Posté le : 26 fév. 2026 à 02:20:58
Modifié le : 22 mars 2026 à 06:30:28
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Cinq anges montent la garde autour du lit
Je lève les yeux vers le ciel. De l’autre côté de la fenêtre, je vois une lune de sang s’écouler vers la terre. Rouge et visqueuse, elle goutte par gros morceaux, annoncée par la puanteur du fer. Elle se répand dans l’horizon, menace d’inonder les maisons et la rue. Un liquide blanc et nacré s’ouvre une voie au milieu des artères. Du lait. C’est une lune de sang et de lait.
Une vision. Un quelconque effet d’une quelconque psychose. Je détourne le regard. Depuis toujours, je sais qu’il vaut mieux éviter de prêter attention à ce qui n’existe pas. Et on m’a donné un référentiel. Je sais m’y retrouver. Je sais différencier ce qui devrait être là de ce qui est absent, et le reste. C’est un effort de chaque instant, mais il ne me dérange pas. Je préfère ça à la folie. La folie n’a aucun intérêt, vécue en solitaire. Je préfère imaginer qu’elle puisse contaminer le monde. Suppurer de ma chair flasque, suer de mes pores, imbiber mes vêtements, chaque surface que je touche, couvrir le sol et nourrir la terre. Puis devenir un ensemble. Comme la lune de sang. Je rêve souvent d’en être.
Mais le moment n’est pas encore venu. Parfois je suppose qu’il ne viendra jamais. Et à quoi bon m’en faire, qu’il soit ou ne soit pas, j’existe, et chaque seconde passée à exister est une opportunité d’augmenter mes chances. « Statistiquement ça finira par passer ». C’est ce que prétend Marie. Elle ne parle pas de ça, elle parle de ses propres projets. « Statistiquement », toujours et encore les chiffres et la persévérance.
« Tu sais », elle m’a un jour pris à part en souriant. « Tu sais, au fond la ténacité c’est juste ça. Des gens qui essaient, et le hasard leur donne raison.
– Il y a aussi le talent, les moyens, d’autres choses encore.
– D’accord, mais le point de départ c’est la tentative. Et une tentative répétée offre plus de chances de succès. »
Je voyais plusieurs failles dans son raisonnement, mais je comprenais aussi très bien ce qu’elle voulait dire par là. Et puis le contexte jouait en sa faveur. Elle allait se faire éditer, disait-elle. Cette fois c’était la bonne. Son idée géniale de performance trouverait un promoteur, ou ses tableaux trouveraient une galerie, ou cet ami bien en vue lui laisserait une place de choix dans sa prochaine séquence de promotion.
Marie était l’amie utile. Bien connectée, resplendissante, quelque chose de discret et d’élégant. Elle se portait comme un parfum : à petites doses. Le faire-valoir parfait. Moi je croyais sincèrement dans ses talents, mais il me semblait évident qu’ils ne résidaient pas tant dans l’art – elle était incapable de constance – que dans sa promotion. Aussi je la gardais près de moi, car elle m’était plutôt agréable. Parfois j’ai supposé que nous étions amies. Et c’est pour ça que je n’ai pas questionné son raisonnement.
« Oui d’accord. Plus on essaie, plus on a de chance de succès.
– C’est un peu simpliste, je sais, mais c’est l’étape que les gens oublient. »
Nous n’en avons pas reparlé après ça. Je crois que sa tentative a été un nouvel échec. Peu après, elle mettait en relation une jeune actrice – son nom m’échappe, de toute façon c’est une conne – et un réalisateur de la côte ouest. Elle se retrouvait catapultée sur les devants de la scène. Entremetteur est un rôle ingrat, pour les honnêtes. Marie n’a jamais été assez perverse pour pleinement jouir de sa position. Si elle l’avait souhaitée, elle aurait pu ruiner leur réputation, les traîner dans la boue, ou les faire danser à sa guise par la menace. Elle aurait pu se créer un royaume de courtisans et d’obligés, et l’exploiter à des fins terribles. Ce n’était pas elle, naturellement. Elle ne concevait pas les choses comme ça. Marie, qui reste l’un des êtres humains les plus extraordinaires que j’ai jamais rencontrés, ne se projette pas. Elle vit constamment dans le présent.
Marie est un ange, alors je lui fais confiance. Chaque seconde passée en vie est une opportunité de réaliser mon rêve. Je lève les yeux vers la lune de sang. Elle n’existe plus. Elle n’a jamais existé. L’odeur du sang est là. Je fixe mon reflet dans la glace : des taches rouges sur mon chemisier. Mon regard remonte le long de ma nuque, sur mon visage. Je saigne du nez. Je dois me changer. Je réfléchis. C’est une excuse. Je pourrais utiliser ça comme une excuse. Rentrer chez moi. Disparaître. J’ai envie de me briser en des milliers de pièces, et attendre l’arrivée du prochain Martyr. Il en vient toujours un autre.
