Mouvement en date du 11/08/2018 : Mlles Poulin et Dalila quittent Bourg-Léon et s'envolent pour Sainte-Régine
Effet du mouvement : En fin de journée, ce 11 aout 2018, sur le tarmac de l’aérodrome de Bourg-Léon, en la Principauté de Carnavale, Mlles Marie-Angélique Poulin et Dominique Dalila prennent place, accompagnées de leur fille Dominique, à bord d’un appareil privé qui doit les ramener à Sainte-Régine, capitale de la République du Makota. Ce retour s’accomplit entièrement de leur plein gré, sans aucune contrainte extérieure et indépendamment des sommation et vociférations du Président Irrevile et Vice Président Lefranc. La raison est simple mais elle est audacieuse (pour ne pas dire téméraire) : Mlle Poulin, à présent dotée d'une héritière, veut affronter son destin en affrontant la justice du Makota.
C'est pourquoi, tandis que Mlle Dalila, pâle et épuisée (elle vient d'accoucher dans la nuit, on le serait à moins !), marque au moment d’embarquer une visible réticence et une anxiété qui ne peuvent échapper à personne, jetant autour d’elle des regards inquiets, Mlle Poulin, au contraire, conserve une sérénité parfaite et une détermination sans faille. Droite, le menton haut et le regard assuré, la riche industrielle semble prête à affronter, la tête haute, les autorités, la justice et la vindicte publique qui les attendent sur le sol natal.
Ainsi, le jour même de l’annonce tonitruante de la naissance de leur enfant, les deux demoiselles choisissent de regagner volontairement leur patrie plutôt que de prolonger leur exil à Grand-Hôpital. A leur arrivée à Sainte-Régine , elles sont naturellement attendues mais ma violence du comité d'accueil improvisé dépassera très largement les pires craintes de Mlle Poulin...
La rumeur du service lui paraissait à peine. Il scrutait la mer. Derrière la verrière, sous la grande véranda, sa table dominait le reste de la salle depuis la mezzanine. L'établissement était installé dans une ancienne serre à lianes, dont on laissait les feuilles gémissantes se tailler des encorbellements autour des barres en fonte et en acier. Il ruminait, le regard vague dans le gris du golfe qui s'écrêtait sporadiquement. La mer était molle et le temps flou. S'écrasaient de grosses gouttes de lassitude sur les vitres, et dans la musique lancinante des convives attardés à la fin du dimanche, s'annonçait la longue solitude.
Sa cigarette rougeoya entre ses doigts, consumée, les étincelles devenues cendres prêtes à lui brûler le bout de la peau. Les lunettes noires qu'il portait en permanence à cause de l'effet douloureux des rayons sur son nerf rétinien lui donnaient l'air charmant et rêveur d'un vieil écrivain. La bouche pincée sur l'amertume de son breuvage, il en savourait l'aura. Sur les planches où il se produisait en amateur, il avait appris à manier les registres, et spontanément les coudes se posaient sur le comptoir pour en demander un deuxième. La mer le regardait vide et lasse. Autour de la serre, les herbes défraîchies de ce coin solitaire de la Pharmacopée, où s'étaient donné rendez-vous deux amoureux un jour avant la nuit des temps, assombrissaient déjà la soirée avançant. Il soupira.
— Un jus de scarabée, s'il vous plaît.
Il sursauta. Une main se présenta à lui, directe et blanche.
— Sibylle.
— Maître Nioble.
Il serra la main qu'elle lui tendait.
— Tout de suite, Madame, répondit le serveur.
Elle déposa ses affaires et s'assit face à l'avocat.
— Alors, Gauthierry.
Ses yeux brillaient.
— Dis-moi ce qu'il se passe.
L'autre agita le menton. Ses lunettes et sa barbe mal rasée couvraient l'exactitude de ses sentiments, que les yeux acérés de la psychanalystes ne pouvaient jamais déchiffrer totalement.
— J'ai un problème, Sibylle.
Il posa ses deux mains sur la table.
— Je ne peux pas continuer.
Elle ne dit rien.
— Madame.
Le serveur déposa la tasse fumante, agrémentée, dans un service d'une fine porcelaine Obéron, de sucres arômatiques de mandragore Dalyoha. Quintessence de l'île et spécialité, en plissant les paupières Sibylle savoura une première gorgée de ce liquide chaud aux pattes flottantes comme des coquilles de crustacé. Gauthierry contemplait le fond de son café, dont le marc s'amoncelait en grains comme une bouille d'oracle.
— Mais il le faut, insista-t-elle.
— C'est impossible.
Il retira ses lunettes, dévoilant ses petits yeux fatigués, et passa les mains sur ses joues, pour redynamiser sa peau aigrie.
— Sans toi, je ne vois pas comment.
Elle recula alors, sa lèvre marqua un pli de nervosité.
— Gauthierry, tu sais bien que...
— Oui, oui. C'est moi qui l'ai décidé. Bah, ne m'écoute pas, Sibylle.
Elle fronçait les sourcils, empathique et agacée.
— Nous en avons décidé ensemble, Gauthierry. Nous avons fait ce choix.
— Oui.
— Nous ne redeviendrons pas ce que nous étions.
— On ne fait pas marche arrière.
— C'est notre pacte, Gauthierry. Et de toutes façons...
— ... c'est impossible.
Ils se turent. Elle sortit de son sac un étui à cigarettes. Le tabac, cultivé dans un pays d'orient, était imprégné de saveurs éclatantes et solaires qui s'étaient mis à diffuser en elle une douceur étrange. Ses vêtements étaient imprégné du mélange de cette fumerie et de son parfum, et de l'odeur de son corps, les trois se combinant, évoquant la puissante senteur qui exhalait des tapis de son cabinet.
— Tu sens toujours aussi bon.
Elle sourit.
— Bon, Gauthierry. Dis-moi ce qu'il se passe.
— C'est Venbranle.
Il remis ses lunettes, reconquérant ainsi sa stature. Elle ne put considérer qu'avec un brin de surprise le retour de son aura. Et la peau de ses joues, parsemée d'une barbe qui blanchissait et s'allongeait avec les mystères de sa vie de célibataire, lui évoquait vaguement celle d'un jeune homme qu'elle avait aimé et tant d'années durant couvert de baisers.
— Il a reçu un courrier.
— Oui ?
— De sa soeur. J'ignorai qu'il en avait une. Elle est en Afarée. C'est elle qui a pris Violoncelle en otage.
Sibylle ouvrit une bouche surprise, de laquelle ne sortit aucun mot.
— Violoncelle s'est rendue en Cramoisie il y a des mois pour participer au Conseil des actionnaires. Elle n'est jamais revenue. La police est sur sa piste, sans succès. Nous pensions qu'elle s'était perdue dans le désert. Voilà que nous avons reçu cette lettre. Enfin, que Julonin l'a reçue.
— Et alors ?
— Il est dans un état lamentable. Je lui ai demandé de m'expliquer la situation, ce qu'il a d'abord refusé de faire. Il s'est enfermé dans le silence. Je l'ai entendu hurler plusieurs fois. Il a finit par m'expliquer le problème. Comme tu le sais, cette campagne, c'est celle de Violoncelle. C'est elle, le candidat. Julonin n'est qu'un visage, un acteur. Le cerveau, c'est Mademoiselle Sucre.
— Mais pourtant...
— Oui, il est donné favori. C'est grâce à Violoncelle. Mais maintenant qu'elle n'est plus là, il n'y a plus rien. Julonin déprime. Il refuse de parler à qui que ce soit. J'ai retiré les balles de son pistolet, par prudence. J'aimerais que tu...
— Non non Gauthierry. Je ne prends pas de politiques dans mon cabinet.
— Écoute-moi d'abord Sibylle. Je ne vais pas te demander de le psychanalyser, j'aurai trop peur que ça tourne mal. Mais là il faut faire quelque chose et je suis coincé. Il est convoqué en procès à Messalie, contre son ancienne épouse que Grand Hôpital aurait contre toute attente ressuscité après qu'il touche son héritage. Il est dans la merde. C'est toute sa fortune qui est en jeu. Aujourd'hui il vit avec les subsides de Flavoni, mais demain ? Quand la presse découvrira ce que vaut la candidature Venbranle sans Violoncelle Sucre, il sera foutu. Foutu. Et moi avec.
Sibylle tira une taffe sur sa clope.
— Il est interdit de fumer à l'intérieur, Madame.
Elle lança au jeune serveur stupide un regard noir. Le maître d'hôtel approcha par derrière et intima à son employé de fermer sa gueule. Il savait que Madame d'Héboïdophrénia était l'une des plus grandes professeures de Bourg-Léon.
— Et la soeur Venbranle ... ?
— C'est elle qui tient Violoncelle.
Il se gratta la barbe, et en étalant la serviette sur la table, d'un coup de stylo à bille, il fit un schéma.
— Dans le courrier sur lequel j'ai fini par mettre la main, Assomption Venbranle dit tenir Mademoiselle Sucre en otage dans un lieu situé en Cramoisie. Elle serait devenue nonne au sein d'un couvent retiré, sans doute l'un des derniers qui subsistent depuis l'effondrement du Protectorat et la disparition de Printempérie. C'est une harpie, un être de pure haine et de pure démence. Tu verrais comme elle écrit ces... une bigote fanatique, tout droit sortie des Oranges. Elle a coupé un doigt à Violoncelle.
— Oh, c'est moche.
