Omach ila lev Loduariy
AlinéaLe jeune caissier se glissa avec difficulté dans celle-là, le visage défait et le poing serré. Bientôt il s’était confondu dans la multitude. Sa surprise, sa sueur et sa peine s’étaient jointes dans ce triste fleuve que figurait la procession. Des centaines de personnes, sinon des milliers, marchaient là, la tête haute et l’air hébété. Ils regardaient autour d’eux, sans vraiment comprendre. Tous avaient partagé une profonde conviction maintenant désabusée ; tous avaient été convaincus que l’alliance des peuples laborieux les mènerait à la victoire finale. Que d’ambitions rompues ! de colères sourdes, de déceptions cinglantes. Ils tenaient un destin abstrait et impersonnel pour cause de leurs malheurs, en attente d’un coupable plus commode. Par deux fois, les événements s’étaient précipités en défaveur de ces pauvres hères. Quelques années auparavant, l’Empereur était mort, rapidement suivi par le maître de la Loduarie. Maintenant, celle-ci finissait de sombrer ; elle se retirait du monde avec la résignation d’un moribond se jetant dans un fleuve.
AlinéaLe garçon avait appris l’assassinat d’Aurore chez lui, devant son poste de télévision. Depuis, il avait couru. Couru pour confronter sa réalité au monde, et le monde à sa réalité ; parce que l’un et l’autre ne semblaient plus s’accorder dans un tout cohérent et harmonieux. Du moins, pas d’une façon qui lui permît d’entrevoir quelque avenir favorable pour lui-même, ou quiconque qui comptât. Sans la Loduarie pour soutenir l’eurycommunisme partout où il le fallait, les choses paraissaient comme assombries, privées de tout optimisme. Ils étaient nombreux, ce soir, à subir le dur coup de la désillusion, à se trouver soudain incapable d’une pensée en avant. Et, plus pesant, le deuil commençait d’étreindre leur cœurs fatigués par de trop longues luttes. Ils s’étaient battu pour leur vies ; celles-ci leur paraissaient maintenant plus ternes. Ils s’étaient assemblés sur la place pour trouver des compagnons dans leur stupéfaction.
AlinéaA une dizaine de mètres, un ainé tenait un drapeau rouge contre lui, sa hampe blanche fermement agrippée dans sa main serrée. Il le tenait comme son propre étendard, dressé haut vers le ciel, comme un défi à la sinistre providence qui les avait conduit ici. Et il n’était pas le seul : les drapeaux se dressaient en une multitude d’épines sanglantes dépassant de la marée humaine ; ils juraient, de par l’unicité de leurs teintes, avec les vêtements bigarrés de leurs porteurs ; aussi une auréole rouge semblait-elle surplomber le terne amas de ces âmes en deuil.
AlinéaCependant que le rassemblement gagnait en volume, le ciel s’assombrissait. Le cortège avait désormais cessé tout mouvement, comme en attente de quelque chose. D’aucuns se tournaient les uns vers les autres, le regard fiévreux ; d’autres encore levaient les yeux vers ce ciel qui les narguait. Des gouttes commencèrent à choir. D’abord quelques-unes, elles se muèrent bientôt en une averse éparse, mouillant doucement les habits de l’assemblée. Pourtant, personne n’y prêta attention pour l’instant. En fait, les gens étaient maintenant captivés par une poignée d’orateurs qui se dégageaient de la foule ici et là. L’un d’eux, une ouvrière, exerçait une sorte de magnétisme étrange sur les auditeurs de cette soirée. Petite, les cheveux gris et l’air fatigué des travailleurs. Ses orbites profondes laissaient paraître une paire d’yeux enfoncés, sombres et défaits. Mais un éclat singulier y couvait, comme une résistance que rien n’avait encore su briser. On devinait l’espoir qu’elle avait placé dans Veychter et le nouveau régime, et la tourmente de cette issue inattendue. Elle se tenait debout sur une voiture, surplombant ses camarades avec une assurance résignée. Le poing vers le ciel et le regard vers les autres, elle tremblait imperceptiblement.
