Posté le : 24 mai 2024 à 14:49:14
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Luca Varro, Historien et Politologue a écrit : 28 aout 2013
Pointe-Mogan: au cœur de l'utopie libertarienne de Sylva
Sylva est depuis longtemps un terrain d’expérimentation politique à huit-clos incontournable. Dans la tradition de l’avant-gardisme historique de Paltoterra, cela peut nous amener les changements les plus durables, comme l’émergence du communalisme au XVIIIème siècle dans ce qui est aujourd’hui le Grand Kah, ou le pire, comme l’expérience des communateros ou la pensée économique sylvoise, qui sans avoir fait autant de victimes que la première, a au moins eu le mérite provoquer une tendance marquée aux modèles économiques alternatifs à petite échelle. En effet, l’inflation galopante que le pays a connu depuis l’année dernière n’a fait qu’encourager les sylvois à chercher l’autre chose et l’ailleurs, en plus d’attirer les étrangers en raison du coût de la vie en Sylva qui a baissé au même rythme que sa monnaie s’est affaiblie. Autant dire que les eurysiens sont les rois du monde avec leurs portefeuilles lorsqu’ils arrivent au pays. Dernier facteur ayant encourager cette installation : la perspective d’une guerre civile à Velsna a convaincu un certain nombre de personnes de tenter le grand saut vers l’inconnu.
Conséquence. Cela fait déjà un moment que les phalanstères copiant à petite échelle l’exemple communaliste. Mais que se passe-t-il lorsque ce sont des velsniens qui envisagent l’installation d’une communauté d’un genre nouveau à Sylva. En effet, depuis quelques mois, on observe dans la petite ville côtière sylvoise de Pointe-Mogan un afflux inédit de ressortissants étrangers, des velsniens, à la plus grande curiosité ou désarroi (nous le verrons plus tard) des locaux. Mais cette « immigration » se fait selon un procédé bien trop organisé que cela soit un hasard. Derrière tout ceci, il y a un grand projet et un bienfaiteur omniprésent bien connu dans le cadre ses activités économiques velsniennes en rapport au mécénat : la Fondation Herdonia.
Ce nom, déjà connu dans la région pour son activité de transport maritime « low-coast » à destination des réfugiés politiques du Muzeaj, semble avoir troqué l’espace d’un temps le projet l’humanitaire en Communaterra pour de l’expérimentation politique. Cela n’est pas un secret, le fondateur du groupe, Toni Herdonia, est également notable pour des idées politiques des plus iconoclastes. Faisant par exemple depuis peu du lobbying en République de Velsna pour la reconnaissance d’une formation politique libertarienne, Herdonia a depuis plusieurs années trouver de plus en plus à redire sur ce qu’il appelle « une tentation du socialisme de plus en plus marquée » dans toutes les couches de la société velsnienne. La révélation lui serait en effet apparue lorsque ce dernier, dans le cadre de la fondation d’une usine de semi-conducteurs, se serait vu imposé par les autres acteurs déjà existants du secteur une convention limitant les fourchettes de prix entre les différents groupes. « C’est à ce moment là que j’ai compris que les communistes avaient gagné à Velsna et que nous vivions dans une dictature communiste. » nous dit Herdonia, la mine apparemment affectée par cette expérience. Alors, Herdonia a fait ce qu’il fait toujours : il a agit.
Reprenant des principes élaborés par la penseuse politique velsnienne des années 1950-1960 Anna Biaggi, Herdonia commença alors à financer des prospecteurs des terrains et des villes déjà habitées de la côte sylvoise pour y développer le corpus de la penseuse, fondé sur la souveraineté de l’individu sur les Etats ou toute autre entité, en tant que valeur suprême. Il faut respecter l’autre dans son libre arbitre, mais aussi parce que la liberté de tous les individus est la précondition fondamentale pour une organisation sociale efficace et le bonheur général. Les relations entre citoyens se font sur la base du consentement mutuel : on ne commande pas, on n’infantilise pas autrui. Les deux pendants indispensables de la liberté sont la responsabilité et la coopération mutuelle, auxquels on ajoute parfois la non-agression. Et l’ennemi, c’est l’Etat, particulièrement l’Etat velsnien actuel. Si en théorie, cette liste d’affirmations peut sembler simple, nous verrons que leur mise en place se fait à un certain prix… C’est sur ces bases qu’à partir du début de cette année, des velsniens aux profils les plus hétéroclites les uns que les autres ont fait leur apparition dans la petite ville.