— Rien que Grand Hôpital ne puisse re-greffer. Mais bref, elle la séquestre comme monnaie d'échange. Je crois qu'elle n'est pas bien informée de la situation ici, à Carnavale...
— Personne ne l'est, s'exclama Sibylle en riant.
— ... Elle croit vraiment que son frère est devenu Maire. Et elle lui ordonne de... euh... faire lever une poursuite, un ordre d'internement qui pèse contre elle, et qui l'assigne apparemment à cette réclusion au couvent, si j'ai bien compris.
— Un ordre d'internement ?
— Oui, une prescription des médecins du Palais-d'Hiver.
Sibylle grimaça.
— Pour garnir les rangs des premières générations de colons, Printempérie a dealé avec Grand-Hôpital. Beaucoup de fous et d'aliénés se sont vu attribuer un lopin de terre.
— La communauté dans laquelle vit Assomption Venbranle semble être complètement isolée du reste de la Cramoisie. Même sur une carte, on n'en retrouve pas l'emplacement. Il est question d'une ville nommée Tantale, mais aucune trace n'en existe sur les documents officiels. C'est sûrement l'une de ces colonies-mirages qui ont peuplé la Cramoisie pour surfer sur la bulle spéculative. Aujourd'hui, tout ça a disparu. Le couvent dans lequel Violoncelle est séquestrée vit au rythme d'un autre monde. Celui des Maisons, de Grand-Hôpital, de Pervenche Obéron... ces filles sont coincées dans l'époque d'avant l'Armaggedon't.
La nuit était tombée. Le café était illuminé de rares ampoules électriques, plongé dans une pénombre boisée confortable, romantique et nostalgique. Au loin, derrière la verrière, les lueurs tremblantes de la Citadelle signalaient la présence d'une base militaire étrangère ceinte de hautes murailles désuètes et impénétrables.
— Si Venbranle n'obtient pas de Grand-Hôpital l'annulation de l'ordre d'internement, Assomption tuera Violoncelle.
— Et sans Violoncelle, Venbranle est foutu, résuma la docteure.
Ils restèrent un moment silencieux. Gauthierry contemplait les mains de son ex. Les veines marquées par l'âge rehaussaient la noblesse de ses doigts fins, qu'autrefois cerclait une alliance. Il s'avança, effleurant le dos de cette main autrefois aimée, et leurs peaux entrèrent dans un contact ténu et trouble. Sibylle fut surprise de voir qu'elle ne la retira pas. Ils n'osèrent ni l'un ni l'autre se regarder dans les yeux.
— Gauth'... souffla-t-elle comme hypnotisée par le contact qui se prolongeait.
Il retira son toucher.
— Excuse-moi.
Elle figea sur lui le regard brillant et lointain de la psychologie. Elle s'étonna de sa sensibilité à sa face vieillie mais ferme, encore pleine de la vitalité fascinante du génie. La psychologue et le génie se contemplèrent l'un l'autre, et entre eux il semblait y avoir autant l'abîme d'un océan que le reflet d'un pédiluve. Troublés par l'idée de se rapprocher à nouveau, le regain de la pluie sur la vitre des serres de Bourg-Léon les rappela à la réalité. Ils en conçurent un regret étranglé. Pourtant c'était l'évidence même.
— Alors c'est comme ça.
Gauthierry s'éclaira la gorge, haussa les épaules, jeta un regard vers la salle.
— Le scénario s'arrête.
Elle ne lui répondit pas. Ses deux mains tenaient à présent la tasse de fine porcelaine. Elle en contempla le tracé de l'encre, les armoiries désuètes d'un clan industriel et glorieux qui n'existait plus. Cet objet vintage d'une Carnavale qui ne reviendrait jamais l'amusa.
— Venbranle refuse de contacter Grand-Hôpital. Il déteste plus sa soeur qu'il n'aime Violoncelle.
— Qu'elle soit la cible d'un ordre d'internement du Palais-d'Hiver résume parfaitement que c'est un cas dangereux, averti l'experte. Ce genre de prescription ne tombe pas à la légère.
Il hocha la tête.
— Violoncelle ne va pas tarder à l'apprendre.
Il se mordit la lèvre inférieure, contemplant le désastre d'un jeune candidat fracassé par l'Afarée et ses sables sanglants.
— Je me demande même comment la sœur a pu être exfiltrée de sa cellule dans ces conditions, remarqua la psychiatre. Je n'ai pas entendu parler qu'on prenne le risque d'exporter des profils de sa catégorie hors de l'île. Seul le Professeur Géminéon a le pouvoir d'édicter une telle décision.
Juriste, l'homme ne le savait pas non plus.
— Julonin est peut-être derrière ça.
— Il a ses entrées chez Géminéon ? s'étonna-t-elle.
— Son père, je crois, connaissais quelqu'un à Grand-Hôpital.
Elle fronça les sourcils.
— Je ne pense pas que ce soit possible. Géminéon est un incorruptible, il ne fait de faveurs à personne. Si une patiente comme Assomption Venbranle a été recasée dans un monastère colonial, ça ne peut être qu'à la demande d'un ordre religieux très haut placé.
— Il y avait quelques ordres religieux bien disposés auprès des Maisons Nobles avant l'Armaggedon't, remarqua Maître Nioble. Les Obéron s'appuyaient sur eux pour contrôler les quartiers et peupler la colonie. Ils ont pu recruter parmi les fous de Bourg-Léon sur demande du clan.
— Hm. Comment tu as dit qu'il s'appelait cet ordre ?
— L'ordre des religieuses ? Euh, je n'en sais rien.
Il écarquilla les yeux.
— Le couvent Sainte-Pervenche, quelque chose du genre.
Sibylle hocha la tête. Le regard plongé dans le vide, quelques instants s'écoulèrent, puis un énorme sourire lui trancha le visage, comme une idée démente et grotesque. Elle lui mis ses deux mains chaudes sur le poignet, et déclara, en le fixant avec amusement :
— T'inquiète pas Gauthierry, on va les sortir de là, Assomption et Violoncelle. J'ai la solution.
— C'est fou quand même. Ça fait deux ans que je cherche à vous joindre.
— ... Désolé, Monsieur Flavoni. J'ai été très pris. La guerre, la campagne, la famine, l'invasion des rats et des lépreux...
— Mais qu'est-ce qu'il se passe chez vous ?
— ... Rien d'inhabituel, Monsieur Flavoni, pas la peine de vous inquiéter.
— Et Mademoiselle Sucre ? J'ai appris pour sa disparition ??
— ... C'est un contretemps. Elle... on s'en occupe. On va la... ça va aller pour elle.
— Venbranle, j'attends des explications immédiates, sinon je coupe. Vous m'entendez Venbranle ?? Sinon, je coupe !
— ... Monsieur Flavoni, vous savez, ici c'est...
— Ici c'est Carnavale, je sais, je sais mon vieux. Et ce que vous allez bientôt comprendre c'est par chez moi c'est Messalia. Où en êtes-vous de notre accord ?
— ... L'élection n'aura pas lieu, Monsieur Flavoni, si Poupette...
— Améthyste Castelage ! Je croyais que vous vous en occupiez.
— ...
— C'est bon, j'ai compris. Je vais m'en charger moi-même.
— Monsieur Flavoni, je vous jure que...
— Laissez, Venbranle. Vous avez eu largement assez de temps.
— Mais on progresse, Monsieur Flavoni, les sondages...
— Ça suffit, j'ai assez soupé de ces histoires d'élections, je coupe les fonds ce soir. Dites-moi simplement où vous en êtes de ma petite commande, et nous en resterons là.
— ...
— Vous avez bien avancé j'espère ??
— ... Oui, Monsieur Flavoni. On a presque terminé.
— Enfin une bonne nouvelle. Vous me le livrez quand ?
— Bientôt, très bientôt. Je vous réserve une petite surprise.
— J'ai hâte de voir ça.
Antonin Flavoni raccroche. Il s'avance vers la fenêtre. La baie vitrée fait pleuvoir la lumière au-dessus de la rade et sur la ville bruyante. Une brise chatoie à la surface de la mer, étincelante de reflets. Dans le lointain, un navire de croisière arrive en direction du Port Nouveau, faisant peser la masse de sa céramique blanche sur le bleu grisé de l'horizon des calanques. Son secrétaire tape légèrement à la porte du bureau, et entrouvre la porte.
— Madame Androphora est arrivée.
— Faites-la entrer.
En sous-titre pour les malentendants, se dévoilent les intentions capitalistiques du magnat messaliote. Il n'a ni foi, ni patrie, ni rêve. Son appétit est strictement motivé par l'argent et les opportunités d'affaires. Ce qu'il veut obtenir, il l'a déjà tenté il y a longtemps. Après les hôtels des Calanques, les casinos de la côte et les quotidiens de la presse locale qu'il tapisse de publicité pour en faire cracher les sous, il vient de s'offrir à prix d'or AURA&LETO. On se diversifie. On se multiplie. Le financier de la campagne de Julonin Venbranle passe d'un cheval à un autre. Ce qu'il n'aura pas du Maire, il pourrait l'obtenir bientôt d'Améthyste Castelage : il va lui faire un message. Après tout, lui comme elle ont en commun d'apprécier les choses qui brillent. Son regard tombe sur le salon : meubles épurés, parquet de sycomore, tableau de renom, et dans un grand vase art déco, un bouquet de colchiques.
— Bonjour Monsieur Flavoni.