Je déchire le chemisier. Le tissu est léger, fragile. Je n’ai pas besoin de fournir d’effort. Je le déchire en pièces de tailles égales. Des bandes de tissus blanc, une boutonnière argentée, des coutures rouges, discrètes. L’élégance même, répartie en six bandes de tissu que je dispose le long de la baignoire, puis je sors de la salle de bain.
J’étais ailleurs. Parfois ça m’arrive. Ce n’est pas systématique, évidemment. Beaucoup de mes trajets sont conscients, du premier au dernier pas. Chaque pas est vécu dans son amplitude totale. Je sens mes os, la moindre petite déformation dans mes rotules, je sens mes muscles, ces gros amas de fibres, s’animer, se contracter, se gonfler de sang et d’air. Je sens leur surface, humide, glisse contre mes os. Et la gravité de la Terre entière écraser ma peau sur mes muscles, les muscles sur les os, les os contre la Terre. Chaque pas est une offense à Dieu, une attaque contre le domaine de Sa création. Chaque pas est un sacrifice, un aveu à demi-mot : l’entropie domine, nous prétendons construire mais tout est gâchis, tout est porté à l’abrutissement et la destruction.
Ce trajet est différent. Silencieux. Mon esprit n’est pas ailleurs, il est nulle part. Un avant-goût de la suite, je l’espère. Un bref instant où je crois comprendre ce que vivent la majorité des autres. Un silence. Une absence face à l’éternité. La vie comme un automatisme, comme la contraction du myocarde, l’écrasement des poumons, la vie comme un mécanisme, ou un train remontant sa ligne.
C’est le hurlement des roues sur les rails qui me vient en premier. Le métro freine. Pas encore ma station. Le bruit est à vous rendre sourd, il entre par le vasistas, au-dessus de la vitre, avec un courant d’air qui me fouette le visage et la nuque. Mon manteau arrête le reste. Il est lourd. C’est une seconde peau, la peau d’un autre ou d’un animal, épaisse et humide. Je me cache dans ses entrailles. Le vent entre toujours par bourrasques puantes. L'odeur de la ville. Urine. Béton ou vieille brique. Fer. Toujours l'odeur du fer. Je ne comprends pas bien pourquoi on a ouvert la vitre : il ne fait pas assez chaud pour ça. Alors je me lève de mon siège pour la refermer. Les gens sont fous. Je me rassois. J’attends un peu. L’odeur est encore là, c’est l’impression que j’ai. Quand je lève les yeux, je vois quelque chose, au fond du wagon.
Il n’y a pas de sans-abris. Ils n’existent plus, ici. Je n’en ai jamais vu de ma vie, ou en photos, et dans des films. Des reproductions. La vision que nous avons des sans-abris est un fantasme. Une image renvoyant à une idée plus large. La cruauté des libéraux. Le caractère profondément inhumain de leur régime. Alors ce type aussi doit être un fantasme. Il est installé en bout de rame. Seul. Une espèce de loque, couverte de loques. C’est ridicule. Ses gants miteux sont épais comme du cuir, et serrés autour d’une bouteille en verre sans label. Un clochard de film muet. La puanteur est plus forte. J’ai l’impression qu’il s’est uriné dessus. Qu’il s’urine dessus en ce moment même. Impossible à dire. Il y a trop de couches de vêtements. Ils sont tous trop épais.
Le train freine à nouveau. Plus qu’une station. Par curiosité, je retourne à ma vision. L’homme est légèrement recroquevillé. Ses joues sont un peu grasses et sa peau semble presque trop propre. Pas qu’elle ne soit pas crasseuse. D’épaisses plaques de suie et de terre couvrent ses vêtements et son visage. Mais sous cette saleté superficielle, je ne vois rien. Pas de saleté essentielle. Pas de plaques boutonneuses, cicatricielles. Il est incorporel, sa chair est épargnée de sa condition.
Une femme se lève. Elle doit avoir quarante ou cinquante ans. Elle porte des vêtements rouges, très voyants et épais. Comme de la laine. Elle traverse la rame et s’installe à côté du sans-abri. Sa main a plongé sous les vêtements de l’homme, et il a pleuré plus fort. Elle a levé les yeux pour capter mon regard, et son sourire s'est fait cruel.
