Posté le : 11 jui. 2024 à 16:11:33
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Introduction à la suite :
Deux mois. Cela faisait deux mois que le sang coulait et, par la même, qu’une brèche s’était ouverte dans la démocratie fujiwane.
Une brèche ? Non. C’était une description inadaptée des évènements. La démocratie fujiwane se noyait déjà, et depuis longtemps maintenant. Ces évènements n’étaient pas soudains, pas accidentels : il n’était pas une action soudaine et imprévisible, moins conséquence que force de la nature et fait de la vie arrivé subitement. Cela faisait deux mois que le sang coulait, certes, mais pas sans raisons : tout était conséquences, réaction, mécanique. Et ce qui se passait à Moon était la suite mécanique, la conclusion de décennies de politique. Le Fujiwa payait simplement le prix de son système. La démocratie unitaire et libérale ne pouvait pas coexister avec le colonialisme. Pas sans une distance, géographique, ou une dose importante de nationalisme. On ne pouvait pas avoir une démocratie honnête et asservissant d’autres peuples. De même; l’idée d’un système unitaire, d’une démocratie représentative fonctionnant selon des modalités libérales classiques, sous-entendait la démocratie d’un peuple seulement, reléguant les minorités au rôle peu enviable de colonisé. Il y avait, dans l’existence même du Fujiwa, et dans son occupation de Moon, un certain nombre de contradictions que la classe politique n’avait pas été en mesure de traiter pour la simple et bonne raison qu’elles n’étaient pas traitables en tant que telles. Il fallait les résoudre et pour se faire, changer le cadre organisationnel de la société.
Maintenant c’était peut-être trop tard. Pas pour régler les choses, mais pour les régler sans heurt. On avait trop attendu. Pire : on avait galopé avec le nationalisme, entamé une fuite en avant qui éloignait encore un peu les minorités de l’État. Il y avait eut crime de sang. On était désormais en droit de demander des comptes, et de proclamer haut et fort que le système n’avait plus rien de légitime. C’était ainsi qu’on pouvait voir les choses, en tout cas. Ainsi qu’on les voyait si l’on se penchait sur les causes profondes de la situation, sur la psychologie du fujiwa, sur son anthropologie, sur le contenu de son folklore. Il fallait une approche holistique et toute approche holistique apportait des conclusions sinistres. Le pays s’était coincé dans un cul-de-sac et ne pouvait en somme que prolonger le calvaire par la voix des urnes et de la modération, ou de la violence fasciste. Parce que le pays ne pouvait se résoudre à sa propre dissolution, à cette mort de l’égo fujiwan, à un changement profond de paradigme pouvant en fait porter le nom de révolution.
Moon n’est en somme qu’un élément immergé d’une politique plus générale encore menaçant la sécurité et la démocratie dans l’ensemble du Fujiwa : d’ailleurs cela le peuple l’a parfaitement compris, d’où la polarisation actuelle du débat public ou la tentative du parti de l’Aube de se désolidariser de sa propre politique en envoyant son premier ministre faire un mea culpa sur les ondes d’une émission branchée. Il n’en reste que le vers est dans la pomme ou, plus précisément, que cette parenthèse nationaliste attend encore d’être refermée, et qu’un simple changement de gouvernement n’est pas - plus - possible. Le Parti de l’Aube s’est rendu intouchable pour le reste de la classe politique et est condamné à continuer la politique qu’il a très volontairement mis en place avec les nationalistes, lesquels ne disparaîtront pas du paysage public, quoi qu’il arrive. Les groupes d’intérêt qui ont profité et financé cette politique ne laisseront pas non-plus faire sa destruction. Pas sans se battre : on ne retirera pas leurs armes aux corporations, on ne rebaptisera pas les villes, on n’empêchera pas la réforme constitutionnelle. Pas sans provoquer une réaction extrêmement violente du pendant militant des nationalistes, pas sans provoquer mille plans et subversions chez les médias et corporations complices.
La vérité c’est que l’extrême droite ne peut pas être combattue efficacement par les urnes pour la simple et bonne raison qu’elle est le cheval de bataille des acteurs économiques et grands capitaux, lesquels échappent largement au pouvoir d’une assemblée élue dans le cadre des démocraties représentative capitaliste. Sans projet de rupture avec ce système, les sphères économiques resteront autonomes et, par conséquent, en mesure de remodeler cette sous-démocratie selon leurs intérêts. La posture de la gauche fujiwane, trop molle pour être qualifiée de sociale-démocratie, est avant tout une posture de normalisation de la situation : une tentative de recréer un statu quo libéral « normal ». L’Histoire et l’expérience nous apprennent que cela n’est cependant pas possible : un gouvernement dont la raison d’être est de réparer ce qui a été détruit ne fait que gagner un peu de temps avant l’avènement de plus en plus prévisible d’une forme de fascisme.