— Bonjour Madame Androphora. Prenez place, je vous en prie. C'est un honneur pour moi de vous rencontrer en personne. Mon épouse et mes enfants adorent votre magazine. AURA&LETO, c'est notre livre de chevet.
La rédactrice en chef retire ses lunettes de soleil.
Mlle Pascale débarque en Carnavale pour servir d'ambassadrice et superviser les échanges commerciaux entre la Principauté et les états néogallésants
------ Détail du mouvement ------
Missionnée officiellement par la République du Makota et la République de Barbery, dans les petits papiers de la Parapluvie et en passe d’être investie par le Conseil des États néo-gallésants, Mlle Pascale est indiscutablement une femme au sommet de sa réussite. Elle n’a jamais connu une telle gloire ni un tel prestige, et pourtant ceux qui la connaissent vraiment savent qu’elle n’est pas née d’hier. Sa mission est double : elle doit veiller à ce que les relations diplomatiques avec Carnavale soient les meilleures possibles, car le Vieux Hoctemare croit beaucoup aux rapports néogallésano-carnavalesques ; et elle doit également superviser sur place les commerciaux de la Hoctemare (ainsi que les quelques indépendants de la République du Makota) pour les opérations d’import-export avec la Principauté. En somme, sa mission consiste en un mélange de fonctions diplomatiques et de fonctions commerciales au service des pays de la Nouvelle-Gallouèse, et en réalité surtout au service de Barbery — c’est-à-dire du Vieux Hoctemare.
— On va tout doucement arriver vers l'ancien dock.
— On est à combien de profondeur ?
— Pas touche à ça.
— C'est normal ce bruit ?
Ils se taisent. Le sonographe fait des bulles inhabituelles.
— Ça alors.
La cloche descend encore de quelques pouces, suspendue au bout de sa chaîne. Ils se regardent un instant, puis
— ATTENTION !!
Un énorme choc par la gauche remue la cloche et la retourne. Roulant dans le fluide visqueux et noir elle renverse ses deux occupants. La tête de Julonin cogne contre une poignée de métal.
— Aïe !
— Je vous avais dit de vous tenir.
La boule continue de rouler sur elle-même, accusant le coup. Des reflux extérieurs dans l'eau la fond dodeliner d'un côté et de l'autre.
— C'était quoi ?
— Elles ont dû revenir.
— Il y a de l'eau qui rentre là.
— On va remonter. On va remonter tout de suite.
— C'était quoi ??
— La guerre, les spores, les Jardins... Elles doivent infester tout le port.
Mlle Olaf (et son personnel) soutient activement Saint-Lorenzo en faisant de la propagande pro Carnavale sur la croisette
Narration de l'événement
Mlle Hélène Olaf, manifestement sous le charme de l’ambassadeur, et ignorant très certainement les inclinations intimes de ce dernier — ou s’en moquant totalement —, a décidé de son propre chef, semble-t-il, de se lancer dans une campagne de soutien en faveur du représentant de Carnavale chassé honteusement du G20 organisée par la nation littéraire. Sans doute ses motivations sont-elles essentiellement physiques et esthétiques, la jeune femme étant connue pour son goût immodéré des belles choses, qui se manifeste d’ailleurs sur sa personne par une invraisemblable préciosité qui fait hausser les sourcils jusque dans le monde makotan. Elle a donc commandé des objets à l’effigie de son héros du jour et, avec l’aide de son petit personnel, elle les fait distribuer sur toute la Croisette. L’objectif est simple : dénoncer l’injustice de la Poëtscovie qui a osé mal agir contre Saint-Lorenzo. Comment peut-on rejeter ainsi quelqu’un qui est à la fois aussi beau et aussi élégant ? Et comment une telle personne ne pourrait-elle pas être une bonne personne, animée des meilleures intentions ? Vous avez vu sa cravate ? La finesse de la monture de ses lunettes ? Mlle Olaf se rappelle avoir eu, étant enfant, une poupée de cire faite main que lui avait fait faire son père. Un modèle unique, elle était magnifique, et elle ressemblait un peu à Saint-Lorenzo, mais elle était infiniment moins belle que lui !
Effet en terme de jeu
Je laisse à l'organisateur de l'event le soin de juger de l'efficacité d'une telle manœuvre d'influence... En tout cas Mlle Olaf est intimement convaincue de faire une œuvre bonne et juste.
Saint-Thomatthieu vibre, traversée d'octaves bourdonnantes. Embuée dans l'encens, la myrrhe et les ténèbres des larmes, autour de l'hôtel étincelant de cierges se concentrent les nations de Carnavale. La prêtrise encadre et vénère les lourds cercueils, vides comme des sarcophages de musée, alors que la psalmodie s'éteint sous les hurlements de l'orgue sépulcral. Vendeurs de glaces, colporteurs de boutons, cireurs de pompes, les lavandières des Oiselles, les perruquiers de la quatre-vingt-douzième avenue, les ramoneurs de grattes-ciel, les entraîneurs de datacenters, les vélocipédistes, les taximen du soixante-dixième sous-sol, les hommes-rats du troisième cercle des égoûts, les mangeurs de rubis, les cracheurs de feu, les chargés de projet digital, des milliers et des milliers d'autres Carnavalais se pressent dans la cathédrale, faisant une myriade de bruissements indistincts et volages, parmi les bruits de drones sur lesquels volent de gros petits hommes chauves comme des mouches, les respirations de chaussures électromécaniques de géants à moitié machines, le pic strident des canes-épées, et toute la mélodie grossière et mélancolique de Carnavale.
— Stabat mater dolorosa !
Les survivants de cette religion déformée par la peur et la haine, devant l'étendard rouge comme le sang des gens de Juda, boivent dans des coupes d'or une liqueur imprécise et bouillonnante, implorant les yeux vides d'un Christ suspendu à son pilori, couvert des clous rageurs enfoncés dans sa chair par des centurions invisibles, des Tanskiens et des Sylvois peut-être, ces prêtres écumés par le grand rechiffrage générationnel du suicide de l'Armageddon't, comme le chiendent, refont surface. Dans les spores Dalyoha, qu'on époussette parfois au détour d'une rue, surpris d'un futur déjà ancien, alerté peut-être par le reflet étrange du soleil matinal dans un coin apparent de la faille spatio-temporelle, se trouvaient-elles les cellules-souches de la prêtrise catholane carnavalaise, prête à repeupler les bas-quartiers de la ville comme un champignon sur les fraises du fond du frigo ? Impossible à dire. Malgré l'écrétage du suicide collectif de l'aristocratie, désormais c'est par des têtes rares qu'on identifie les survivants, chanceux ou rescapés du grand massacre généralisé. On oublierait presque qu'elle en est responsable. On oublierait qu'elle avait choisi de mener la Cité à sa fin et que, sur un moment d'inattention, un battement d'ailes peut-être, soudain son esprit s'était ravisé, ou bien c'était la main de Dieu elle-même qui avait retenu son doigt glacé de justice, entrouvert le voile du n'importe quoi, fait basculer la ville dans l'anéantissement de ses croyances et la dure réalité de sa survie loin des dieux. Pervenche Obéron avait préparé le plus grand piège de l'Histoire, se préparant à attirer la Bête au coeur du pentacle de grattes-ciels, pour lui régler son compte — finalement c'était elle qui s'était perdue sur sa table de ouija, trébuchant sur des bougies, disparaissant à tout jamais.
— Éternelle mère de Carnavale, lionne de Jésus-Christ, que les saints t'accueillent en reine victorieuse !
Les prêtres supplient d'invisibles entités. Les cercueils immenses et mats absorbent le silence et le poids de la cérémonie. Dehors le chaos continue, plein de hurlements et de sanglots divinatoires, mais autour de l'estrade surmontée par la croix, les places les plus sûres sont réservées à l'élite des survivants Obéron. Simples sympathisants, miliciens non repentis, jeunesses adhérentes par folie. Le patriarche à tiare pontifie sur Sainte Pervenche Obéron, patronne de Carnavale, dont les traits iconiques ont déjà depuis longtemps remplacé ceux de la Vierge Marie ; dans ses bras elle tient son fils, fruit de ses entrailles bénies, l'introuvable héritier.
— Levons-nous pour celle qui s'est tenue droite dans la douleur !
Stabat mater dolorosa. Le sarcophage pour toujours vide renferme l'idée d'un corps disparu. Depuis son banc, Julonin Venbranle en contemple la silhouette massive et impénétrable. Résonnent les consécrations de la témérité de Pervenche Obéron dans la nuit de Carnavale, de la fureur de son combat et de la gloire de son martyr. Non elle n'aura pas survécu. Perdue à travers les fissures du monde peut-être, elle n'est plus qu'assurément à la droite de Dieu. Il n'y aura pas deux résurrections pour les catholans carnavalais. Elle s'est tenue droite. Levant les yeux vers le portrait éthéré et sans âge de l'impératrice balistique, projeté en hologramme sur la fresque baroque de la nef centrale, Julonin, sombre, est épié de toutes parts.
— Et que la victoire soit toujours dans les mains de ceux qui marchent derrière toi, glorieuse Pervenche, Sainte patronne de Carnavale, icônique diva Obéron.
L'oeil des prêtres lorgne vers le candidat au moment de célébrer les libations de l'eucharistie. La foule plébéienne se précipite à l'adoration du cercueil vide et des statuettes à l'effigie de la matriarche. Seul, Julonin reste debout. Il va bientôt prendre la parole. Le micro grésille lugubrement à travers la cathédrale. Ses pas résonnent comme à travers le vide de l'univers quand il s'en approche, invité à le faire par l'hémicycle des gargouilles. Gauthierry, dans l'assistance, se penche pour écouter. Il se serre au pilier, parmi la foule.