Je soutiens son regard. Elle me répugne, mais elle n’existe pas. Et si elle existe, et que le sans-abri existe, et que l’odeur d’urine est réelle, et que tout ceci est bien en train d’avoir lieu, alors elle doit bien comprendre, voir dans mon regard, capter mon intention : je ne ressens rien. Elle ne me surprend pas, ne me met pas mal à l’aise. Je crève de chaud, et j'ai la nausée, mais son petit jeu m’indiffère.
Ma station arrive. Je me lève, un peu plus vite que je ne l’aurais voulu. Puis je sors.
Ma première copine est morte noyée. C’est tragique, pourtant c’est vrai. Parfois le tragique n’est pas le fait du théâtre. Mais j’ai horreur de ce mot. Les tragédies sont absolues. Les choses arrivent, car elles doivent avoir lieu. Rien dans la vie n’est aussi circulaire. Tragique. Mot de connards. Ma première copine est morte noyée. Point. Comme parfois je l’asphyxiais au lit, c’est un peu ironique.
Mon premier copain est entré dans la garde. Je ne sais pas ce qu’il fait là-bas. C’était un type doux. C’est le premier qui n’avait pas peur de moi. Il a vu mon regard, et il a compris. « Tu es folle », il m’a dit. J’avais beaucoup bu. J’ai dit que j’avais envie de le baiser. Il a ri et refusé. Le lendemain j’avais honte. On s’est mis en couple un an plus tard. Deux mois après il partait en campagne.
Ma seconde copine a failli devenir ma compagne. C’est une femme intelligente. Je suis attirée par l’intelligence, et souvent je l’attire. Parce que je veux saisir, et détruire. Ceux qui restent aiment être détruits. Ils aiment avoir peur de ce qu’ils désirent. Les gens qui me désirent le plus sont ceux que j’ai blessés, et qui m’ont blessée. Leurs excuses étaient comme des aveux. On se tenait la main sous la table pour s'écraser les phalanges. Autour de tables de bar, dans des halls, ou des salons, nous aurions pu nous fondre l’un dans l’autre. C’est idiot. Moi je ne le comprends vraiment pas. Un jour elle a pris peur. Quand je m’en suis pris au monde, par-delà elle. Ou elle était jalouse. Elle est partie. Elle m’a laissé une lettre et a pris le chat.
Je ne sais pas comment ça se finira, avec Marie. Elle croit en moi. Elle y croit si fort qu’elle en est sûre : elle finira dans un tribunal, jugée pour m’avoir suivie. Elle finira pendue, un corps de vieille femme, maintenu au bout d’un câble, le nœud brisant sa nuque comme ma main la serrant. Ou fusillée. Ou suicidée dans une cellule, bien après mon départ. Un jour elle m’a présenté à un poète, d’Alcyon. « Bonjour maître. Je vous présente mon amie. Serrez sa main, elle secouera le monde. »
Je suis devant la grille de son immeuble. L’air est très doux, et le trajet a été agréable. Elle habite une rue en pente, cernée de part et d’autres par des tours de briques brunes. Leurs façades élégantes sont percées de grandes verrières. C’est un bel endroit. Son seul défaut c’est le vent. La rue part d’une avenue, qui donne sur un pont sous lequel passent des rails. Le soir, le vent souffle fort, s’engouffre sous le pont, le long de l’avenue, remonte toutes les rues parallèles. Il hurle entre les immeubles de briques rouges, frappe leurs grandes vitres. La nuit, il y fait toujours trop froid à mon goût.
Si on continue après le pont, on arrive sur une promenade qui court le long d’une place. Je pousse la barrière et monte une poignée de marche, en contournant un tas bien ordonné de carton et de planches de bois. Je ne sais plus quel jour on est, mais les encombrants doivent sans doute passer. Le reste du chemin est toujours fidèle à lui-même. Un hall d’entrée avec un grand miroir mural que je ne regarde pas. Un ascenseur qui ressemble à quelque chose de vivant. Quand les portes se referment, j’entends un bruit humide, qui ne devrait pas exister. Je ferme les yeux pour essayer de trouver son origine : sans succès. Je me doute que les choses n’iront pas mieux. Elles ne vont jamais mieux.
La cabine continue de monter, et je garde les yeux fermés. Dans mon dos, un miroir. Et je sais que mon reflet me regarde. Je n’ai aucune difficulté à l’imaginer le faire. Mais c’est qu’on ne peut pas voir son reflet sans croiser son regard. Sauf en rêve, en rêve il est libre de ses mouvements, c’est ce qu’il me semble. La cabine continue de monter et je reste figée. Je me demande combien d’ébats j’ai eu dans des ascenseurs, des couloirs.