Alinéa« Camarades, » disait-elle. « Camarades, gardez vos larmes pour plus tard. Regardez, le ciel pleure déjà pour nous. Nous n’avons nul besoin de perdre espoir, parce que notre lutte est juste… et c’est pourquoi elle gagnera toujours ! Nous somme le peuple du marteau, ceux qui construisent à coups sur l’enclume. Nous connaissons la rue, l’infortune, le goudron et la peur. Et… Les grands bourgeois ont toujours essayé d’abattre nos lumières et de nous imposer une nuit de misère. Et toujours nous avons su nous relever, vivre encore un jour de plus… » Elle renifla nerveusement. « Aujourd’hui, le socialisme a perdu son phare ; nous le pleurerons. Mais avant de faire cela, montrons d’abord notre colère à ses assassins ! Qu’ils soient rois, kapos ou prétendument populaires, les ennemis du peuple seront défaits par notre vengeance, car notre vengeance sera portée par toutes les petites mains de ce monde qu’ils méprisent tant. La Loduarie vivra dans les ombres, et le peuple continuera d’être soleil. Qu’Aurore vive avec nous à travers la renaissance de cette époque faillie. Longtemps les Loduariens nous auront guidés sur cette voie, et c’est désormais notre tour d’aller à la bataille. »
AlinéaElle s’arrêta un instant, haletante dans sa fièvre. La pluie tombait maintenant plus drue sur leurs têtes décoiffées. « N’oublions pas, camarades, que les lumières ne peuvent être éteintes. Même précipitées dans la mort, celles-ci montent au ciel et forment de nouvelles étoiles pour nous inspirer… fussent-elles une nation entière ! Notre étoile à nous a le goût du soufre, mais elle éclaire comme un millier ! Nous sommes les enfants de la renaissances, tous fils et filles d’Aurore sous le drapeau des révoltés. » Et le tonnerre gronda avec ces paroles tandis que les nuages crevaient les uns après les autres, déversant des torrents sur la foule indifférente à la furie des éléments. Elle se tut.
AlinéaLe jeune homme acquiesça du chef, les yeux levés vers cette oratrice inspirée. Ils brillaient furieusement, sans qu’il pût encore parler. Le silence s’était fait progressivement devant la voix de l’ouvrière, les poings se serrant au fur et à mesure que les regards s’embrasaient. Le tonnerre sonna dans un calme parfait, seulement troublé par des respirations tendues et des reniflements intempestifs. Enfin le garçon cria. Des exclamations semblables montèrent de la foule en rafales, chacun y allait de son commentaire ou de son sentiment. Un vieil homme grommelait à propos de la disgrâce kartienne, un employé jurait s’engager dans l’armée dès le lendemain quand une femme exhortait ses voisins à porter leurs sentiments au Premier ministre qui « pour sûr, compatirait avec ses citoyens et camarades. » Une clameur se forma peu à peu, montant toujours plus haut et plus forte. Enfin, quelqu’un s’écria : « Les nuages s’écartent ! Notre étoile brille pour toujours ! » Et la voûte nocturne de révéler une étoile rouge indistincte, scintillant dans une brèche de la nue.
AlinéaL’accalmie ne dura qu’un instant, et bientôt la pluie redoublait et contraignait la foule à se disperser. Son rassemblement n’était toutefois pas passé inaperçu. Le Palais du peuple, demeure de service du Premier ministre, se tenait non loin de la place où l’assemblée avait eu lieu. Veychter était pensif, les yeux tournés vers la fenêtre de son bureau. L’orage grondait, dehors. Le dirigeant allait et venait dans l’espace réduit de la pièce. Il pensait, la mine soucieuse ; et agitait constamment ses mains dans son dos, les tenant et les tordant nerveusement. Sa respiration était saccadée et appuyée, il étouffait. La pluie battante lui tapait sur les nerfs. L’homme peinait à garder les yeux ouverts, mais il les tenait pourtant écarquillés, regardant sans voir.
AlinéaVeychter s’arrêta soudain — une planche avait craqué. Il resta immobile, le corps tendu dans la pénombre ; en fait, il frémissait doucement, comme sous l’effet d’une maladie. Il avait planché tantôt avec ses conseillés sur la conduite à adopter face aux événements loduariens, un communiqué avait été réalisé et le reste était en bonne voie. Le ministre s’assit, comme si ce simple geste pouvait le sortir de sa fièvre. Il jeta un autre regard par la fenêtre, un éclair fusa. Il se leva, se dirigeant vers la vitre. L’air était lourd. L’homme esquissa un geste pour ouvrir la fenêtre, puis se ravisa aussitôt, plaquant sa main contre sa jambe dans une tentative de contenir son trouble. Veychter devait mettre son corps en mouvement, dût-il errer dans le Palais, pour assouvir cette insupportable sensation d’attente.