— S... Stabat mater.
La voix de Julonin est d'abord faible. Il s'éclaircit la gorge, rapproche le micro.
— Elle se tenait droit. Pervenche Obéron, notre sainte mère à tous, n'avait jamais baissé les bras. Elle n'a jamais baissé les yeux.
— Il a l'air éteint ton candidat.
Quelqu'un vient de chuchoter à l'oreille de Gauthierry, qui sursaute, et se retourne. Le silence imprègne la basilique comme une fuite d'encre dans la fosse de Senshai.
— Ah c'est toi, murmure-t-il en la reconnaissant.
La voix de Julonin perce alors à nouveau l'air en éclatant autour des murs.
— Aujourd'hui nous sommes réunis autour de sa dépouille, nous prions pour son Salut au Paradis.
— C'est quoi ce cirque ? chuchote la petite choix insolente.
— Silence !
— Aujourd'hui nous ne célébrons pas sa mort, cependant. Nous célébrons sa résurrection. A travers nous, Pervenche vit encore.
Il met la main sur sa poitrine. Gauthierry grimace.
— A travers vous, Sainte Pervenche Obéron est ressuscitée !
— Alléluia !
L'assistance commence à laisser échapper des bulles de piété et d'une joie fervente.
— Longue vie à toi, Obéron !
— Longue vie Obéron !
— Alléluia !
— Stabat mater !
— Obéron ! Obéron !
— Venbranle ! Venbranle !
Les applaudissements et les sifflets déments commencent à fuser.
— Je vois qu'elle n'est pas morte pour rien la vieille comtesse.
La voix derrière Gauthierry l'amuse et l'invite à se retourner. Il la contemple, regarde le bout de ses lèvres.
— Et les autres cercueils ?
— Les autres martyrs, justifie l'avocat. Et Violoncelle...
— Tu peux retirer Violoncelle de là, réplique la femme.
Elle sourit. Autour d'eux les orgues de Saint-Thomatthieu éclatent à nouveau.
— Sainte-Pervenche a fait un dernier miracle, dit-elle.
Mlle Hélène Olaf en pamoison en recevant la lettre de son protégé
De retour au Makota pour récupérer de ses émotions après la tentative de meurtre dont elle a fait les frais au Grand Kah, Mlle Olaf reçoit la lettre de M. Saint-Lorenzo. Naturellement, son cœur de collégienne (de plus de vingt ans...) ne peut pas résister et tandis que ses servantes s’occupent de sa toilette et de son feu, la jeune femme se prend à rêver d’une idylle avec le héros de ses rêves. Face à l’image idéalisée qu’elle se fait de M. Saint-Lorenzo, la précieuse ne peut s’empêcher de reprocher aux hommes makotans leur manque de finesse et d’élégance, leur brutalité et leur balourdise. Une nuit pleine de doux rêves attend la jeune femme tandis que ses servantes se relaieront pour entretenir le feu de sa cheminée qui ne devra pas s’éteindre durant toute cette froide nuit de l’hiver makotan — un hiver rude, continental, viril, bien loin des douceurs kahtanaises du Festival des Anges.
DATE : ███████████████ CLASSIFICATION : ROUGE / CONFIDENTIEL CENTRE RÉFÉRENCE : Rapport d'Opération "Palais des Brumes" [voir objet : SUKARETTO, Rai I.] RÉDACTEUR DU RAPPORT ÉVALUÉ : Citoyenne-Agent ██████ (Matricule ████, Unité d'Escorte Spéciale) ÉVALUATEUR : V. Rajamouli
NOTE INTRODUCTIVE DE L'ANALYSTE :
À la suite de l'incursion non-autorisée (mais couverte par le Panopticon) de la citoyenne Rai Sukaretto dans la Cité Noire, et après la sécurisation de ██████ █████ au Palais des Brumes, le Centre a exigé un compte-rendu d’après action de la part de l'équipe de protection. Plutôt que de fournir un relevé standard, l'agent aura finalement produit un manuscrit de 284 pages intitulé : "La Douceur Clandestine : De la Chtonique et de la Collaboration Active des Matériaux".
Interrogée sur la nature de ce document, l'agent a affirmé que « décortiquer la tactique de Carnavale avec des satellites et des analyses matérialistes est une idée de débile consanguin. » Avant de préciser : « et de bureaucrate ».
Une analyse toxicologique effectuée lors de son retour à La Citadelle a révélé dans son sang des doses massives de modafinil, de méthylphénidate et de substances psychoactives d'origine carnavalaise ingérées durant l'opération Afin que le Centre puisse mesurer le degré de décompensation psychique de nos agents exposés à l'atmosphère de Carnavale, nous joignons ci-dessous un extrait représentatif (Pages 14 à 32) du "rapport" fourni par la citoyenne.
Selon les articles publiés par les critiques de l’Université de Kotios., l'évolution des écrits du Dr. Hersel Kraznasov sur la Cité Noire au fil des années peut être lue à travers son approche de trois énigmes. Ces trois casse-têtes carnavalesques qui reviennent sans cesse dans les travaux de Kraznasov peuvent être énumérés comme suit :
(1) La dégénérescence du « tout » en l'absence d'effacement ou de destruction complète (désignée sous le nom de Chtonique et de complexe du ▽) ; (2) La raison chimique et la géo-polytique des courants toxiques souterrains (désignée sous le nom de Géofluide Conceptuel) ; (3) L'énigme de l'« ouverture » à tous les niveaux de l'économie, de la politique, de la religion, de la vie et de la communication.
Si Carnavale, pour Kraznasov, est une entité vivante et consciente, ses activités tourbillonnent autour de ces trois énigmes, les criblant d'incertitudes à chacune de ses contorsions.
Se tortillant dans des spirales toujours plus alambiquées, la Principauté développe une forme de vie qui lui est propre et qui, selon tous les standards, doit être admise comme une réponse singulièrement carnavalaise à ces trois énigmes anciennes. En rejetant la création divine de côté, cette forme de vie bâtit des mondes et des cadavres avec bien plus d'efficacité que Dieu lui-même.
Indéniablement, le mastodonte de l'œuvre de Kraznasov, Brûler Chaque Idole – toujours étiqueté politiquement par l'auteur lui-même comme un vade-mecum – avait un nom pour cette forme de vie dont la base était « la créativité anti-créationniste ou la perversion » : La Décadence (ou Putréfaction).
Dans ses écrits antérieures, qui portaient les stigmates de la diaspora topique et d'une forte densité toxique, Kraznasov avait donné pour nom à cette « approche concrète, typiquement carnavalaise, de la construction et de la perversion de la création », passant de « Putréfaction » à « Douceur Clandestine », un glissement de nomenclature plus en phase avec les trois énigmes anciennes. Dans sa conférence sur la relation entre la Chimie (la biochimie/la chair) et le Monothéisme catholan dans la Principauté, Kraznasov fait allusion aux raisons de ce changement de nom :
« Le complexe du ▽ est le modèle de participation ou de complicité avec les récits de la terre, et l'industrie biochimique organise ces récits d'une manière vigoureuse et vivante. Le modèle de cette subsistance et de cette vigueur à Carnavale est la putréfaction ou douceur clandestine. La douceur clandestine de la Cité Noire défie à la fois le modèle vitaliste et la soumission nécrocratique à la mort [le suicide de l'Armageddon't lui donnera ici raison].
La douceur progressive de la pourriture élude la consolidation, mais n'échappe pas à la solidité ; la cosmogenèse de la décadence se déploie à l'intérieur de la solidité (de nos gratte-ciels, de nos bunkers), se propageant de l'intérieur vers les surfaces extérieures. À travers la putréfaction, l'entité solide n'est envahie ni par une vie intégrée ni par la mort, mais par l'irrésolution.
Si les formations socio-économiques et politiques contemporaines de Carnavale [le SAD BB, les Laboratoires Dalyoha, la Banque Castelage] effusent une vivacité rabique en même temps que la puanteur de la corruption, c'est parce qu'elles ont trahi la mort en subissant la putréfaction. Dans la même veine, les grandes désintégrations que Carnavale apporte au reste du monde (à travers ses populations, sa politique, ses sectes lucifériennes et même sa simple existence) peuvent s'expliquer par l'approche carnavalaise de la mort, du vivant et de la mollesse : Une volonté délibérée d'entreprendre la décadence comme un processus de construction autonome – la douceur clandestine de la pourriture. » Malgré tout le matériel sur la pourriture ou « le modèle carnavalais de la mort impossible » que nous fournissent les écrits de Kraznasov, le rôle de la décadence dans le socle socio-politique de la Cité Noire ne peut être cartographié qu'en s'appropriant un vocabulaire hautement technique. Cependant, une adaptation pseudo-idéologique (en effet, un total retardement) du discours de Kraznasov peut être récapitulée ici.
Les approches héroïques ou romantiques de la décadence (telles que prônées autrefois par le courant de l'Oulipo ou de la Déréalisation) considèrent la décomposition comme un processus de naturalisation (ou de retour à la nature), de disparition et de destruction absolues, de délivrance et de renaissance. Cependant, le but ultime de ces vues héroïques est la domestication et l'appropriation politique ou économique, car la pourriture ne peut être capturée ni comme une formation ni comme une destruction. La pourriture est un processus artificialisant qui est promulgué sur le substrat de tous les modes de survie.