Jamais des lieux publics, mais des lieux de passage. Les espaces transitoires ne sont à personne. On y fait jamais rien qui ne puisse s’y terminer. Un lieu de passage. On y commence ce qu’on finira ailleurs. Des discussions, des disputes, des coups. Le ralentissement de la cabine est annoncé par des grincements, et une évolution indescriptible de la pression contre les os de mon crâne. J’ouvre les yeux : les portes de la cabine s’ouvrent, j’entre dans le couloir avant que son odeur ne pénètre la cabine. Cette odeur de propreté, de revêtement plastique au sol, de moquette neuve sur les murs, de brique chaude et de terre cuite. Elle est chargée, et je n’arrive pas à la supporter dans les espaces clos. Le couloir offre assez d’espace pour pouvoir respirer.
La porte de son appartement est située à l’angle du couloir. D’ici une dizaine de pas, potentiellement moins, je ne serai plus seule. Dix pas c’est tout ce que j’ai comme temps et comme espace pour me composer. Redevenir celle que je suis, qu’on attend de voir, plutôt que cet ectoplasme froid qui se projette dans le monde physique. Il y a une différence fondamentale entre qui on est lorsqu’on se déplace et qui on est réellement. Je ne suis pas sûre que l’une des deux personnes puisse prendre l’ascendant sur l’autre, mais je suis convaincue que l’influence du décor et l’influence des autres ont des impacts très différents sur notre psyché. Convaincue que notre cerveau n’est qu’une partie de notre être, et que l’autre s’adapte entièrement au contexte.
Il doit bien y en avoir qui n’y arrivent pas. Ils sont handicapés par la vie, soumis à une honnêteté contrainte et castrée. Ils sont la même personne à chaque instant, et par conséquent, sont amputés d’une part importante de ce qu’ils devraient être : un animal social, ou contextuel.
Mais pour l’instant je suis seule. Il y a de la musique qui échappe d’une des portes du palier. 402. J’ai déjà rencontré le locataire, à deux ou trois occasions. Une fois sur le palier, deux autres fois lors d’évènements sociaux où j’avais été invitée par Marie. Il a une femme, une fille est en âge d’aller à l’université, et c’est un musicien à plein temps dans je ne sais plus quel orchestre. Il a le crâne rasé et un sourire insupportable. J’écoute un peu. Je ne reconnais pas l’air. Des guitares électriques jouant des notes psychédéliques. Un orgue faisant des gammes.
Je me mets en route vers l’appartement de Marie et, parce qu’il n’y a pas de témoin et pas de caméra – en fait même s’il y avait eu une caméra j’aurais sans doute supposé que personne ne regarde les images sans raison, et qu’il n’y aurait pas de raison de le faire – parce que, donc, les seuls yeux posés sur moi sont ceux que j’imagine derrière la fenêtre située dans le prolongement de la cage d’escalier, qui sont énormes et globuleux mais n’existent pas, je me passe ma main sur le mur et laisse les briques et la moquette frotter contre ma paume.
Je me concentre sur la sensation, les aspérités, les écarts entre les briques, la texture rêche du textile synthétique. J’ai envie d’imaginer d’où elles viennent, qui les a posées ici, combien de temps cela a demandé et à quel point cela aurait été possible sans une société aussi complexe que celle dans laquelle j’évolue. Je me demande si j’aurais pu être la même personne dans une autre société. J’estime que non. Plus un environnement est complexe, plus on est libre d’y disparaître. Tout mon être est disparition. J’arrive devant la porte, et je sonne. La voix de Marie répond immédiatement.
« J’arrive ! »
Et ça me fait plaisir. Je remets mon visage en place.
La porte s’ouvre comme une révélation, déversant la lumière crue et solaire de l’appartement sur le couloir, l’inondant comme un liquide chaud et vivant, une réalité qui glisse sur ma peau et s’engouffre sous mon manteau. Puis c’est elle. Ses mains douces, son visage clair, son sourire un peu ironique, qui donne l’impression d’une intelligence subtile là où je ne vois qu’une femme lisible. Parfaitement lisible. Elle attrape mes mains et me tire doucement vers la lumière, le couloir et son odeur propre disparaissent de mon univers, remplacés par l’appartement de Marie.
Si le Mictlan existe, il doit avoir des points communs avec ce lieu. Devant moi se trouve une cuisine qui s’enfonce profondément jusqu’aux limites de l’immeuble. Ouverte sur une baie vitrée, on y trouve des machines dernier cri et une table en bois couverte de peinture blanche et d’un vernis protecteur impeccable. Le sol est couvert d’un carrelage blanc pur, et les murs d’une peinture claire. Rien, ici, n’est dans des teintes réellement sombres. Même les noirs profonds du four et du robot mixeur tournent au gris. Les mains de Marie passent sur mon visage, et je sens une pression contre mes épaules. Il y a un claquement sourd, derrière moi : elle a refermé sa porte. Puis un second, qui se répercute dans mes épaules et mes fesses : elle m’a plaquée contre la porte.
