Posté le : 10 août 2024 à 13:41:48
17986
Guerre et paix
Staïglad
Anna Valonina était de ceux qui, dans le grand camp de réfugié d’Est-Staïglad, avait voté pour la paix, c’est à dire avait voté pour le Parti Communiste Républicain de monsieur Alexeï Malyshev. Le calcul était simple, presque trop, mais Anna Valonina était las des choses compliquées. Elle résidait dans le camp depuis presque deux ans et demi maintenant, avait comme beaucoup résisté au début et juré que jamais elle ne quitterait sa maison, qu’elle ne plierait pas l’échine devant ces salopards de rouges ! Mais la maison à deux rues de là avait été touchée par un tir d’artillerie et les soldats de la RLP avait sommé tout le monde de partir « pour leur sécurité ». Anna Valonina était partie avec les autres, son mari et leur petite fille, s’abriter dans une maison collective plus loin des lignes et dont le seul mérite en temps de siège était d’avoir un sous sol où se cacher. Il n’y avait pas grand chose à y faire à part écouter les grommellements de la famille voisine et jouer aux cartes en fumant, puis il n’y avait plus eu de cigarettes. On ne sortait pas le reste du temps et il fallait partager les parties communes avec quatre autres familles. L’appartement qui avait été vaste abritait trois fois trop de monde séparés par des draps tendus comme cloisons de fortune. Le temps y était long et avec l’automne, humide. Plus tard à nouveau on leur avait demandé de partir alors Anna Valonina avait discuté avec son mari. « Le père Kerpov et sa famille sont allé se rendre tu sais ? » « Ah bon ? » « Oui ils ont réussi à atteindre le point de passage à l’est et les rouges les ont fait passer de l’autre côté, ils sont dans un camp de réfugiés. » Un camp. Le mot avait une histoire au Prodnov. Le canal de Sever, joyau architectural qui avait fait la prospérité de Peprolov ne s’était creusé qu’à la force des misérables prisonniers politiques envoyés en masse mourir dans les marais. « Tu veux vraiment passer la fin de ta vie à creuser un trou ? » « Allons. C’était il y a longtemps. » Jamais assez longtemps toutefois. D’ailleurs aucun gouvernement n’avait reconnu les crimes de Sever, et c’était à peine s’ils avaient condamné ceux de Bridjesko. « Nous ne sommes rien pour ces gens là ! Juste des bras pour creuser et des estomacs inutiles ! A Staïglad nous avons des droits. » Son mari avait jeté un regard lourd par la fenêtre, on ne pouvait regarder nulle part sans voir quelque part la fumée d’un incendie au loin. « Staïglad, ça n’existe plus. »
Anna Valonina s’était alors mise à sangloter et le lendemain, ils avaient remonté le boulevard Brevsky que le nouveau maire de la ville s’était empressé de renommer Boulevard des héros, en l’honneur des révolutionnaires tombés pour s’emparer de la capitale, cinq ans plus tôt. Les héros faisaient grise mine recouverts de poussière de béton, mais les médaillons de bronze où étaient inscrits leurs noms étaient toujours scellés dans les murs où on les avait incrustés. Les morts d’un conflit ancien, déjà anachronique.
Anna Valonina et sa famille s’étaient faufilé du Boulevard Brevsky jusqu’à la place rouge - renommée place de la liberté - puis avaient tourné vers les faubourgs du quartier des jeux de l’hiver - qu’on n’avait pas renommé. Les combats semblaient avoir épargné ces rues là pour une raison qui leur échappait mais qui rassura Anna Valonina. « Si nous marchons à ce rythme nous aurons atteint le checkpoint de l’est d’ici une bonne heure » voulut-elle se rassurer. « Tais toi, avait simplement répondu son mari, pas un bruit et si tu vois des soldats haut les mains et cris Paix en russe et Rauhaa en Pharois. » Anna Valonina avait répété le mot plusieurs fois dans sa tête pour le prononcer correctement le moment venu. Il faudra peut-être que Lise (c’était le nom de leur fille) apprenne le Pharois. Mais cette idée l’irrita. La guerre n’était pas encore perdue, c’était juste eux qui fuyaient, de pauvres civils pris entre deux feux, ça ne voulait rien dire, les civils fuyaient même dans le camp des vainqueurs après tout. Elle hocha à tête et continua d’avancer.