En d'autres termes, la pourriture – contrairement à la mort – n'est pas extérieure à la survie, car elle se perpétue sur le substrat même de la survie, afin de repousser indéfiniment la mort et la disparition absolue. Dans la pourriture, l'être survit en se brouillant dans d'autres êtres (pensons aux abominations chimériques des quartiers inondés ou des Jardins Botaniques), sans perdre tous ses registres ontologiques.
En aucun cas la pourriture n'efface ou ne termine ; au contraire, elle maintient en vie. C'est là que le processus de putréfaction se sépare des machines de guerre transgressives de la terminaison, de l'annihilation, de la tragédie et de la violence (telles que les frappes balistiques de l'O.N.D.). La pourriture sape la mort et la destruction en les amenant à un endroit où il n'y a pas de pouvoir formateur (Puissance = p) et où, par conséquent, la formation défie à la fois l'intégrité saine et la mort ou l'effacement.
En dégénérant tous les aspects de la formation, la pourriture désocle le terrain même sur lequel le pouvoir est conduit, distribué et établi. Dans la lignée de la Chtonique, la pourriture perfore la formation du pouvoir sans fin, et ce faisant, empêche le pouvoir de s'investir dans la consolidation de sa propre structure. En conséquence, la pourriture bâtit un monde où le pouvoir ne peut que contribuer à la dégénérescence de la formation en un déchet sans fin – tous les domaines abjects des êtres.
Pour cette raison, la pourriture ne conduit ni le pouvoir (la puissance) à l'effacement et à l'éradication totale (p / 0 ; ou le nihil sans solide), ni ne fournit au pouvoir un terrain structurel et utilitaire. La prétendue corruption ou le déclin de Carnavale est le résultat d'un terrain infiniment perforé de formations sociales, économiques et politiques qui empêche le pouvoir d'être utilisé efficacement ou mis au service d'une cause saine.
En sapant le sol sur lequel le pouvoir peut être effectif et les lignes de destruction mobilisées, la décadence déroute – dans le sens d'un déraillement permanent – les processus de la fin. Si la définition sociale, économique et politique du pouvoir (celle qu'essaie d'imposer l'O.N.D. ou l'O.N.C) est déterminée par sa formation, et que la formation elle-même est décidée par son socle, alors l'assaut pacifique (non-annihilateur) de la pourriture sur le socle des formations de pouvoir s'effectue comme un sabotage concret contre la définition même du pouvoir.
« La décadence peut extraire la douceur du despotisme, et la persistance politique de l'abolition du pouvoir utilisable. C'est là le modus vivendi arcanique des systèmes de pouvoir carnavalais immortels, ces systèmes dont la pauvreté et la tyrannie contagieuses affectent le monde entier, sans aucune restriction géographique. En l'absence de toute surface consolidée capable de solidifier, conduire, transporter, conserver et développer efficacement les formations de pouvoir, le pouvoir ne se conforme plus qu'à la décomposition du système.
La détérioration des plateformes de formation (l'État central disparu depuis le Chaos de Carnavale) conduit à la dissolution de la chaîne de commandement et à l'échec de la tactique, qui requiert des formations régulières pour son dynamisme et ses modes de conduite. Mais cet effondrement du commandement ne laisse pas le système politique en décomposition sans défense, ni même pacifié. Au contraire, cet effondrement ouvre une sinistre arène paramilitaire (les milices privées, le SAD BB, les gangs des bas-quartiers) pour laquelle chaque activité ou utilisation du pouvoir se transforme en une stratégie aveugle, une stratégie sans ligne de commandement. Le résultat de ce déploiement paramilitaire, c'est Carnavale en tant que ravage absolu. Pourrir, c'est perdre la distinction entre le mou et le solide. En fait, on ne peut plus faire la différence entre une douceur irrésistible et une solidité inflexible quand on a affaire aux institutions et aux systèmes de pouvoir de la Cité Noire. » – Dr. Hersel Kraznasov, Défigurer l'Ancienne Vale. La pourriture peut concrètement (dans le sens du pragmatisme et des conséquences géo-polytiques) effacer la définition du pouvoir en positionnant P (la Puissance) sur un Zéro-sans-solide (p / 0) ; un processus qui ne se dessine pas par la dissolution du pouvoir, mais par le maintien en vie de ce pouvoir au sein d'hôtes obscurs.
Machine politique morte-vivante, le système carnavalais révèle ses véritables traits dans sa propre décadence. L'utilisation du pouvoir dans un système en putréfaction est une expérience nécrophile. La pourriture abîme le pouvoir sur les surfaces virtuelles du zéro, le laissant là pour pourrir et empester ; mais par-dessus tout, la pourriture siphonne la mort à même les vivants, sans jamais pour autant basculer dans la transparence noire de la mort définitive. Alors que l'avènement de la mort annonce la fin de toute capacité à fournir quoi que ce soit, le règne de la décadence commence précisément avec la perte de cette capacité. Cette mort progressive – qui ne peut déboucher ni sur un retrait complet ni sur une destruction totale – ne peut être goûtée qu'à travers la putréfaction et le chaos différencié qu'elle engendre.
La décadence introduit le pouvoir aux mésaventures de la matière. Mais ce sont les « entités en tant qu'êtres » (les citoyens, les clones, les monstres des égouts) qui narrent les aventures de la pourriture comme une odyssée cosmique entre eux. Dans la pourriture, les limites et les traits des objets sont mis à l'épreuve : une hyène est construite à partir du cadavre d'un chien qui à son tour génère des plantes (comme dans les Jardins Botaniques), de petits asticots à l'intérieur de vers plus petits, eux-mêmes à l'intérieur de corps grouillants innombrables. L'éveil de différentes espèces à partir d'une entité corruptrice est inhérent à la pourriture.
Dans une révélation troublante, le philosophe scolastique allemand Henri de Hesse l'Ancien suggère « qu'il n'est pas clair si tous les hommes sont de la même espèce ou non, et il en va de même pour les chiens et les chevaux... [L]es cadavres qui appartenaient à la même espèce de leur vivant peuvent différer en espèce les uns des autres lorsqu'ils sont corrompus. » Pendant la putréfaction, l'indétermination taxonomique et l'équivocité pure brouillent les frontières, non seulement entre les différentes espèces, mais aussi entre les entités d'une même espèce (voir les variations imprévisibles des clones Dalyoha). Lorsqu'elle est associée à des systèmes politiques en décomposition, une telle obscurité suggère une sinistre torsion socio-politique. Dire qu'un système politique en décomposition (l'anarcho-capitalisme carnavalais) traverse et englobe d'autres systèmes politiques est déjà assez consternant ; mais ajouter que tout système politique – y compris "développé" ou "démocratique" comme ceux de l'O.N.D. – pourrait en fait n'être qu'un gradient différencié d'une politique en décomposition, voilà une insinuation insondable.
Dans la pourriture, toute instance de dynamisme ou de régulation modulée par la différence d'équilibre entre les horizons de la vie (en tant que vivant) et de la mort est rendue incapable de fonctionner. L'individu est projeté au-delà de la mort et de la vie comme extrêmes existentiels. En traversant la douceur différenciée de la décadence, les êtres sont introduits à des modes de survie qui ne sont pas établis sur les domaines économiques du mourir et du vivre. Ces modes de survie ou d'être sont caractérisés par une enveloppement et un développement simultanés. L'objet ou le système en décomposition se replie sur son corps et ses traits minimaux (moins qu'une chose, plus que rien) et, en même temps, se déploie en d'autres êtres qui s'en différencient par la pourriture.
« Le cadavre d'un système politique est en fait son corps véritable (en forme de résumé effectif), dont les potentiels chimiques sont illimités. » – H. Kraznasov L'enveloppement et le développement de l'entité en décomposition décrivent un événement qui oscille entre l'abstrait (le repli vers le corps et les traits minimaux) et le concret (la différenciation vers d'autres êtres réels). La cosmogenèse de la décadence se construit entre les dimensions. Par la pourriture, la vie et la mort se multiplient et se putréfient l'une l'autre sans fin (car quelle pourrait être la fin de la pourriture ?) Il n'y a pas de délivrance pour le système qui tombe dans la confusion économique et l'absence de capacité de calcul (que ce soit de la mort ou du vivant) induites par le processus de décadence ; pas de salut, ni par la mort, ni par la vie. L'entité en décomposition devient une plaque de laboratoire sur laquelle germe la base-nécrophilie (où la mort est infiniment repoussée mais progressivement approchée).
La décadence est un processus limitrophe par lequel l'objet rétrécit progressivement vers zéro sans pour autant provoquer l'acte d'annihilation, la dissolution complète dans le nihil. La contraction infinie ou le rétrécissement de l'entité en décomposition équivaut à l'évaporation des qualités ou des attributs par lesquels l'objet est saisi ou accessible de manière transcendantale par l'humain – senti, expérimenté, reconnu, abordé et jugé. Cette évaporation des points d'accès - ou portails transcendantaux et conceptuls - replie l'entité sur elle-même. Alors que l'objet nous fuit, il se profile dans son propre royaume – tout cela grâce à l'intervention et à l'aide du néant, dont la proximité et l'éloignement sont tous deux infinis. Pour cette raison, Kraznasov pose une question politique qu'il s'attend à voir résolue en développant une éthique de la décadence : « Si un système politique en décomposition nous échappe à tous égards, abstraitement, concrètement et existentiellement, mais ne périt pas complètement, alors comment peut-il être jugé avec exactitude ? »
L'espace alambiqué et rose de la décadence – rose dans le sillage de la sémiotique de la guerre et de la paix, de la rougeur (le sang) et de la blancheur (l'os) et de leur contamination – impose la logique de la cécité à la connaissance humaine.