« Comment vas-tu ?
– La Lune saigne, Marie.
– La Lune est un astre, chérie. Si elle saigne, c’est que tu projettes. »
J’acquiesce et lui souris. Elle a un visage d’ange, d’icône. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que son expression lorsqu’elle se souvient de qui elle est. La femme qui a accès à mon corps, et qui me donne accès au sien. Dans son langage le corps est une chose sacrée. La chair est l’interface de l’âme, et nos sentiments s’expriment par son intermédiaire. Cette créature vient d’un monde très différent, parfois je crois deviner ses ailes.
Elle est si conforme à tout, à toutes les attentes, si spontanément et sans effort. Son visage s’est illuminé d’un sourire, et cet air moqueur a migré vers ses yeux. Elle me regarde comme un projet en cours, qu’elle pourrait abandonner à tout moment. Comme pour me faire croire qu’elle pourrait me pousser dehors, en finir une bonne fois pour toutes. Elle s’avance, le poids de son corps – à peine plus léger qu’une idée – se ressent contre le mien. La toile du manteau se colle à sa peau sous sa pression, puis ses lèvres contre ma nuque, le côté de mon visage, enfin ma bouche. Je bois cette sensation, fraîche comme la neige.
Marie passe les bras autour de moi et me presse contre la porte, en m’embrassant encore, puis en restant là, un instant, en silence. Visiblement je lui ai manqué.
Je lui passe les mains dans le dos et lui rend son affection. Elle s’écarte enfin et me fixe. Je constate que je reconnais sa chemise mais pas son pantalon, ni sa veste. Ses chaussons sont entourés d’un genre d’emballage plastique couvert de taches colorées.
« Tu étais en train de peindre ?
– Oui ! C’est dans le salon », précise-t-elle en m’indiquant la pièce, comme si je n’étais pas au courant. Elle me pose une main sur l’épaule. « Tu veux boire quelque chose ? Thé ? Je viens d’en faire.
– Je veux bien du café, merci.
– D’accord. »
Elle m’indique à nouveau la direction du salon avant de se rendre en cuisine. Je la regarde s’éloigner avant de l’imiter en direction du reste de l’appartement. Je ne suis pas sûre qu’elle arrive jamais à quoi que ce soit. Elle se remet à la peinture, mais pas assez sérieusement à mon goût. Quel peintre se mettrait à la peinture avant de recevoir ? Quel peintre accepterait de mettre un terme à son œuvre pour ouvrir une porte, faire du café, embrasser quelqu’un ? Quel genre de peintre ne ressentirait pas une frustration inacceptable en s’interrompant pour le monde du corps, de l’affection, du passager ?
Je ne suis pas une artiste. Ce que je suis est différent. En cours de construction, et peut-être, le futur vecteur de contamination du monde. J’existe comme un virus ou une maladie rare, je n’ai pas encore muté, atteint ma forme létale, mais je m’y attelle. Le monde, autour de moi, est une chose flexible que je compte brûler comme le soleil, ou faire fondre, reconstruire à l’image très différente de mes rêves.
Mais je vis cette mission pour son caractère sacré et total. Je crois que les artistes qui veulent réussir sont comme moi animés d’une passion totale. Si elle en était, ma chère Marie ne m’aurait pas ouvert la porte. J’aurais sonné, et elle aurait été pleine de ressentiment. En colère, peut-être. Elle m’aurait répondu sèchement. Quitte à le regretter un instant après. Je n’aurais pas été son invitée mais la chose qui met un terme à son travail.
C’est une âme légère, et elle ne peut produire quoi que ce soit qui ne soit pas léger, et légèrement. Ce n’est pas bien grave. C’est une âme heureuse, et reconnue par toutes celles qu’elle rencontre. Quand j’arrive dans son salon, reconverti en atelier, je ne vois donc pas d’art au sens où j’aime parfois en ressentir. Je ne sais jamais précisément ce qui est vrai, mais je sais une chose : Marie n’est pas destinée à la grandeur sans aide extérieure.