Rapidement il fallu quitter les faubourgs. Certains quartiers de Staïglad étaient plus alambiqués que d’autres mais de grands travaux d’architecture menés au début du dernier siècle en avait élargi les avenues de façon à pouvoir laisser passer deux chars côte à côte et une foule de chaque côté en plus lors des parades militaires. Tout le monde saluait la beauté de Staïglad, peut-être la seule ville du Prodnov qui soit belle, construite dans un style néoclassique cher au gouvernement de l’époque et depuis agrémenté de fantaisies qui ne juraient pas dans le paysage. Beaucoup de tout cela avait souffert de la guerre mais restait encore debout, du moins les boulevards qu’on ne pouvait pas complètement détruire sauf à y laisser des grands trous d’obus ou les remplir de ruines des bâtiments frontaliers. Restait qu’à cet instant précis, les grands espaces ouverts de Staïglad avaient un air sinistre. C’était le royaume des snipers et des embuscades et Anna Valonina aurait infiniment préféré demeurer à couvert des petites rues que de s’aventurer sur les Grands Boulevards près du front. Mais il n’y avait pas le choix, quel que soit la manière de s’y prendre et sauf à passer par le métro ou pire, les égouts, ce qui aurait été encore plus suicidaire, il fallait à un moment traverser au moins ces boulevards dans la largeur pour atteindre le couvert du trottoir d’en face.
Leon Valonin (c’était le mari d’Anna Valonina) s’était arrêté à l’angle d’une des ruelles et faisait signe à sa femme et sa fille de rester derrière lui. « Ça a l’air calme » dit-il après un long moment. Anna Valonina sentit monter en elle quelque chose comme une bouffée de peur. « Oh Leon ce n’est pas normal il y aura des soldats prêts à nous tirer dessus faisons demi tour ! » « Et pour aller où ? » s’agaça son mari, mais Anna n’avait pas tort, il était impensable que si près du front un boulevard comme celui-ci soit laissé sans surveillance. « Peut-être en contournant hasarda-t-il, nous pourrions trouver un endroit où un bâtiment s’est effondré et nous cacher derrière les gravats. »
Aucun n’y croyait vraiment mais ils firent comme cela. Staïglad était d’un silence extrême, de mausolée, et cette grande ville plongée ainsi dans l’attente augmentait l’impression dérangeante que l’humain n’avait plus rien à y faire. Qu’ils y étaient désormais des intrus.
A un moment, Lise qui n’avait que huit ans et demi et s’était montré très sage jusque là, dit qu’elle était fatiguée. On était au milieu de rien c’est à dire qu’on ne pouvait pas s’arrêter. Leon s’arrêta quand même. « Peut-être que si on attend la nuit ? Le boulevard… » « Tu sais bien que si nous tombons sur des soldats de nuit… » Anna n’acheva pas, elle ne voulait pas effrayer la petite. « Allez traversons ce boulevard quand il fera noir et attendons demain matin de l’autre côté, on se présentera au point de passage le matin » proposa Leon. Anna hocha la tête et Lise qui n’avait pas voix au chapitre aussi.
Comme il n’était que 16h et qu’il faisait encore bien jour, Leon se mit à pousser toutes les portes de la rues, puis de la suivante jusqu’à ce que l’une d’elles, rendue branlante par les coups de pieds de quelqu’un passé là avant eux, ne s’ouvre. Elle donnait sur le hall d’entrée d’un petit appartement staïgladien, parfaitement ordinaire et qui avait du être occupé par des gens modestes considérant le quartier où elle se trouvait et l’état décrépi de la peinture. Par réflexes, Leon se dirigea vers les appartements du rez de chaussée, où si d’aventure un obus venait à leur tomber sur la tête les étages du dessus amortiraient l’impact. Ou les écraseraient. Mais le quartier ne semblait pas trop avoir souffert des combats, soit qu’il soit davantage stratégique de le laisser debout, soit qu’il soit si inutile que personne n’avait jugé intéressant de se battre pour s’en emparer. La première porte était tout aussi défoncée que celle du hall et Leon pénétra devant en éclaireur.