« La première chose que l'on remarque en vivant à Carnavale, c'est que la pourriture enveloppe ses objets dans une obscurité que les processus de terminaison et de croissance trouvent également répugnante. Pour l'État carnavalais, cette obscurité prend la forme d'un aveuglement-envers-la-mort, qui peut être contrasté avec le fait d'être aveuglé par la mort. » – H. Kraznasov Perdu dans une telle obscurité, petit à petit, on est mis à nu face au désordre, à la liquidation des frontières, à l'extinction infinitésimale, à la base-nécrophilie, et à cette pourriture fluide qui murmure « goûte à ta mortalité » tout en effaçant toutes les routes menant à la mort.
Planter la puissance sur le zéro froid (p/0) est le mécanisme même de la décadence ; c'est aussi le dernier sous-sol connu à partir duquel de sinistres systèmes carnavalais émergent sans genèse. La pourriture bâtit sans création. Le pouvoir a besoin d'un terrain – d'un socle, d'une légitimité – pour se muer en une puissance formatrice – le pouvoir de la loi, de l'État, de la religion, etc. – et la décadence handicape précisément ce terrain par lequel le pouvoir est d'ordinaire instrumentalisé.
Mais comment le processus de pourriture place-t-il la puissance sur le zéro de manière à priver le pouvoir de ses fondations ?
La réponse réside dans le délire différenciant de la décadence et son attitude cancéreuse envers le metron (l'échelle, la mesure). La formation, en général, nécessite des échelles pour maintenir sa consolidation et soutenir le processus de régénération ou de terminaison. D'une part, la décadence est la différenciation de l'être (attribué à une entité) vers d'autres êtres (comme la chair qui se fait moisissure) ; d'autre part, c'est la métastase des échelles et des dimensions à travers l'acte de décomposition (ou le déploiement de dimensions inhérentes aux formes nouvelles qui émergent de l'entité en putréfaction).
Pour un cadavre humain, il n'y a pas d'échelle anthropomorphique – ni abstraitement ni concrètement – mais seulement différentes dimensions, échelles et latitudes attribuées à de nouvelles formes et entités : les échelles de la perméation (les asticots), les dimensions parasitaires (les champignons), les latitudes aromatiques (les odeurs) et l'ampleur de l'inconnu. Bien que ces échelles soient déjà présentes dans le corps, la décadence les déchaîne avec de nouveaux taux de différenciation, indépendamment du corps en tant qu'hôte de potentialités.
Ici, la machinerie de la décadence recoupe le mécanisme de la cicatrisation excessive ou de la fibro-prolifération. Si les échelles sont utilisées pour l'entretien formatif et la perpétuation de l'intégrité (l'architecture classique), elles peuvent aussi faire dégénérer la formation lorsque leur taux de prolifération ou de différenciation dépasse la capacité de ladite formation et sa vitesse de régénération. C'est ce que l'on observe à Carnavale : des immeubles construits sur d'autres immeubles, des passerelles inutiles, des étages condamnés qui s'effondrent sur des labyrinthes souterrains.
En proliférant les échelles et en différenciant les latitudes de la forme, la décadence s'éloigne à la fois de la nature et du naturel. Elle s'écarte de la grande informité de la nature, qui abhorre les dimensions, les standards, les échelles, les metrons et les mesures à partir desquels les systèmes, les territoires et les assemblages sont construits, fabriqués et configurés pour fonctionner. Le processus de décadence, en fait, développe sa propre machinerie précisément à partir de ce que la nature abhorre – c'est-à-dire les échelles et les dimensions comme matrices et cadres des formations de pouvoir.
Cependant, l'approche de la décadence vis-à-vis des dimensions et des échelles est la même que l'approche du complexe du ▽ vis-à-vis du Tout : c'est la dégénérescence du tout consolidateur et l'incapacitation de la formation par rapport à sa gamme de différenciation (ou sa capacité à se réformer). La décadence traverse et saisit les dimensions comme des convolutions irréductibles de solide et de vide, des objets de différenciation infinie, jusqu'au point où les mesures ou les dimensions perdent leur capacité à étalonner ou à déterminer des régulations formatives.
Cet événement, cependant, ne conduit pas à l'effacement des dimensions ou des mesures – La décadence fait dégénérer les dimensions en les proliférant, en les transformant en vermine, et en les convolutant (voir perméation) ; elle encrasse tout ce qui est dimensionnel. Cela ne veut pas dire que la décadence entreprend la Volonté de la Nature et de son Capital détraqué en viciant les dimensions et les échelles. La malveillance de la décadence envers les échelles suggère qu'elle se déploie à travers les dimensions et les échelles formatives pour finalement descendre dans le dernier sous-sol des décombres de la dimensionnalité ou du solide démoniaque, c'est-à-dire le cadavre du solide. Il y a bien plus dans le fait d'être « solide » qu'on ne l'imagine, car si le solide était inférieur au vide et simplement un de ses symptômes, pourquoi le processus brutal et infini de la décadence n'éradiquerait-il pas la solidité une bonne fois pour toutes ?
Plongés dans la douceur clandestine de la pourriture, les dimensions et les metrons se détériorent sous la machinerie de la décomposition. Un dimensionnement excessif est la stratégie de la décadence, tout comme la solidité est son carburant. Dans la décadence, la désintégration est un moyen de dimensionnement excessif et de prolifération d'échelles, car la désintégration est une tactique terminale pour engendrer progressivement plus de dimensions en l'absence de toute force de consolidation (qui les utiliserait comme un Tout ou une formation).
Une entité en désintégration est une excrétion vermiculaire de ses anciennes échelles ; elle engendre de plus en plus de mesures, de micro-échelles, de cellules métroniques, de plaques de solide, de nexus labyrinthiques de dimensions et de décharges d'échelles inutiles. Dans cette mesure, parler de décadence locale (liée à un seul objet) est problématique, car la décadence fonctionne de manière externe à toutes les échelles et dimensions par lesquelles le local peut être séparé de l'épidémique et du global :
« Ma pourriture n'est pas seulement la mienne, mais la pourriture du monde entier qui se différencie de moi. Carnavale est peut-être une pourriture géo-politique obscure, mais le monde "développé" de l'Eurysie pourrait tout aussi bien, en fait, être considéré comme une Carnavale en décadence à une échelle épidémique et mondiale. » – H. Kraznasov La désintégration introduite dans un objet par les processus de pourriture n'est pas une désintégration régulière (comme la séparation en pièces composantes, fragments ou atomes constitutifs). La décadence est une désintégration non fragmentaire dans laquelle tout reste connecté à l'entité en putréfaction. La continuité est préservée en l'absence de dimensions consolidées et de mesures cohérentes.
Par conséquent, le processus désintégrateur de la décadence exprime la logique d'une douceur terminale où la continuité est le résultat de liaisons résiduelles et de l'impossibilité de rejeter ces liaisons. L'intégration, de même, est impossible car les échelles et les dimensions ne conservent plus la capacité de leurs pouvoirs formateurs. La décadence crée une continuité mucoïde dans la désintégration. Ce qui se passe dans la décadence, c'est un effondrement drastique dans la profondeur de la composition, où le contraste entre solide et vide est radicalement brouillé. Les liaisons résiduelles entre solide et vide sont en opposition subversive avec l'efficacité économique et la stabilité du tout. La désintégration est une lyse suivie par la subversion de la capacité à déterminer la quantité et la qualité de ce qui entre et de ce qui sort.
Pour la décadence, ramollissement et désintégration coïncident, à mesure que la formation est prise en charge par la Chtonique. Dans les événements Chtoniques, le dur existe à travers le mou. La ligne d'initiation de la décadence correspond à celle de la chimie : de l'intérieur vers l'extérieur, des composants durs et rigidement connectés vers des parties molles. La chimie commence de l'intérieur, mais son existence est enregistrée à la surface ; l'ontologie n'est, pour ainsi dire, qu'un symptôme superficiel de la chimie. La décadence extorque la douceur au dur, faisant du dur une usine infestée pour engendrer une douceur qui, à son tour, est anonyme même à l'informité de la nature. La douceur de la décadence est précisément une production de son ironie.
Le monothéisme catholan (et les philosophies moralistes de l'O.N.D.) présuppose que toute dissolution ou effondrement du solide est un processus vital et sûr avançant dans la direction d'un Retour (à la nature, à la création, ou au divin). Selon la doctrine du Retour, toute instance de solidité sera livrée en toute sécurité à ses éléments de base ou à son origine lors de sa dissolution. Un tel Retour à la matrice originelle de l'existence est nécessaire pour l'horizon de pureté – des cendres aux cendres, ou de la poussière à la poussière – qui est le fondement du projet créationniste Divin et la preuve de son exactitude.
Pendant la décadence, cependant, cette course au Retour (un avènement créationniste ?) par laquelle la délivrance ou le salut est attendu, dévie vers quelque chose de fondamentalement dérangé : un chaos externe à l'utopie de recyclage du Divin. Dans les anciennes traditions médicales et alchimiques, cette production irrécupérable de la décadence est appelée fumée ou miasme. Cet esprit plastique ou gaz dessine l'ultime inlocalisabilité de la décadence en tant qu'épidémie plutôt que phénomène local. Ce n'est pas un hasard si le miasme et la peste ont souvent été assimilés l'un à l'autre.