Sa toile est perchée sur un chevalet de bois, placé en plein centre de la pièce. Le salon se prolonge jusqu’à une salle à manger séparée par un pilier. Il y a des bâches en plastique au sol, couvrant le plancher, et qui pendent devant la baie vitrée, légèrement agitées par la circulation d’air. Les murs sont couverts de toiles de différents créateurs, certaines de Marie. Elles ont toutes un caractère inachevé. Sur le chevalet, un cadre qu’elle a couvert d’un noir profond, entourant un organe. Je devine les contours d’un cœur, et des couches épaisses de peinture colorée, comme une ville vue du ciel la nuit, ou une photo de route, à exposition longue : des rues et des avenues traversées de flèches lumineuses et de couleurs vives. Le cœur est chargé d’une énergie vive, il échappe au domaine du corporel pour devenir son action. Pomper le sang, et par delà ce simple aspect, la vie.
Mais ce tableau figure moins l’acte créateur que l’idée de l’acte créateur. Rien, ici, n’a fondamentalement de valeur. Marie approche dans mon dos, je me retourne et accepte la tasse qu’elle me tend.
« Merci.
– Tu en penses quoi ?
– Ta technique s’est améliorée.
– Je ne sais pas. Oui peut-être. »
Elle me regarde un instant, puis me fait signe de la suivre alors qu’elle me dépasse pour approcher du centre de la pièce.
« Mais viens, donne-moi ton avis. »
Depuis le centre de la pièce, je n’arrive pas à voir autre chose que ses extrémités. Le canapé le long du mur est un bloc anguleux couvert d’un revêtement en tissus orange. La bibliothèque est étroite, a l’apparence d’un gratte-ciel de grand architecte, le siège d’une société pétrolière ou de capital risque. Marie me parle de sa technique et de comment elle a procédé pour construire sa toile. Je l’écoute, il m’arrive même d’acquiescer ou de faire des remarques, mais c’est une autre partie de moi qui capte mon attention, et celle-là est fascinée par l’immensité des lieux.
C’est une immensité qui a quelque chose d’impossible. Comme un canyon, une plaie béante dans la terre. C’est le placement des meubles, peut-être, ou ces baies vitrées qui donnent sur le ciel, mais je n’arrive pas à accepter le vide. Autour de moi tout semble à la fois trop grand et dépassé par les évènements : je suis au centre d’un monde, c’est le monde de Marie, et je ne comprends pas, je ne comprends pas du tout. La toile, seule, ne représente rien. La salle, seule, est vide. Les meubles, contre leurs murs, comme effrayés du centre, ne brillent que par la distance qui les sépare. Je baisse les yeux pour me concentrer sur le sol. La toile plastique que Marie a disposée pour protéger son plancher est sèche. C’est un sanctuaire trop pur pour que j’y voie la moindre viande.
Je sens sa main arriver sur ma nuque.
« Tout va bien ?
– Pardon ?
– Je te demande si tout va bien, tu as cet air. Tu sais. »
Elle me lâche, mais son regard ne me quitte pas. Si c’est un sanctuaire, Marie est sa prêtresse. Et c’est étrange, car au centre de ces sanctuaires se trouvent les autels, et que je sais très bien qu’elle est leur fonction historique : c’est le lieu où a lieu le sacrifice. On y vient jeter, ou tuer. Tout est propre car tout est préparé à recevoir la souillure.
Comme elle continue de me fixer, je bois une gorgée de café. Il est brûlant, et son odeur forte contamine entièrement mon univers. Je sens le grain, percolé, grillé, réduit en éclats, une odeur épaisse et rassurante. Mon palais est légèrement brûlé, je me sens plus proche de mon corps. La forme de mon esprit coïncide à nouveau à celle de ma peau. Je remercie intérieurement le café. Marie insiste.
« Mon cœur, je peux être honnête avec toi ?
– Tu l’es toujours, non ?
– C’est rhétorique. » Elle s’interrompt. « Tu sais. Un peu comme dire "sauf votre respect" à quelqu’un qu’on va insulter.
– Tu comptes m’insulter ? »
Elle semble considérer la question, ça ne dure qu’un instant, mais elle cesse de me regarder et son sourire s’élargit très légèrement.
« Non », dit-elle enfin. « Mais tu as une sale gueule.
– Je suis fatiguée. »
Je veux qu’elle arrête avec ces questions. Je ne leur trouve aucun intérêt : or je ne lui mens pas. Je suis fatiguée. J’entends des grésillements à l’orée de ma conscience et tout ce qui est hors de l’appartement, du sanctuaire, semble hors de la réalité. Je n’ai jamais eu aussi conscience de ne pas exister et ce qui, chez moi, est intéressant ne tient pas aux caprices de mon corps. Elle le sait. Sa bienveillance m’éloigne de la raison pour laquelle je suis venue ici : pour trouver un peu de vérité. Elle continue d’un ton égal.