AlinéaCette fébrilité ne le quittait pas depuis plusieurs heures, au contraire. La sensation lui était hautement désagréable, comme une démangeaison continue de son esprit que rien ne pouvait soulager. Sans que le ministre ne pût l’expliquer, il déambulait maintenant dans les couloirs désertés du Palais. Il s’étonna un instant de n’apercevoir personne, puis il se rappela tout penaud de l’heure tardive. Le dirigeant reprit sa marche anxieuse, prêtant une attention aiguë à tous les sons qui habitaient les lieux à la nuit tombée. Il passa un angle, une porte, puis il se retrouva dans son second bureau, celui qu’il employait lors des rencontres officielles et des allocutions télévisées. Cette pièce sobrement meublée concentrait toute l’esthétique du régime illiréen, et figurait tout son pouvoir. Pourtant, Veychter ne la reconnaissait qu’à peine. La nuit semblait tourner sa majesté en dérision, transformant le large bureau de bois massif en une ombre frileuse, illuminée par intermittence à travers la vitre lui faisant face. Il resta là, face au mur, les yeux fixant l’obscurité en attente d’une réponse. Le tonnerre gronda de nouveau. Le ministre eut un violent sursaut.
AlinéaLa lumière projetée par la foudre s’engouffra instantanément par la fenêtre, éclairant toute la salle, à l’exception de quelques points de relief. Il imputa sa pusillanimité à la fatigue, sans plus y penser. L’homme stoppa net le mouvement répété de sa main, qu’il frottait inconsciemment ; il demeura là, figé. Toute sa considération était tournée vers le mur, qu’il fixait avec un regard halluciné. Les épées accrochées là n’avaient pas brillé normalement, il aurait pu le jurer. Un long frisson monta en lui, glaçant et fiévreux à la fois. Ses yeux grands ouverts étaient rivés à la vague forme de croix surplombant le bureau. Il y avait deux épées croisées contre ce mur, en guise de décoration. L’une avait appartenu à l’Empereur, et n’avait pas bougé depuis sa disparition ; la seconde, en revanche, remuait les événements récents avec une bizarrerie aiguë qui le frappa d’horreur. Un tic musculaire traversa son visage. Elle avait été conçue puis offerte par le premier Secrétaire Général de Loduarie, celui d’une époque plus violente et encore moins favorable. « C’est l’épée de Lorenzo » murmura-t-il faiblement, les traits tordus dans l’obscurité. Il devait en avoir le cœur net, cette lame forgée par le propre père d’Aurore s’était fondue dans le décor depuis bien trop longtemps pour qu’il lui prêtât autre chose qu’une attention distraite, jusqu’à maintenant.
AlinéaVeychter se saisit d’une chaise. Il la plaça contre le mur puis se hissa dessus, ôtant l’épée de son réceptacle avec attention. Quelques instants plus tard, il la déposa doucement sur le bois du bureau, l’acier tintant à peine au contact de la table. Il alluma une lumière. La lame la réfléchit uniformément, mais jamais sa fièvre n’avait été aussi forte, aussi impitoyablement pressante. Ses mains tremblaient imperceptiblement en l’attente de quelque chose. Un quelque chose dont il n’avait aucune idée, mais qui devait le soulager. L’homme oscillait tout entier, respirant à peine. Soudain, il s’aperçut que l’acier s’était troublé. La lumière jaune de l’éclairage y paraissait comme aspirée par le métal, qui rendait une lueur vacillante ; une lueur rouge-orangée ; une lueur de flamme. Le Premier ministre s’avança, et baissa les yeux. Ils plongèrent dans une vision d’horreur, de feu et de sang. Le Palais était en ruine, et ses propres partisans semblaient l’avoir déserté. Il voyait maintenant une salle de tribunal, immense et blanche. L’Empereur se tenait debout, le regard sombre, quand lui-même semblait siéger dans le box de l’accusé. Le souverain leva sa main pâle, et le pointa d’un geste sans appel. L’arme tomba au sol dans un grand bruit. Le lendemain matin, le Premier ministre d’Illirée demandait à voir des représentants de ce rassemblement de la veille. L’ordre avait été donné, le crime kartien serait payé dans le sang.