La chimie/l'alchimie commence(nt) par la décadence. Dépouillé devant les agents chaotiques de la pourriture, on peut toujours se demander : « La pensée n'est-elle pas elle-même une pourriture gazeuse ? » La question se réverbère de façon cancéreuse à travers l'air fétide de Carnavale. La résistance à la décadence est à la fois futile et fertile. Mais alors, qu'est-ce que la fertilité au sens de la résistance à la pourriture ? Il y a une faille béante de possibilité, au creux de cette question.
[justify]Le texte ci-dessus démontre à quel point le monde au sens large a sous-estimé le risque évident de dissolution-psycho-cognitive (dite cognitohazard) auxquels sont exposés les agents et soldats déployés sur le sol de la principauté. Ici, l'agent théorise la ville comme une maladie auto-immune et poisseuse qui refuse de mourir, transformant, selon elle, nos concepts de "victoire" ou de "défaite" en abstractions insuffisantes pour saisir la nature véritable du conflit et du lieu sur lequel il se place : en somme, l'OND ne pourrait pas mener une guerre victorieuse contre le territoire même.
Nos conclusions concernant Citoyenne-Agent ██████ sont les suivantes :
Elle sera retirée de l'Unité d'Escorte Spéciale avec effet immédiat. Il lui est formellement interdit de s'approcher à moins de 50 kilomètres des côtes carnavalesques.
L'agent sera transférée dès mardi par navette sanitaire vers les Sanatoriums de la côte est du Paltoterra. Trois mois de repos au soleil, de bains de mer et d'isolement complet loin de toute littérature théorique ou de toute substance chimique lui sont prescrits.
Obligation de suivre deux séances quotidiennes de déprogrammation cognitive (soutien psychiatrique renforcé, échelon 5) avec le docteur N. Sarchisian. (le "rapport" de la citoyenne lui sera aussi transmis. S'il est utile de le préciser, Sarchisian est notre principal expert en cognitohazard).
Des mesures similaires doivent être prises pour l'ensemble des citoyennes et citoyens de l'Unité d'Escorte Spéciale.
Concernant la citoyenne Sukaretto, elle semble - quant à elle - parfaitement insensible à la situation. Néanmoins, nous recommandons un examen psychologique approfondi.
V. Rajamouli Pour le Commissariat Suppléant à la Sûreté du Grand Kah.
Dans la séquence 28 du Festin Bleu, lorsque l’Empereur franchit pour la seconde fois le seuil de l’Abattoir N°3, le spectateur peut constater une aberration géométrique. Les mesures internes du centre de détention dépassent manifestement ses dimensions externes et l’angle du couloir d’accès à la cellule est impossible considérant la forme de la pièce. Un choix que les critiques comme le Dr Hanvencraft ont qualifié de purement métaphorique.
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Dans le quatrième poste retraçant le passage de Rai Itzel Sukaretto en Carnavale, lorsque la Princesse franchit pour la seconde fois le seuil du Palais des Brumes, elle peut constater une aberration géométrique. Les mesures internes du secteur dépassent manifestement ses dimensions externes et l’angle du couloir d’accès au hall est impossible considérant la forme du bâtiment. Un fait que les analystes comme le citoyen V. Rajamouli ont qualifié de purement métaphorique. Rai ne s’en soucia pas un seul instant
Je pense que nous avons atteint une sorte de point critique quant à l’existence de l’individu dans la société. Une sorte d'« effondrement spirituel ». L’explosion des cas d’autisme, de trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, de troubles bipolaires de type II, de schizophrénie, de burn-outs et autres semblent indiquer que l’être humain cherche à se libérer. Nous nous retrouvons souvent dans une situation où même nos rêves sont contrôlés par l’idéologie capitaliste. Les réseaux sociaux et internet nous ont fait perdre notre vie privée et notre indépendance. Et aujourd’hui, les esprits disent NON. Le tissu social se déchire. Les extrémismes politiques se banalisent et les idées marginales ont le vent en poupe. Le mode de pensée « schizo » s’est normalisé, et les gens ne partagent plus la même vision de la réalité. L’IA brouille encore davantage la frontière entre le rêve et le monde réel. Les gens cherchent leur sens de manières toujours plus bizarre.
Nous avançons vers l’inconnu. Collectivement. Il semble que les structures de pouvoir soient en train de s’effondrer pour de bon. On observe aujourd’hui des tentatives évidentes de gérer la crise par le biais de la technologie et de la surveillance. Ceux qui sont au sommet de la société savent qu’ils perdent le contrôle. Alors ils injectent des milliards dans des projets destinés à créer des réseaux de surveillance et de contrôle. Ils veulent nous implanter des micropuces dans le cerveau. Mais il est peut-être déjà trop tard pour ça.
Et nous traversons une époque étrange où toutes les idéologies et les religions ont été déconstruites. Même la déconstruction elle-même a été déconstruite. Nous vivons dans une sorte de post-post-structuralisme. Toute tentative de créer une nouvelle idéologie est vouée à l’échec. Le conservatisme à la mode actuel n’est qu’une expérience postmoderne, une simple simulation. Il n’y a rien sous le vernis. La jeunesse fait son marché de manière frénétique parmi les idéologies et les religions. Hier, c’était une sorte d’anarcho-féminisme queer et social, et aujourd’hui c’est le nationalisme réac bardé de tendances populistes. Tout ça est fait dans le but de maintenir un ordre artificiel au milieu d’un effondrement. Mais non, personne n’aura droit à sa dictature du prolétariat ni à son utopie pavillonnaire des années 1950. Tout ce que nous récoltons, ce sont des effondrements nerveux et des burn-outs sans fin. Le Monde Libre ne créera rien qui dure plus d’une semaine. Le Capitalisme ira droit vers une dépression nerveuse sous kétamine lorsqu’il réalisera qu’il ne peut pas diriger le monde.
Ce qui nous attend est un mystère. Peut-être une sorte d’effondrement mondial qui finira en guerre nucléaire. Ou peut-être allons-nous simplement donner vie à une IA génocidaire qui estimera que nous sommes allés trop loin et qu’il faut nous éliminer. Ou peut-être qu’une liberté sans précédent, affranchie de l’histoire et de l’idéologie, se profile à l’horizon.
Soit, soit. Et c’est pour ça qu’il est à la fois inutile et parfaitement adapter de tuer les idoles.
viande
Rai a posée le pied dans le palais des brumes au moment où les lumières de la ville ne suffisaient plus à complètement éclipser la nuit, alors que les sirènes continuaient de hurler dans les caniveaux éventrés et des rues, et qu’on savait bien quelle terrible bête en émergerait bientôt, pour ramper vers la sacristie urbaine, et se faisant, la Princesse rouge s’imagine comme une voleuse, ou une truande, des versions inférieures de ce qu’elle espérait secrètement devenir : une assassine, le meurtre n’étant chez elle pas une nature mais une conclusion mécanique et inévitable, dont toutes les pièces avaient été mises en place avant même sa naissance, au moment où l’on avait décidé dans une chambre ou un salon obscur du nord de l’Aleucie qu’il y aurait un troisième empire kah-tanais, et que la Confédération mourant devait être abattue pour de bon, et qu’on avait sous-estimé que ce la guerre ferait pour l’esprit révolutionnaire, et éveillerait chez un peuple kah-tanais oublié à son insoumission, mais soudainement rappelé à sa violence, et oui, elle le réalisait sans difficulté, le seul hasard de son existence était son genre, sa naissance en tant que femme, qui avait conditionné d’autres éléments encore dans sa jeunesse, dans sa perception sociale et politique, dans le rapport que le monde avait entretenu avec sa personne, et qu’un substrat atavique de sexisme avait tourné, par son aspect exceptionnel de princesse et de fille ennemie de la nation, en avantage inexplicable et ténu, car elle savait sans doute possible que le « prince rouge », si les hasards de sa naissance avaient fait d’elle un homme, aurait connu une fin prématurée ou une existence sombre et solitaire, et eu droit à moins de sympathie, sinon en cause d’un sexisme kah-tanaise, à cause de celui de sa propre famille biologique, les blancs en exil – à l’époque simplement la famille impériale – qui ne pouvait envisager un seul instant d’avoir pour seul héritier une héritière, et lui avait longtemps refusé l’éducation qui aurait pu la forger en arme de la réaction, la délaissant plutôt dans un traumatisme cruel qui avait largement facilité l’exercice de sa propre reconstruction, car là voilà enfin dans le palais des brumes, et sous les poutrelles et les arches de sa structure baroque, et devant elle une façade haute couverte de grandes fenêtres, et de balcons, et de gargouilles, et de battants grands ouverts, à l’intérieur desquels le vent s’engouffre, traînant à sa suite de longs rideaux rouges et bleus, et noirs, et une immense sensation de vacuité, car on ne trouve aucune lumière dans cette structure, et qu’il lui sembla soudaine que les lieux avaient pu être évacués, et tout ce chemin parfaitement inutile, une hypothèse qu’elle avait longuement envisagée, et refusée de réellement prendre en considération : non, sa famille y serait, elle aurait sa vengeance, elle sauverait son frère, le clone de son père.