« Donne-moi cette tasse. »
Son regard a changé. Je vois des larmes d'acier couler de ses pores, et j'imagine sans mal une aura de fer et de chair l'entourer, suivant les contours réguliers de son parfum. Je lui tends la tasse, elle l'attrape.
« Ne bouge pas. »
Et elle s’éloigne pour retourner en cuisine. Je suis seule au milieu du néant. Le cœur battant, sur sa toile, n’est d’aucun confort. Son sang ne va nulle part. C’est un sang de bourgeoisie. Imaginaire, purifié par des années de confort et une culture à jamais prisonnière de ses appartements cossus. Les meubles sont plus que jamais les bancs vides d’une église, les créateurs et leurs marques sont des icônes et des saints. Itzel, McNamaran, Cohen & Cohen. Mon manteau pèse sur ma peau, une sensation qui m’irrite. J’ai envie de l’arracher, mais ce n’est pas mon rôle. Marie ressort de la cuisine, et traverse le palier jusqu’à une salle annexe. Sa voix me parvient.
« Tu prendras quelque chose ? »
Autre que le café, elle veut dire. Mon ange a une solide collection de médicaments. Opioïdes, antipsychotiques, je ne sais pas d’où elle les sort. Elle a aussi tous les récréatifs. Elle sait que je vais refuser, naturellement, mais je n’ai jamais exprimé mon rejet pur et simple des psychotropes. Jamais en des termes vexants, ou absolus. Il y a chez elle un équilibre discret et, donc, fragile, que je tiens à garder entier. Je suppose simplement que comme la peinture, comme l’illusion d’être une artiste, comme ses grands airs de bourgeois, cette collection participe à son plaisir.
Les prêtres ne sont pas vraiment capables d’intercéder auprès des Dieux. Ils ne sont les faisceaux que de leurs propres idées, et d’une solide éducation religieuse. Les anges sont peut-être plus instinctifs. Leur nature est divine, donc totale. Comme les dieux n’existent pas, que tout est humain, ils ne sont au mieux que celles et ceux que l’on croit digne d’interpréter le monde. Parce qu’elle suppose le monde cruel, et créatif, et plein de contradictions, et caractérisé par la culture bourgeoise et ses airs crétins, Marie en revêt la panoplie.
Ou non. Justement, ça n’a rien d’actif. Elle est toute la panoplie. Elle s’en est gorgée avec un premier degré que j’envie. C’est une fille d’entre deux mondes, capable de parler poésie avec le monde de l’édition, et de se changer en furie, de danser à moitié nue entre trois inconnus blanchis de neige, dans un club branché mais encore en marge. Je ne crois pas qu’elle ait seulement conscience de vivre. C’est une machine complexe.
Elle sort de la pièce et me fixe. Je secoue la tête.
« Ça ira ! »
Un instant plus tard, je suis perdue dans son parfum, elle me heurte comme une foule dans laquelle je ne peux pas me fondre, et ses mains passent de mon visage à mon manteau. Un poids quitte mes épaules et le tissu en tombe, s’abat lourdement sur la bâche en plastique.
Marie s’interrompt. Elle fait face à mon corps, une chose profane, laiteuse, tremblante. Mis à nu, mon corps est triste. Révélé dans sa réalité, le corps humain manque de tout, et elle ne sait pas si elle doit approuver ma nudité, s’en inquiéter. Je m’en moque. Je me sens libérée. Avec le manteau, c’est le monde extérieur qui m’a quitté. Les égouts, le métro, l’odeur de l’urine et de la rue, le visage des gens, la sensation des muscles et de l’âge.
Je suis libérée de tout ce qui est extérieur au temple. Je m’en moque et Marie le lit dans mes yeux. Ses mains quittent ma peau et trouvent mon visage par un coup violent. Je me laisse tomber au sol. Je sais tomber. J’ai l’habitude de tomber. Elle va me rouer de coups, me faire mal. Plus tard ce sera mon tour. Des nouvelles ecchymoses fleurissent sous ses caresses, je ferme les yeux et laisse faire.
Il n’y a aucune passivité dans le rôle d’une victime, et j’accepte tout ce qui doit suivre avec passion. Un animal sacrifié peut se débattre, un humain peut se conformer à son sort. Opposer une résistance ou se satisfaire de voir le couteau planté entre ses côtes, le sang chaud en jaillir, bouillonner autour de la main qui s’enfonce pour saisir mon coeur. Celui sur la toile semble battre plus fort. J’ai conscience que les anges existent.
