

Cette pensée fit frémir Paul d’une rage froide, méthodique, implacable. Il se mit à vérifier compulsivement les issues, fermant brutalement la porte qu’il verrouilla d’un geste sec, dur, puis inspecta chaque fenêtre avec une méticulosité maladive, à la recherche de traces, de signes, de marques de passage. Rien. Pas encore. Mais pour combien de temps ? Son cœur battait à présent avec force contre sa poitrine, comme une machine infernale sur le point d’exploser. Il se força à respirer lentement, se répétant mentalement son entraînement d'officier rosique. Il se redressa, impeccable, droit comme une lame. Mais les pensées paranoïaques continuaient à tourner dans son esprit comme des vautours tournoyant au-dessus d’un cadavre. Il songea brusquement à Lucas Meier, le dernier Grand Maître de l'Ordre Rosique. Lucas Meier n'avait jamais douté. Même dans les heures les plus sombres, encerclé par l'ennemi, il n'avait jamais flanché. Il était resté debout, défiant ses ennemis jusqu'au dernier souffle, jusqu'à ce que les flammes consument la grande salle du palais, jusqu’à ce que son corps disparaisse sous les ruines fumantes de l'ancien régime. Et lui, Paul, où était-il à ce moment-là ? Il avait fui, il avait couru, laissant derrière lui ses compagnons d’armes, abandonnant son poste par instinct de survie. Il serra les poings avec rage, furieux contre lui-même. Était-ce cela, la raison de toutes ses hésitations ? Était-ce pour cela qu’il était encore vivant aujourd’hui, condamné à cette vie d’ombre, de fuite, de honte ? Il avait survécu, certes, mais pour quoi faire ? Pour mener des opérations médiocres et ratées comme celle de l'attentat contre Karanovic ?

Un profond sentiment de honte l’envahit, un sentiment qui ne l’avait jamais quitté depuis ce jour funeste. Un sentiment qui se mêlait désormais à la paranoïa tenace, à la peur de la trahison, à l'angoisse perpétuelle d'être découvert et capturé. Il savait très bien que tôt ou tard, l’Inquisition finirait par le retrouver. Ils étaient tenaces, patients, méthodiques. Tout comme lui. Sauf qu'eux avaient des ressources infinies, un peuple acquis à leur cause, des alliés puissants. Et lui, Paul Reichenau, que lui restait-il, sinon la solitude, la peur, et les vestiges dérisoires d’un ordre oublié ? Il réalisa soudain, avec une amertume douloureuse, qu'il était devenu lui-même le vestige d'un ordre disparu. Il était le dernier dépositaire d'une foi brisée, d'une époque révolue, d'un idéal balayé par l'histoire et la modernité. Il était devenu l'incarnation même d'un passé que tous cherchaient à oublier, le fantôme d'une époque où le monde semblait avoir encore un sens clair et rassurant.

Paul resta là, immobile, les poings serrés, le regard fixé dans le vide. Il devait trouver une solution, relancer le mouvement, raviver la flamme rosique, redonner espoir à ceux qui se terraient encore dans l'ombre. Mais comment ? Comment pouvait-il accomplir seul ce que des armées entières n’avaient pas réussi ? Comment reconstruire ce que le temps, la défaite et la répression avaient réduit en cendres ? Alors, dans le silence glacé de la cabane, sous la lumière vacillante de la lampe à huile, Paul Reichenau sentit son esprit basculer lentement vers une résolution implacable : il devait partir. Rester ici n'avait plus de sens. Johannes était peut-être faible, les autres peut-être perdus, mais quelque part, ailleurs, il existait sûrement encore des hommes prêts à se battre. Il devait partir. Chercher ailleurs. Retrouver ceux qui pourraient l’aider à reconstruire. À raviver la flamme du véritable Ordre. Car il ne pouvait plus attendre, immobile et paranoïaque, que la fin arrive. Il fallait agir. Tout de suite.