« Venez, dit il en sortant la tête de la porte. C’est pillé à l’intérieur. » C’était effectivement pillé, les placards, tiroirs et tout ce qui pouvait contenir quelque chose étaient ouverts, leur contenu pour moitié renversé par terre. On avait arraché des lattes du plancher sans doute à la recherche d’économies cachées comme ça se faisait souvent et la porte du frigidaire béait. Tout ce qui restait à l’intérieur avait été soit volé, soit mangé, soit pourrissait et dégageait une odeur infecte. Leon referma la porte. « Installons nous dans la chambre, Lise tu feras un somme parce qu’il faudra encore marcher cette nuit. » L’idée n’eut pas l’air d’enchanter la petite mais elle obtempéra. Après avoir nettoyé rapidement la chambre des vêtements et saletés qu’on avait répandu par terre, Leon et Anna laissèrent leur fille se reposer et s’installèrent dans le salon à côté.
« Tu penses que nous pourrons passer de nuit ? demanda Anna avec angoisse. Ils doivent avoir des armes pour voir dans le noir, c’est du matériel Pharois qui les équipe… » Anna avait eu l’occasion de voir les équipements de l’ONC dans les premiers jours du conflit, les armes des Novigradiens surtout, que la propagande du régime Bellesky avait fustigé, étaient d’importation transblêmienne. « Les meilleurs fusils du monde » s’était vanté un soldat en la voyant les contempler. Et c’est vrai qu’ils étaient beaux, et l’air terrible, rien à voir avec les kalashnikov dont étaient équipés les soldats de l’armée rouge, pas étonnant que Bellesky en ait eu peur. Les fusils lasers n’avaient toutefois pas suffit à repousser les malyshevites, équipés par les Pharois, presque aussi performants en matière d’armes que la Transblemie. Novigrad, Pharois, Transblemie, que des régimes ennemis, et lointains, dont on lui avait parlé à l’école. L’éducation civique communiste supposait que tous les citoyens aient des bases en économie et comprennent les grands enjeux géopolitiques de leur époque. Au lycée - du moins l’équivalent - elle avait étudié la géographie de l’océan du nord et fait des dissertations sur les routes commerciales, l’histoire des communismes slaves, les grands blocs idéologiques. Jeune femme elle avait suivi presque en direct par la télévision les reportages sur la naissance de l’Organisation des Nations Commerçantes, la montée en puissance des pirates Pharois, leur ingérence au Vogimska où ils avaient soutenu la révolution bleue tout en exfiltrant les élites communistes. Ça se voyait que Bellesky ne savait pas quoi penser de tout cela, on parlait d’impérialisme, de stade suprême du capitalisme, on expliquait tout par les grands mouvements de l’économie. Rapidement cela avait fini par passer par dessus la tête d’Anna Valonina. Tout ce qu’elle comprenait c’était que les Pharois étaient en Lutharovie, au Vogimska, en Karpokie, et qu’il semblait étrange qu’ils ne viennent pas bientôt au Prodnov. Et ils étaient venus. C’est fou, rétroactivement, comme l’histoire bascule. Il s’en était fallu de quelques semaines seulement après la mort de Bellesky pour que les livres d’histoire et les dissertations deviennent réalité. L’ONC hier lointaine soudain déployait ses parachutistes à Staïglad et les traitres Vogimskans pénétraient par le sud tandis que la Lutharovie et le Pharois débarquaient au nord. Anna Valonina avait détesté tous les envahisseurs, au début, mais il fallait reconnaître que la RLP avait su la séduire. Peut-être parce qu’elle était Staïgladienne et que beaucoup des efforts de reconstruction et de modernisation s’étaient concentrés dans la capitale mais sa vie avait changé. Le libéralisme avait détruit beaucoup d’emploi en particulier dans les campagnes et les villes périphériques mais en même temps avait ouvert accès aux marchandises d’exportation. Anna Valonina qui travaillait comme fonctionnaire des postes avait pu garder son travail et si elle avait constaté l’augmentation du nombre de sans abris dans les rues, elle avait aussi vu de nouveaux commerces apparaître et le pont aérien qui apportait des vivres depuis le Novigrad apportait surtout des choses surprenantes comme des fruits du Paltoterra, de la musique étrangère et des romans qu’on n’avait pas le droit de lire normalement. La vie d’Anna Valonina avait été toute chambardée mais on ne s’y ennuyait plus. Il y avait beaucoup de choses à faire, beaucoup de choses se passaient et le statut de fonctionnaire la protégeait du pire de la libéralisation. Elle avait rapidement aimé la RLP. Les libertés, les droits, d’expression, de rassemblement, qui avaient un goût nouveau, des formes plus occidentales et semblait il plus modernes du coup. Les comités de quartiers aux discussions rasoirs avaient été dissous, remplacés par une presse outrancière pleine de ragots et de billets d’humeur. Plus besoin de faire la queue au kiosque général pour s’inscrire au cinéma deux semaines à l’avance, si vous aviez des roubles on pouvait aller voir des films à n’importe quelle heure de la journée. Même des choses qui n’avaient pas vraiment changées, dans le fond, n’étaient plus pareils. Par exemple on ne faisait plus de sport « pour endurcir son corps de travailleur » mais pour le plaisir. D’ailleurs plus rien ne nous y obligeait tout simplement et si Anna voulait sécher sa séance de jeu de paume anticipée un mois à l’avance, personne n’irait se demander où elle était passée. C’était son droit de rester à la maison devant la télé, son droit de rester ignorante du monde extérieur, son droit de n’écouter que les émissions et de ne lire que les journaux qui lui plaisaient, son droit son droit son droit.