C’est paradoxal. Ils existent alors que les Dieux, eux, n’existent pas. Les Dieux sont la somme de tous les anges. Une griffure remonte du bas de mon dos jusqu’à ma nuque, et une multitude de sensations m’étouffent. Je respire à peine, c’est une position confortable, encore qu’assez proche de la mort. Marie est heureuse, sa passion s’écoule sur moi, fusionne avec la chambre, les meubles, les murs, la fenêtre et ses rideaux tirés, tout prend une forme totale. Il n’y a personne, ici. Il y a des actions, et elles parlent.
Je meurs de désir pour les anges, car ils sont absolus, la conjonction de toutes les choses, mais il reste un paradoxe que je n’ai jamais résolu, et je crois que je ne le résoudrai jamais. C’est dans l’ordre des choses : je veux m’élever, s’élever c’est comprendre, s’élever c’est quitter le monde humain et le monde des perceptions, entrer dans le monde du savoir. Je veux savoir. Je ne suis rien si je ne sais pas.
Les coups pleuvent avec une cruauté perverse. Je laisse faire, ils me rendent heureuse. Je laisse faire. D’autres jeux plus subtils existent, sont là pour ponctionner mon attention, mais ce que j’aime, au fond, c’est la sensation qui suit. Il n’existe rien qui ne serve pas cette fin, et des premiers baisers aux méthodes les plus complexes, tout ramène à la sensation. Un sacrifice est nécessairement ressenti, l’émotion divine provient du corps, du rapport entre le corps et le monde, du rapport entre la transcendance et la peau, le déchirement de la peau, la destruction de la peau. Elle ouvre la voie à la destruction du Soi.
J’ai pris conscience de l’existence des anges, et immédiatement après, j’ai pris conscience de leur paradoxe. L'écrasement de ma cage thoracique me rappelle une autre compression, celle de la foule. Nous marchions épaule contre épaules, déjà frappés, écrasés, à la fois alliage et moule, forgés selon nos propres formes. La foule est étrange, et je n’ai pas su directement, si elle était une chose en soi, si la somme de toutes les volontés formait un tout uni, si l’existence mécanique des individualités allait de pair avec une dispersion des énergies. Je marchais en son sein, m’y perdais puis, au climax, chargeait avec elle. Des coups. Des cris. Des jets de pierre et des coups de barre. On m’a brisé un os, là-bas.
Les idées m’intéressaient moins que la possibilité de m’y perdre ; j’aurais pu entrer en religion, en crise, en résistance armée, poser des bombes pour des idées ou marcher au pas de la garde, pourvu qu’on m’autorise à y disparaître. Reste le sacrifice. Être au centre de la pièce, transcendance par égorgement, disparaître. La main de Marie s’enfonce dans ma bouche, une autre serre ma gorge.
Qu’en est-il ? Est-ce seulement quelque chose ? Le ciel se déchire pour laisser tomber l’armée des morts, je revois la foule, toutes les foules : le monde s’ouvre devant les rues de villes imaginaires, chacun avance dans la même direction, chacun voit un monde qui est le sien, lève les mains pour saisir sa chance, disparaît, disparaît.
Je mords sa chair à pleines dents, et elle pousse un cri, un rire. Je ne vais pas jusqu’au sang. Je le sens sous sa peau. Il est chaud, plein de vie.
Dehors, la ville n’existe pas, et nous avons toutes et tous nos envies et nos désirs. Dehors, la foule marche vers le palais des dieux, et est dispersée par la tempête. Les anges ont-ils une volonté ? Sont-ils la somme statistique des volontés les plus communes ? Est-ce que le réel est un consensus ? Un isoloir ? Je me sens seule, constamment seule. Je veux être un ange. Comme tous les autres. Je veux que les autres soient comme moi. Je lève la main comme pour attraper le ciel. Je sens ses doigts sur mes cuisses et détourne le regard. Il y a une tache rouge au plafond. Obscène. Un mal de crâne.
Je ferme les yeux mais sens le sang couler sur mon visage, les draps, Marie. Les témoins se rassemblent pour constater mon échec, et la Lune déforme le plâtre du plafond, se fraie un passage jusqu’à mon visage, me fige dans du sang sec, du lait, quelque chose monte jusqu’à mon crâne. Je ne sais pas exactement si c’est du plaisir. Je ferme les yeux, cela durera un temps. Je caresse les cheveux de l’ange, et son corps, et ses membres tressaillent doucement lorsqu’elle se détend, comme avant de dormir. Elle rouvre les yeux et m’embrasse le nez.
« Tu veux recommencer ? »
Tout ça pour ça. Je sens mon corps. Les tensions dans mes jambes et mon dos, la douleur pauvre sous ma peau, la sueur dans mes cheveux, l’odeur de nos corps.
Cinq anges montent la garde autour du lit.