Ce pourquoi, faute d’un projet de rupture notable, il devient important sinon essentiel que la population s’organise pour assurer sa propre défense. Le nationalisme joue au même jeu que ses ennemis, mais avec plus de moyens. Quel programme de gauche, même modérée, recevrait l’aide de la haute bourgeoisie et des sphères capitalistes ? Pour lutter il devient nécessaire de s’extraire du jeu, de tricher. D’utiliser toutes les libertés que le Fujiwa offre encore à ses habitants afin de s’organiser en prévision du moment où ces libertés ne seront plus. Ces réseaux de solidarité et d’entre-aide doivent prendre une forme libertaire et horizontale. Ils sont caractérisés par un mot qui hante une partie du début public mais a l’avantage de le différencier pour de bon des brigades rouges dont le mode d’action est très éloigné des objectifs recherchés par cette structure : l’anti-fascisme. En cela il faut aussi considérer les cellules indépendantes Jinséennes comme profondément anti-fasciste, sinon idéologiquement, au moins en ce qui concerne la praxis : leur action subversive, autonome, décentralisée et anti-impérialiste prend des formes de réaction au nationalisme ethnique et d’action ciblée contre son dernier. Toute action anti-fasciste n’a cependant pas à prendre une forme insurrectionnelle ou même armée.
La vérité c’est que la démocratie libérale est par essence un régime de compromis entre les intérêts de classe qui doivent tirer la couverture dans leur sens. Doivent pour exister dans le cas de la bourgeoisie, pour survivre dans le cas des travailleurs et travailleuses. La démocratie libérale prétend donner une voix à chacun mais laisse les riches et puissant étendre leur influence par un certain nombre de méthodes exploitant pleinement l’économie, cette intouchable de la modalité conceptuelle centriste. La bourgeoisie est donc libre de fasciser, détruire, prendre le pouvoir et le garder. Le peuple du Fujiwa se contente, pour lutter, de voter pour des bourgeois plus modérés, pétris d’une forme d’empathie dépassant leurs intérêts de classe ou d’une croyance sincère - et donc imbécile - en la méritocratie d’un système qui n’a jamais fonctionné autrement que sur la base d’héritages et d’inégalités des chances et traitements.
La notion d’anti-fascisme, une fois amenée à des conclusions radicales (au sens étymologique, c’est à dire en revenant à leurs racines et en s’intéressant aux racines des problèmes auxquels elle prétend répondre) est une notion totale et anti-capitaliste par essence. Ce qu’il faut faire au Fujiwa, c’est réintroduire la lutte des classes sans pour autant effrayer une population qui, bien que prolétaire, a totalement oubliée ses intérêts de classe et tremble de terreur à l’idée d’obtenir le moindre avantage. Il faut parler le langage des centristes pour capter l’intérêt d’une population savamment dépolitisée par des années de domination bourgeoise. Réintroduire un rapport de force syndical fort, réintroduire des réseaux de solidarité entre les individus et les associations, réimplanter une influence anti-système au sein de la sphère culturelle, universitaire, de tout les espaces que la démocratie bourgeoise rend encore accessible à quelques individus issus non-pas de lignées d’héritages, mais d’un hasard statistique passant pour du mérite. Il faut, enfin, exploiter la crise actuelle à son plein potentiel : elle a dors-et-déjà radicalisée une population. Celle-là doit être mise à profit. Du tract à la baïonnette, il existe de nombreux moyens de faire avancer la cause de la démocratie réelle et accomplit. C’est à dire que nous devons créer non pas un mouvement unifié mais une confédération d’entités locales, capables d’échanger et de se mobiliser autour des mêmes sujets, mais sans chef, sans parti, sans élément pouvant être subverti ou pointé du doigt. Une confédération capable de mener des actions socialement acceptables - tractage, collage, réseaux de solidarité et d’entre-aide, campagnes anti-racistes, anti-corporatistes, information ,journalisme - et d’autres nécessaires mais plus difficiles à défendre tel que par exemple des actions ciblées contre des locaux nationalistes, un fichage des individus d’extrême droite, des intrusions numériques des réseaux corporatistes et partisans nationalistes.
Il faut une stratégie totale et multilatérale pour lutter contre l’influence d’extrême droite et sensibiliser la population aux causes de la situation. En d’autres termes utiliser les bases militantes disponibles pour étendre le champ de la compréhension de la situation actuelle : que la population comprenne que Moon n’est pas un incident isolé, mais la conclusion d’années de politique libérale, et qu’il lui reste maintenant un choix : le socialisme, ou la barbarie.