Lazziano Bertoldi di Canossa
D'horribles songes agitent l'âme d'Erwys dans ses rêves, et la remplissent de fureur. Il s'imagine couvrir de nombreux bataillons les rives de la lagune, et camper devant notre cité, aux pieds de ces eaux qu'il insulte et qui protègent la cité qu’il maudit. Il voit dieu lui-même, tout resplendissant, étendre son bras pour lancer sa foudre étincelante. Le soufre fume au loin dans la plaine. Les ondes glacées frémissent agitées, et des feux redoublés sillonnent l'espace. Alors une voix se fait entendre dans les airs: « Jeune guerrier, tu as acquis à Velcal une assez grande gloire. Arrête tes pas. il ne te sera pas plus donné d’entrer dans cette cité sacrée, que d'escalader les cieux ». Ainsi, il renonça à son attaque de Velsna au petit matin.
Commentaire : Il s’agit d’un récit traditionnel émanant là davantage du conte que de l’Histoire. La communauté historienne débat encore de ce moment d’indécision de la part du général achosien, mais tout porte à croire que ce dernier ne dispose pas des moyens lui permettant de mener un siège d’une ville aussi complexe à prendre que Velsna, située au milieu d’une lagune entourée d’eau. A partir de là, il y a là un questionnement à résoudre : quelle est donc la stratégie adoptée par Errwys Gwyndel afin de faire plier Velsna ? Tout porte à croire qu’il était persuadé de convaincre les autres cités de la plaine velsnienne d’abandonner leur alliance avec la République et de se joindre à lui s’il infligeait aux velsniens un nombre de pertes suffisamment important, ce qui aurait poussé ces derniers à demander la paix.
Tandis qu’Erwys était pris dans ses songes, frémissant de ne pouvoir vaincre sa propre prudence, les débris de l'armée velsnienne se rassemblaient à Spilate, et les fuyards étaient recueillis dans ces murs. Quel triste spectacle, hélas succédait à la défaite. Ces soldats étaient sans insignes, sans drapeaux. On ne voyait plus l'appareil majestueux de l'autorité du Conseil Communal, plus de haches portées par les licteurs. A peine soutenaient-ils sur leurs membres affaiblis, leurs corps mutilés ou abattus par la crainte, et comme brisés par une chute pesante. Tantôt ils font entendre un bruit sourd, tantôt ils gardent le silence, et restent les yeux fixés sur la terre. La plupart ne portent à leur bras gauche qu'un bouclier mis en pièces, et qui ne les couvre plus. Leurs mains guerrières sont sans épées.
Point de cavalier qui ne soit blessé. Leurs casques ne sont plus ornés de leurs plumes chatoyantes, ils l'ont arrachée avec indignation. Leurs cuirasses sont percées de traits. On en voit auxquelles les flèches ennemies pendent encore. Souvent ils appellent leurs compagnons par de lugubres clameurs. Ici on pleure Frederico, ici Tomassino et Niccolo, si dignes d'une mort moins obscure.
Mais, outre ces revers et ces maux irréparables, une frayeur impie, mal plus redoutable encore, agitait tous ceux qu'avait épargnés le combat, restes échappés au fer des achosiens. Ils se préparaient à fuir au-delà des mers, dans des climats lointains, les armes d’Achosie et l'épée d'Erwys encore dans leurs esprits. Damiano était à leur tête, et sa naissance lui donnait sur eux une grande autorité. Mais il ne s'en servait que pour les entraîner, ces cœurs sans énergie, ces velsniens ayant perdu tout courage, à de honteuses résolutions. Et déjà ils cherchaient dans quelle contrée de la terre ils iraient s'ensevelir, où n'eût pas pénétré le nom du maudit achosien, et où l'on ignorât qu'ils eussent abandonné leur patrie.
Mais à peine Pietro Balbo a-t-il appris leur dessein, qu'enflammé de courroux, et aussi grand qu'au milieu des batailles, lorsqu'il arrêtait dans la plaine le général achosien, il saisit son épée, accourt vers les traîtres, là où ils méditaient l'opprobre et la perte de leur cité. Brisant les portes, il se présente d'un air menaçant, et, brandissant son épée sur ces lâches effrayés, s’écria : « Je le jure sur mes ancêtres fortunéens, ces esprits aussi sacrés pour moi que le nom du dieu immortel, jamais je n'abandonnerai la terre sacrée des enfants de Fortuna et de Léandre, et jamais je ne souffrirai qu'on l'abandonne tant que la vie ne se sera pas retirée de moi. Et toi, Damiano, jure à l'instant par dieu, que jamais, alors même que tu verrais nos murs embrasés par les torches des sauvages du nord, jamais tu ne fuiras dans une terre étrangère. Si tu hésites, vois en moi cet Erwys qui cause ton effroi, et qui agite ton sommeil par la terreur de son nom. Vois ce glaive : il va te frapper, et jamais la mort d'un achosien ne m'aura donné plus de gloire ». Le projet de Damiano s'évanouit à ces menaces : tous s'engagent à leur tour à secourir la patrie. Ils attestent dieu, par les serments qui leur sont dictés, et se lavent ainsi de la pensée qui les souillait.
A Velsna, les sénateurs qui restent en vie dans la cité s'empressent, dans leur dévouement, de se partager les devoirs qu'ils ont à remplir. Le vieux Idilmo vole en tous lieux et crie à tous ceux qu'il voit consternés. « Croyez-moi, nous n'avons pas d'instant à perdre : hâtons-nous, et que l'ennemi tente vainement de pénétrer dans notre lagune et nous trouve prêts à nous défendre. Le malheur ne s'accroît que par la crainte, ce sont les lenteurs de l'effroi qui nourrissent la fortune ennemie. Courez, jeunes gens, volez aux églises, enlevez les armes des arsenaux, dépouillez les sanctuaires de leurs portiques, et détachez, pour combattre, tout ce qu’il y a de bronze et de fer pour en faire de nouvelles armes. Notre petit nombre suffit à la patrie, si, au moment du combat, la peur n'affaiblit pas nos forces. Que ces flots d'ennemis soient redoutables en rase campagne, je le veux. Mais jamais l’achosien n'entamera ces remparts ».
Tandis qu’Idilmo aiguillonne les esprits abattus par la terreur, un bruit vague se répand que les survivants de Velcal sont près d'arriver. Soudain une secrète indignation remplit tous les cœurs. Tels, quand le pilote d'un vaisseau brisé se présente seul sur les eaux, nageant vers le rivage désert, ceux qui surviennent s'agitent, incertains s'ils tendront ou refuseront la main à ces homme ballottés par les flots, et tous s'indignent à la vue de ces hommes. Quelle honte, dit-on, au détour des rues. Mais Idilmo cherchait à apaiser ces murmures. Il montrait combien il est honteux de s'irriter contre le malheur, et détournait la colère de tous les esprits. Il n'est pas digne d'un peuple qui fait remonter son origine à Fortuna, s'écrie-t-il, de succomber ainsi sous l'adversité, de trahir sa douleur, et de demander à un supplice la consolation de ses maux. S'il m'était permis de vous adresser un reproche, ajoute-t-il, le jour où nos enfants sont restés sur le champ de morts m'a semblé plus funeste que celui où vous le voyez revenir sans armes.
Ce discours apaise les menaces et change subitement la disposition des esprits. Tantôt ils compatissent à l'infortune de leurs concitoyens. Tantôt ils pensent à la joie d'Erwys, si eux également avaient péri. Et le peuple de Velsna tout entier crie maintenant vengeance contre les hommes peints qui étaient les seuls véritables ennemis de notre patrie.