« Pour être honnête j’ai du mal à voir le lien entre la mort des idoles et l’autisme », dit enfin Shinzo. – J’entends. – Je ne veux pas dire que c’est faux, simplement, je ne suis pas sûr de comprendre. – Ce n’est pas un problème. »
Clue intervint à ce moment, le jeune militaire semblait sincèrement curieux.
« Est-ce que c’est prouvé, scientifiquement ? »
Rai n’offrit pas de réponse. Shinzo resserra sa prise sur le canon de son fusil, et le pointa en direction du bout de la rue. Bien que son regard succédât au geste, les légions de pins accrochés à ses épaules fixaient encore la princesse. Elle leur rendit un sourire énigmatique. Derrière, Matchmaker approchait d’un pas rapide et pratiquement silencieux. Arrivée au niveau de Rai, elle se pencha vers elle.
« Tu décris le monde capitaliste. – Mais est-ce que ça ne s’applique pas aussi au Grand Kah ? – Sommes-nous contaminés ? »
Rai considéra la question, la considéra longuement, sincèrement. Sur sa droite, Clara eut un petit glapissement joyeux, puis braqua sa lampe torche vers le visage des deux femmes. Les masques à gaz mats semblaient avaler jusqu’au dernier photon.
« Moi ça me semble évident », dit Clara. « Une Révolution est totale, ou bien elle reste à faire. Tant qu’il reste un monde capitaliste, le Grand Kah est inachevé. Nous souffrons toustes de douleurs fantômes ! On nous promet un avenir qu’on a pas le droit de toucher ! – C’est faux », répondit Matchmaker. Puis elle soupira.
Clara secoua la tête et braqua plutôt sa lampe sur l’avant, projetant l’ombre Matchmaker sur le goudron noircit de la chaussée.
« Chialeuse. »
Le Palais de Brume écrasait toute la rue de son ombre, et sa surface même semblait avaler la guerre. Parce qu’elle y était déjà entrée une fois, sous un masque et en profitant d’une occasion lui assurant une forme d’anonymat, l’endroit lui était bizarrement familier, comme si elle en avait déjà rêvé – ce qui à plus d’un titre était parfaitement exact. Sa récolte sporadique et fiévreuse d’informations sur l’ultime point d’exil des siens avait eut pour principal effet d’enrichir en détails les cauchemars récurrents qu’elle faisait sur ce lieu : le palais avait échappé au statut de fantasme pour devenir l’ultime émanation psychologique d’un complexe à la fois architectural et historique, duquel elle arrivait à peine à s’échapper.
Avec le temps, le Palais des Brumes était devenu un signifiant creux, détaché de son signifié originel pour devenir autre chose, le symbole, le vocable, le sens rattaché à ce fantasme, et à cette obsession, et pendant plus de deux ans, Rai souffrit de ne penser, boire, manger, respirer, qu’à travers l’existence du Palais, en ultime prison, dépotoir, ventre affamé et matrice stérile d’une société dont elle aurait pu être reine. Elle détestait cette perspective, la Révolution lui offrait déjà son lot de loisirs, et de corps – elle détestait les corps, et la violence, et le meurtre, et aurait pu être une fille très douce, et très gentille, et très aimée, et admirablement agréable, si le soutien psychologique qu’on lui avait gentiment fourni durant son enfance avait continué après la disparition de Zhihao, quand elle avait pour la dernière fois de sa vie du mis le dernier coup de balais dans appartement, avant de ne plus jamais y revenir, et qu’elle avait réalisée qu’elle avait été trop jeune pour le faire avec sa mère, et qu’elle était seule, et qu’elle ne comprenait rien, et qu’on lui avait dit « tu es admirable », et « tu es forte », mais jamais, au grand jamais, « je te comprends, installe-toi à côté de moi, allonge-toi sur mes genoux et pleure », et que toute la sororité du monde, et toute la beauté du monde communaliste, et toute la fontaine de jouvence que promettait la Confédération ne lui avait été acquise que trop tard, trop tard, faisant de sa jeunesse et de son enfance, alternativement, la source vive d’où elle avait pu sortir vainqueur et magnifique, où un immense gâchis. Il fallait maintenant le solder.
Elle fit un geste vers Shinzo, levant sa main au niveau de son visage, puis l’abaissant d’un mouvement fluide en direction des portes principales du Palais. L’opérateur acquiesça et tenta d’abord de l’ouvrir par des moyens traditionnels. Les deux battant ne bougèrent pas. Shinzo pivota vers le reste de l’équipe.
« Il va falloir la démolir. »
Ce qu’ils firent. Matchmaker ordonna aux autres kah-tanais de s’éloigner et de former un cordon de sécurité, et Clue tira deux pains d’explosifs directionnels de son sac, traversa une première fois la rue pour les remettre à la militaire, avant de battre en retraite. Le plan d’assaut du palais avait été vu et revu, négocié et réfléchit par des générations d’analystes et d’officiers politiques, considérant tous l’existence des blancs en exil comme un crime grave contre la Confédération, que seule le poids entier du Commissariat Suppléant à la Sûreté avait été capable de préserver pendant plus de trente ans. « Ainsi nous savons où se trouvent nos ennemis ». C’était ce que prétendait Styx et les siens. L’argument n’était pas entendable pour l’Armée, moins encore pour ses forces spéciales, moins encore pour celles de la Citadelle, où l’Union avait exilé tous ses plus indécrottables fanatiques. « Nos ennemis sont partout », et si l’opportunité de présenter, il fallait les tuer.
On avait tout envisagé. Frappe de missiles, juste de satellite, assaut de grande, moyen ou petite ampleur, infiltration d’un agent double au sein du Palais, explosifs dans les égouts, incendies volontaire, gaz. La plupart des analystes s’accordaient à dire que si cette opération devait un jour voir le jour, elle se ferait dans des conditions d’ingérence express, avec déni plausible. Peut-être trois ou quatre formations de six militaires amenés par hélicoptères, menant une action coup de poing devant durer, peut-être, un maximum de vingt minutes, entrée et sortie comprises.
La configuration actuelle – une escouade seule, menant une opération sans soutien aéroporté – appartenait au champ des « propositions minoritaires », comprendre, considérées improbables. Comme quoi. Mais cela ne changeait rien u fait qu’il fallait le faire, que tout le monde ici était d’accord avec les bases philosophiques même de ce déploiement. Tout au plus, ça les informait de la façon dont ils devaient procéder : avec prudence. Si les blancs en exil n’avaient à priori pas été capables de former un appareil de sécurité lourd, le caractère réduit de l’équipe d’intervention requérait néanmoins une forme de prudence de leur part. Une fusillade de grande ampleur, pour autant qu’elle doive avoir lieu, ne se déroulerait pas sans perte.
Matchmaker se redressa, et trottina jusqu’aux siens. Elle s’accroupit à l’angle de la rue, à côté de Rai, et lui tapa l’épaule, deux fois.
« C’est bon. »
Rai acquiesça, ravalant une remarque. Oui, le fait même que Matchmaker était à ses côtés signifiait qu’elle avait manifestement terminée d’implanter les explosifs. Joli pléonasme. Mais la communication servait un rôle social qu’elle n’ignorait pas – ici, à lui indiquer sans le dire qu’elle pourrait donner, quand elle le voudrait, l’ordre de déclencher les explosifs.
Là encore, Rai le savait déjà, mais elle soupçonnait que Matchmaker faisait acte de sollicitude. Détruire cette porte, s’engouffrer dans le Palais des brumes. Elle devait supposer – et à raison – que Rai ne le ferait pas sans réaliser les implications étranges, sans peser le poids de son histoire personnelle. Finalement, la Princesse Rouge poussa un soupir. Un réflexe, qui visait juste à détendre ses muscles. Pas un centimètre de sa chair n’était pas crispé, et son cœur dansait un tango entre ses côtes. Sa peau, trop maigre, semblait coincée sur la fourrure d’une bête, une bête qui n’avait aucune envie de rester entre ses os.
« Merci, Match. – Hmhm. » La militaire fit un signe au reste de l’escouade, tapa une fois le côté de son casque, puis referma son pouce et pointa ses quatre autres doigts en direction de la porte : tenez vous prêts. Clara leva un pouce approbateur, les militaires semblèrent fusionner avec leurs armes. Un ajustement centimétrique, invisible de leur posture, et ils devenaient des cyborgs, leurs armes comme autant de nouveaux membres. Rai acquiesça.
« Go. »
Et Matchmaker déclencha les explosifs. Une déflagration, comme si la foudre s’était abattue sur la porte, inondant la rue d’une lumière vive qui chassa l’ombre du Palais, et d’une tonner terrible qui fit vibrer tous les os de Rai, et souffla une poussière couleur rouille jusqu’à elle. Les immenses battants de bois sombre furent arrachés à leurs gonds, leur partie inférieure transformés en volées d’échardes projetés sur le tapis rouge et noir du hall, et le sommet des portes s’abattant lourdement contre les panneaux peints de ses murs. Crack. La poussière eut à peine le temps de retomber, Matchmaker s’élança en première, immédiatement suivit de Shinzo. Clara se plaça derrière Rai et lui pris le bras pour l’aider à se relever. Clue fermait la marche. Le faisceau de la lampe montée sur son fusil balaya la rue, puis il courut à la suite des autres.
« Une explosion de plus », dit-il en arrivant sous l’encadrement de la porte.
Personne ne lui répondit. Il acquiesça pour lui-même, et jeta un dernier regard en direction de la rue.