Et voilà que malgré tout cela, elle passait à l’ennemi. Elle se rendait à l’envahisseur Pharois et aux bouchers rouges. C’était comme ça qu’on en parlait dans la presse libre de l’ONC et Anna lisait chaque article avec beaucoup d’inquiétude, un peu comme on ressasse pour frissonner les souvenirs diffus du cauchemar dont on vient de se réveiller. Cette violence, la dictature, ça avait été sa vie avant. Avant et plus tard, car elle y retournait maintenant, la RLP se réduisait à Staïglad et ses alliés étaient loins. Ne restaient plus au Prodnov que des Novigradiens et les Alguarenos, aussi différents les uns des autres que le jour et la nuit. Parce que les Novigradiens étaient pour moitié slave il était plus facile de discuter avec eux, c’étaient de leurs soldats qu’Anna tenait le plupart de ses informations sur l’avancée du conflit. Des nouvelles sombres mais qu’ils agrémentaient toujours d’un sourire rassurant « cela va bien se passer Novigrad c’est le plus fort du monde meilleure armée plus de courage » disaient ils comme ça dans leur babillage sudier qui sonnait vaguement comme le russe d’ici. Mais l’armée la plus forte du monde, c’était le Prodnov qui l’avait, du moins c’était ce qu’on n’avait eu de cesse de leur répéter du temps de Bellesky et cette armée avait été balayée en quelques jours et rendait les armes face à l’avancée des Albiens. Peut-être que tous les pays du monde disaient comme ça qu’ils avaient l’armée la plus forte du monde.
« Si nous sommes prudent, si nous allons vite et que nous nous cachons derrière des ruines ça ira, avait répondu Leon, on prendra chacun une main de la petite pour la forcer à courir à notre rythme et ça ira. » Maintenant que Lise dormait, Leon Valonin s’autorisait davantage à montrer sa peur mais il restait Anna encore à rassurer. « Oh Leon… » il balaya ces simagrées. « Il n’y a pas de retour en arrière, la RLP a évacué la promenade des poètes, on ne pourra pas revenir par là. » Anna le savait mais elle avait besoin que ce soit Leon qui prenne cette décision. Les risques étaient trop grands pour eux et pour Lise pour qu’elle supporte d’en prendre la responsabilité. « On passera de nuit, vite et discrètement, on attendra le matin de l’autre côté du boulevard et on rejoindra le point de passage les mains en l’air, après ça ça ira » et en répétant ce plan il semblait davantage y croire et hochait la tête d’un air déterminé.