La stratégie du groupe : transformer cette paisible petite ville en vraie « utopie velsnienne de la libre entreprise et de la libre propriété », en s’ajoutant à la population actuelle de la ville et en faisant peser de leur poids dans les décisions du conseil municipal local, jusqu’à ce que leurs idées deviennent majoritaires. La plupart des libertariens velsniens se procurent ainsi des terrains sur le compte de Toni Herdonia, qui finance en partie les nouveaux arrivants. Comble de la provocation, les libertariens velsniens se sont installés à peine plus d’un kilomètre au sud d’un phalanstère kah tanais, déterminés à prouver la supériorité de leur modèle sur ce qu'ils appellent "des sales rouges utopistes".
Dés le départ, cette expérience s’est avérée plus compliquée que prévu. Si les « biaggiens », comme les locaux commencèrent à les appeler, russisèrent à prendre le contrôle du conseil municipal, ce sont leurs mesures qui furent mises à l’épreuve d’un adversaire beaucoup plus redoutable : la réalité. En premier lieu, les velsniens firent fermer la caserne de pompiers et le poste de police, ce qui suscita parmi eux une vive approbation dans un premier temps. En effet, ces services étaient considérés par ces derniers comme une représentation parfaite de « l’agression étatiste » qui transgressait le principe biaggien de consentement mutuel. Une fois ces entités closes, les biaggiens ne perçurent malheureusement pas l’importance de compenser leur disparition avec des alternatives crédibles. Pour remplacer le service des pompiers, décision fut faite par un groupe de biaggiens de cotiser pour l’achat d’un « camion de pompiers » qui ressemblait davantage à une miche de pain roulante surmontée d’une lance à incendie. Pour ce qui est de la police, les biaggiens copièrent le principe velsnien de garde civique, mais sans avoir l’infrastructure et le personnel nécessaire pour former des hommes et des femmes à la tenue de cette mission. Il était ainsi désormais courant pour les sylviens habitant la région de croiser des libertariens velsniens armés jusqu’aux dents dans la rue portant des stickers « Armée civique de Sylva » sur le pectoral de leurs blousons. Ces derniers s’accompagnaient de leurs armes en toute circonstance, quitte à faire leurs courses avec.
Conséquence : non seulement cet afflux d’individus massivement armés n’a pas amélioré le taux de criminalité de la région, mais le nombre d’agressions à main armée, de meurtres et de rixes a augmenté de manière significative. C’est le taux de criminalité dans son ensemble qui a connu une explosion, la plupart de temps de la part de ces mêmes libertariens. Pire, les services d’ordures virent une coupe de leurs finances, ce qui condamna les habitants à aller se débarrasser eux-mêmes de leurs déchets. Problème : la plupart des biaggiens ne redirent que très peu compte de leurs responsabilités découlant de leur « liberté individuelle » et de la « souveraineté de leurs individus. ». En effet, les ordures se sont vite accumulées dans toute la ville, au point de finir par attirer des animaux sauvages, dont la surveillance avait été délaissée suite à la coupe des subventions des gardes chasse. Désormais, la communauté est la cible des jaguars et autres prédateurs de la mangrove sylvienne, qui n’ont que faire de la promotion d’un modèle économique. Et lorsque des alternatives sont trouvées par des citoyens qui tentent de mettre en place un système de prévention concernant le ramassage des ordures, les autres habitants finissent par hurler au communisme.
Si l’inefficience du système n’est plus à prouver ce stade, il faut également aborder plus en détails la nature des individus ayant choisi Point-Mogan pour établir leur utopie. Car la plupart sont déjà considérés à Velsna comme des marginaux, et la communauté se divise rapidement en plusieurs factions dont les plus dangereux selon les locaux sont sans doute les survivalistes qui s’installent dans les forêts aux alentours de Pointe-Mogan. Cela n’est pas sans causer accrochages, voire agressions armées sur les locaux sylviens. Si certains cas relèvent de la marginalité, un certain nombre relève lui d’une forme de sociopathie. 19 individus parmi les 200 installations ont par exemple été recensées par la cité de Velsna comme étant dans le registre de la grande délinquance et il n’est pas impossible que des évadés en cavale aient intégrer ce projet rocambolesque.
En conclusion, il est bien plus facile de théoriser le paradis que de la concrétiser. Reste à voir ce qui adviendra de ce projet décidément mal parti.