Le bruit du moteur disparut progressivement, s’éteignant comme un murmure étouffé par l’épaisseur sombre des bois. Paul Reichenau resta immobile, tendu, le corps toujours prêt à réagir à la moindre menace. Lentement, avec la précision mécanique d’un automate, il verrouilla la porte, vérifia une nouvelle fois chaque fenêtre et se rassura que chaque volet était bien clos. Mais même ainsi protégé, enfermé dans la cabane sombre où l'humidité imprégnait chaque planche, il ne se sentait pas en sécurité. Il ne le serait probablement plus jamais.

Il traversa la pièce d'un pas raide, discipliné, avant de se saisir d’une bouteille de schnaps posée sur un meuble branlant. Le liquide brûlant coula lentement dans son gosier, réchauffant brièvement son corps tout en attisant les souvenirs amers qui le hantaient continuellement. Sur la vieille table en bois, la lampe à huile projetait une lumière vacillante et incertaine, dessinant des ombres qui dansaient sur les murs nus. Le froid humide de la forêt pénétrait par chaque interstice, caressant son cou et ses mains d’un souffle glacé. Paul, pourtant habitué à la dureté des conditions, ressentait cette nuit une profonde vulnérabilité, une solitude insupportable.

Il s’approcha d’un miroir fissuré accroché sommairement à un poteau central. La lumière blafarde de la lampe éclaira son visage marqué par les années, le regard sombre, impénétrable. Les rides qui sillonnaient son front étaient désormais plus creuses, son visage amaigri par les privations et les années d’inquiétude constante. Un sourire ironique traversa ses lèvres fines. Était-ce là l’image d’un officier rosique, cet être hagard aux yeux cernés, au visage blafard marqué par l’angoisse permanente ? Où était passé l’homme fier, imperturbable, que ses hommes avaient autrefois admiré et respecté ? L’ordre, la discipline, la rigueur prussienne : tout cela semblait loin désormais.

Son esprit dériva lentement vers le passé, entraîné par une mélancolie amère. Il revit la grande salle du Palais Rosique à Sankt Josef, le jour de la prise de la ville par les forces révolutionnaires. Il revoyait clairement les flammes dévorant les murs, les drapeaux rouges flottant triomphalement sur les remparts, et surtout, les visages des grands maîtres de l'Ordre. Lucas Meier, le visage noirci par la fumée, debout jusqu’au bout dans le hall d'honneur, refusant de plier genou devant l’ennemi. À ses côtés, ceux qui avaient choisi de mourir plutôt que d'abandonner la lutte, jetant leur vie dans la bataille désespérée pour l’honneur et la foi. Eux, les véritables Rosiques, avaient choisi la mort avec honneur, sans compromis, sans lâcheté.

Mais lui, Paul Reichenau, était toujours vivant. Il serra les poings, une colère froide l’envahissant soudainement. Sa survie n'était-elle pas, finalement, la preuve même de son indignité ? N'aurait-il pas dû mourir à leurs côtés, fusil à la main, face à l’ennemi ? Cette pensée le hantait, implacable, tyrannique, écrasante. Peut-être sa place aurait-elle été là-bas, au milieu des ruines fumantes de Sankt Josef, au lieu d'être ici, caché, traqué comme un animal blessé.

