La Capitainerie a de beaux restes ! La guerre nous aura pris les Colchiques mais elle nous aura laissé la Capitainerie. Entre le joli quartier et sa place aux Dix-Mille Mines Antipersonnels, et les décombres à demi-engloutis d'une zone portuaire du début du siècle dernier, y avait pourtant pas photo sur le potentiel, à tel point que les autorités municipales avaient déjà rayé, dans la mandature précédente, ce quartier mal famé du port de la carte de la ville. Investi par des miséreux et des pêcheurs illégaux à la palourde, la Capitainerie pourra-t-elle reconquérir le coeur des Carnavalais ? C'est en tous cas le pari qu'a fait Julonin Venbranle, candidat à la mairie, en lançant le premier navire carnavalais entièrement dédié à... la visite des fonds marins. « Bravo Julo' ! » s'extasient des camarades, ouvriers et trafiquants de bêtises de ce quartier mal réputé aux yeux de Commissariat Central, connu pour ses faits de contrebande et ses phares écroulés au-dessus d'entrepôts lugubres. « Lâchez-tout ! » A l'occasion du baptême du navire, auquel nous avons pu assister, le champagne a été explosé sur une coque en onyx allié au duralumin, un matériau léger et résistant adapté à la course sous-marine. Côté propulsion, bien que les types patibulaires qui surveillaient ces mois derniers le chantier à cause d'incursions de petits curieux nous en défendent l'accès, un technicien plein de pustules a pu nous renseigner ; « moteur à sels froids intégral », une astuce pertinente pour garantir la parfaite autonomie du navire sous l'eau. Quant à la vie à bord, elle est assurée par l'une des plus étonnantes trouvailles dans les eaux de Carnavale ces dernières années : un purificateur d'authentique sirenière, signée par Edouarnaud Folbouteille, concepteur génial de la fin du grand siècle... Et dont on ne croyait exister plus aucune des créations à mi-chemin entre l'art et la science. Grâce à ce purificateur, le sous-marin pourrait avoir une autonomie en oxygène virtuellement illimitée, au point de garantir une qualité d'air digne des plus hautes altitudes... Une condition essentielle pour le maintien des qualités organoleptiques de la chair de sirènes, un mets prisé dans la haute société princière, et dont Julonin Venbranle assure avoir redécouvert le filon.

Avez-vous déjà goûté à la chair de sirènes ? « Excellent en sushis », selon un diplomate oriental, ce produit fait partie des grands classiques de la cuisine carnavalaise des Flamboyantes, à l'époque où tout allait bien. « Des filets délicats étaient ramenés fraîchement depuis les Marquises », se rappelle une baronne en comptant sur ses doigts mécaniques les jours qui la séparent de sa fringante jeunesse. « Une seule bouchée contribuait à vous plonger dans un état... hum... difficile à décrire... » Son visage se pâme. « Si vous pensez en avoir déjà goûté, on vous a arnaqué », prévient cependant Cyril d'Olive, chef quatre étoiles, qui rappelle que « c'est une chair extrêmement délicate » qu'on « ne doit pas préparer n'importe comment », car c'est aussi une chair très dangereuse à consommer si elle n'est pas entièrement préparée par des professionnels.
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| Le Poisson-Chat, l'art de vivre sous la mer ? Nous avons pu nous risquer dans les coursives du navire juste avant son plongeon, à la sortie de la cale sèche, dans l'un des hangars déserts de la Capitainerie. « Le navire est tout-équipé », montre Marie-Amande Glumelle, architecte et décoratrice ayant rejoint le projet pour les intérieurs. Electricité, gaz, eau courante chaude et froide... Grâce à ses hélices natatoires, le sous-marin peut assurer un bain par jour aux occupants, dans une salle d'eau art déco charmante. Lits, parquets en palissandre du Mirobansar, et un salon aux baies vitrées donnant sur les énigmatiques profondeurs se sont laissés à peine apprécier du regard. « Il peut y avoir une douzaine de passagers », plus quinze hommes de bord, qui logent dans des couchettes mignonnes et confortables à l'arrière du navire. Le yacht personnel de Julonin Venbranle est cependant, en plus des espaces de détente, doté d'une soute étanche comportant un liquide amniotique et deux grands harpons en acier, actionnables par un poste de chasse situé juste sous le nez du sous-marin. « C'est là qu'on peut s'asseoir pour les pister » et les attraper, semble-t-il, bien que nombreux soient les sceptiques quant à la faisabilité réelle de ce métier déshonorant de sirenier. « Si elle a jamais existé, l'espèce est disparue », tempête un scientifique attaché au Museum Carnavalis, qui conteste les bravaches interprétations juloniniennes des faits et de leurs implications.
Faire campagne à l'international ? Certaines sources avaient pourtant pointé les défaillances financières et l'opacité du financement de la campagne du candidat, oscillant entre opposition et séduction vis-à-vis d'Améthyste « Poupette » Castelage. Après avoir ravis les Carnavalais, le « maire de notre coeur » est-il en odeur de disgrâce auprès du pouvoir ? L'équipe Venbranle le nie, et dit se préparer au développement des activités commerciales de celui qui est tout à la fois trafiquant, océanographe et harponneur de sirènes. Pour la presse people, le baptême du Poisson-Chat est pourtant moins le lancement d'une entreprise de patron-pêcheur qu'une sortie bling-bling pour impressionner la galerie. Quant à connaître sa destination, le candidat s'est fait souriant et évasif : « Oh, nous nous reverrons bien ! » a-t-il assuré, rappelant les coordonnées de ses avocats pour le joindre durant son escapade. Se rendra-t-il pour son procès à Messalie, où il a été convoqué récemment ? « Il pourrait aussi s'y faire représenter », estime-t-on dans son entourage, et citant plutôt l'envie du candidat de prendre des vacances et de se mettre à la recherche de Violoncelle Sucre, son assistante et numéro deux, toujours manquante malgré le silence des médias.
Prométhéisme : Carnavale toujours très en retard, selon les philosophes « C'est copyright » : les Prométhéistes carnavalais ont pu célébrer l'essaimage de leur idéologie de progrès technique à travers des communautés de fidèles à l'international cette semaine. « PSYOP » de la Cité noire pour les uns, « victoire culturelle » pour les autres, ce succès indéniable d'un mot qui passe à la postérité sur le devant de la scène médiatique mondiale attire cependant des points de vigilances sur la mégalopole carnavalaise, qui accuse de nombreuses défaillances au regard du mouvement. Pour le prométhéisme, science, conscience et moyens techniques doivent transformer le monde pour résoudre les problèmes de l'Humanité. Un objectif glorieux qui rend ses inventeurs chafouins : avec quarante millions de miséreux à demi-rongés par les vers, Carnavale passe aujourd'hui, à l'heure de l'expansion paradisiaque du confort technologique, comme un « tas d'ordures irradiées »... La prochaine municipalité saura-t-elle y mettre bon ordre ? La grogne monte.
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