La nuit était presque complètement tombée maintenant alors on réveilla Lise. Elle se plaignit un peu au début mais la gravité du moment la rendit à la sagesse. Sans éclairage public et avec le ciel qui était couvert, on n’y voyait vraiment rien du tout et il fallu parfois tâtonner le long des murs pour rejoindre le boulevard. « Avec ce noir personne ne nous verra » murmurait Anna et « attention ou vous marchez n’allez pas faire du bruit en renversant une poubelle » disait Leon. Ils n’en renversèrent pas et atteignirent le bord du boulevard au bout de quelques minutes. Un reflet inconnu se reflétait sur les murs des bâtiments de chaque côté et le pavé gris du sol, ce qui faisait qu’on y voyait mieux que dans les ruelles. « Oh Leon Leon » murmura Anna en panique et celui-ci la fit taire d’un geste de la main avant de jeter un regard furtif vers Lise, l’air de dire en langage de parents ne panique pas la petite. La petite ne paniquait pas heureusement alors ils lui prirent chacun une main, serrèrent fort et récapitulèrent leur plan une dernière fois. « On va courir jusqu’aux tas de gravats sur le trottoir là bas, on attendra pour voir si quelqu’un nous a vu. Si on entend du bruit on fera demi tour tout de suite, sinon on continue jusqu’au socle de la statue, après il faudra faire l’autre moitié du boulevard d’une traite mais en courant à ira. Tenez vous bien accroupis et courez le plus vite possible de toutes vos jambes surtout tout Lise d’accord ? » Lise hocha la tête alors ils se déployèrent dans la ruelle, Leon compta jusqu’à trois, deux, un et ils se mirent à courir. Il sembla à Anna qu’ils faisaient en courant comme ça un bruit abominable dans le silence du boulevard mais rien ne bougea autour d’eux quand ils se jetèrent accroupis derrière les gravats. Leon leva une main pour intimider à tout le monde l’ordre de garder le silence et resta ainsi presque deux minutes avant de sourire. « Je crois que c’est bon, murmura-t-il, on va pouvoir aller jusqu’à la statue. »
La statue, elle semblait affreusement loin, surtout comparé à la distance qui séparait le tas de gravats du couvert des ruelles. Ils n’avaient pas lâché les mains de Lise et se redressèrent, Leon compta de nouveau trois deux uns et ils coururent vers la statue. Une rafale de détonations sourdes claqua dans le silence, Anna hurla, Lise hurla d’un cri plus strident encore et Leon grogna en s’effondrant. « Lâche ! » cria Anna à Lise mais la pauvre c’était la main de son père qui la retenait et non l’inverse « lâche ! » cria encore Anna mais Lise ne lâcha pas alors Anna lâcha. Une deuxième rafale assourdit l’air quand Anna atteignit le couvert de la statue. Plus rien ne bougeait sur le boulevard. Misère pensa Anna et elle chercha à taton dans sa mémoire un dieu auquel se vouer mais n’en trouva aucun. Il n’y avait aucun dieu au Prodnov.
Anna avait pleuré puis, pris de stupeur à l’idée de se savoir piégée au milieu du boulevard tenue en joue par un tireur isolé, avait retrouvé un peu du sang froid des désespérés. Elle avait crié très fort « paix ! » en russe et « rauhaa ! » en Pharois et avait détaché son dessous de chemise qui était blanc pour le jeter à la vue du tireur, n’osant pas l’agiter à la main de peur de se la voir tranchée par un tir. Le matin avait fini par se lever et deux heures après l’aube on lui avait crié se sortir de sa cachette. Anna avait dit « paix ! » encore mais pas rauhaa parce que les ordres qu’on lui avait donné étaient en russe. La patrouille l’avait amené à l’écart, on lui avait posé des questions rapidement et on l’avait fouillé et demander de se déshabiller en partie de loin pour vérifier qu’elle n’était pas dangereuse. Ensuite on l’avait emmené au point de passage de l’est et au camp de réfugiés où elle résidait depuis.
Anna Valonina avait voté pour la paix c’est à dire pour le Parti Communiste Républicain du Prodnov de monsieur Alexeï Malyshev, le premier ministre. Anna Valonina était las de la guerre. Les quelques fois où elle avait ressenti de la solitude, elle avait repoussé ce sentiment avec force et également tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à de la culpabilité. Un soir elle avait compris qu’elle était lâche et trop lâche même pour se faire face à elle même. Tant pis, si c’était le prix pour ne pas souffrir. Elle avait voté pour le PCRP par lassitude et par lâcheté, pour sortir de ce camp et sortir de cette guerre qu’elle était las de mener, même si elle n’avait rien fait du tout. Anna Valonina voulait la paix, voulait l’oubli et le pardon, qu’on en reste là, qu’on n’en parle plus. Plus jamais.