Son regard s’assombrit davantage, perdu dans le reflet vacillant du miroir brisé. Il pensa à la Kaulthie, plus au sud. Longtemps il avait cru que le salut viendrait de là-bas, qu’une contre-révolution pourrait partir du sud et remonter victorieusement vers la Mährenie. Mais ces espoirs avaient volé en éclats quand les kaulthiens eux-mêmes avaient basculé dans la folie communaliste. Le pays des empereurs saints, celui qu'il avait admiré comme un modèle de résistance aux aberrations révolutionnaires, avait fini par céder, balayé par le même vent rouge qui avait dévasté sa propre patrie. Les espoirs de restauration, déjà ténus, s'étaient définitivement évanouis ce jour-là, laissant un vide profond, insupportable. Où étaient-ils, à présent, les vrais catholiques ? Ceux dont la foi brûlante avait autrefois guidé chaque pas de la Mährenie, ceux qui s’agenouillaient sans honte ni crainte devant le Très-Haut ? Il le savait : exilés, disparus, disséminés aux quatre coins du monde. Peut-être quelques-uns survivaient-ils encore, réfugiés dans des sanctuaires clandestins, récitant des prières interdites, attendant un improbable retour de leur gloire passée. Mais Paul doutait. Douter, c’était mourir un peu plus chaque jour. Lui, autrefois officier discipliné, ne pouvait plus réprimer l’angoisse grandissante qui rongeait son âme chaque nuit. Chaque moment de silence devenait une épreuve insoutenable, chaque grincement du bois, chaque bruissement des arbres l’alertait, le ramenait à cette peur viscérale d’être découvert, capturé, jugé. La solitude était devenue sa seule véritable compagne, une présence étouffante et implacable.

Le vent continua de siffler au travers des planches disjointes. Lentement, Paul baissa la tête, vaincu par la honte, par le poids insupportable de ses souvenirs, de ses échecs accumulés. Puis, avec lenteur, il posa son fusil sur la table, observa attentivement le canon froid et luisant sous la lumière vacillante. Un seul geste, un seul tir suffirait à mettre fin à cette torture. Mais cette faiblesse-là, au moins, il ne se l’autoriserait jamais. Il ne pouvait pas mourir ainsi, sans gloire, sans combat. Il devait exister un moyen, une voie encore ouverte, une dernière chance de réveiller la flamme rosique, de rappeler à la vie l’ordre sacré qu’il avait juré de défendre jusqu’à la mort. Le fusil, qu’il avait failli tourner contre lui-même un instant auparavant, fut lentement reposé sur la table. Il savait désormais que sa survie avait un sens, même si ce sens semblait désespérément vague. Il fallait retrouver les siens, ceux qui croyaient encore. Pas seulement ici, mais partout. En Hostaline peut-être, ou ailleurs. Là où demeuraient les vrais catholiques, les vrais guerriers de la foi. C’était là son devoir sacré.

Paul Reichenau redressa lentement la tête, reprenant cette posture rigide d’officier qui, jadis, avait inspiré respect et admiration. Non, il n'était pas encore totalement vaincu. Pas encore totalement brisé. La rage froide, disciplinée, méthodique, remonta lentement en lui, chassant la peur, éloignant le doute. La guerre n’était pas terminée. Pas encore.

Paul Reichenau resta un long moment immobile, la respiration lente, mécanique, comme s’il venait d’émerger d’une longue apnée. Une certitude venait de se former dans son esprit fatigué, une résolution froide, méthodique. Il ne pouvait plus rester dans cette cabane misérable, hantée par les doutes et par l'angoisse perpétuelle de la trahison. Le temps de l’attente passive, du retranchement apeuré était terminé. Il fallait partir. Il fallait agir. Avec des gestes précis et disciplinés, Paul se mit à rassembler soigneusement ses affaires éparpillées sur la vieille table en bois. Il rangea lentement les papiers accumulés au fil des semaines, certains jaunis et froissés, d’autres soigneusement pliés, marqués de notes manuscrites en marge. Parmi eux, des faux documents portant des noms qu’il avait lui-même oubliés, de faux passeports usés par l’usage, des cartes d'identité vieillies prématurément par les déplacements clandestins et incessants. Il les manipula avec précaution, comme s'ils étaient des reliques précieuses, mais savait pertinemment qu’ils n'étaient rien d'autre que les témoignages pitoyables d’une vie de fuite et de dissimulation.

Son regard froid s’arrêta sur une carte usée de la région, dépliée et annotée depuis longtemps sur un coin de table. Le papier était presque transparent à force d'avoir été plié et déplié. Son doigt glissa lentement sur les frontières incertaines tracées à l'encre noire. Il lui fallait quitter la Mährenie au plus vite. Mais vers où aller ? L'Hostaline, proche mais dangereuse, infestée d'espions, de mouchards, d'informateurs de l'Inquisition ? Le Rus’ve, avec ses steppes vastes, ses réseaux nationalistes instables, ses villes hostiles et inconnues ? Plus loin encore, dans un pays étranger où il serait anonyme, invisible ? Chaque option semblait aussi incertaine et périlleuse que l’autre. Il referma les yeux un instant, tentant de discipliner ses pensées embrouillées. Il n'avait ni argent, ni amis sûrs, et sa foi elle-même, cette flamme autrefois ardente, semblait vacillante, fragile, prête à s’éteindre au moindre coup de vent. Il n'avait jamais été destiné à diriger, à organiser, à inspirer. Il avait toujours été un simple officier, habitué à obéir aux ordres, à suivre les consignes claires et précises venues d'en haut. Maintenant, c’était lui qui devait décider, seul face à un avenir incertain, sans alliés réels, sans soutien ni ressource véritable.

Dans un geste impulsif, il saisit rapidement un morceau de papier vierge et un crayon émoussé. Il écrivit rapidement, nerveusement, presque illisiblement, une lettre destinée à un ancien compagnon dont il n'avait pas entendu parler depuis des mois, un homme autrefois loyal, peut-être encore fidèle quelque part. "Frère, je dois quitter ce refuge, la situation ici est devenue intenable. Si tu es encore vivant, si tu crois encore, retrouve-moi. Je pars vers l’est. Je serai prudent. Dieu soit avec nous." Il plia soigneusement la lettre, la glissant dans une enveloppe usée. Il ne savait même pas s’il pourrait l’envoyer, mais le simple fait de l’écrire lui apporta un maigre réconfort.

Puis, il se mit lentement à vérifier son fusil, méthodiquement, avec un soin méticuleux, presque maniaque. Il inspecta le mécanisme, nettoya le canon avec un chiffon imbibé d’huile, vérifia chaque cartouche, chaque chargeur, comme il l’avait appris à l’académie militaire rosique, dans une autre vie, un autre monde. Ce fusil était tout ce qui lui restait de son passé, le seul allié véritable qu’il n’ait jamais eu dans ce chaos. Il était prêt. L’arme était prête. Mais lui, l’était-il réellement ? Il mit son manteau lourd, enfila soigneusement ses gants de cuir usés par le temps, ajusta son écharpe autour de son cou. Ses gestes étaient précis, mécaniques, disciplinés, comme un soldat se préparant pour une bataille qu’il savait pourtant perdue d’avance. Il mit les faux documents dans une poche intérieure, son argent dérisoire dans une autre, son arme en bandoulière, puis jeta un dernier regard circulaire à la cabane sombre, à la lumière vacillante de la lampe à huile, aux murs usés qui l’avaient brièvement abrité. Une profonde tristesse s’empara soudainement de lui. Cette cabane, malgré toute sa misère et son inconfort, avait représenté un maigre refuge, un sanctuaire précaire où il avait brièvement cru pouvoir être en sécurité. Il sut instinctivement qu’il ne reviendrait jamais ici. Cet endroit disparaîtrait bientôt dans les méandres brumeux de sa mémoire, rejoignant la longue liste de cachettes abandonnées, de lieux oubliés, de sanctuaires perdus.

"Et c'est comme ça que ça s'achève," murmura-t-il à voix basse, comme pour lui-même. "Dans l’obscurité, la fuite, la trahison."

Il ressentit un léger vertige, l’impression soudaine et brutale que toute sa vie avait été réduite à cela, à ces départs précipités, à ces refuges toujours provisoires, à ces mensonges perpétuels. Mais l’instinct de survie, cette pulsion profonde et impérieuse, l’obligea à avancer malgré tout, à mettre un pied devant l’autre, à ouvrir la porte et à partir, pour de bon.

Il marcha longtemps.
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