27/10/2020
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Activités étrangères en Loduarie Communiste - Page 17

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Hommage à la Loduarie
Omach ila lev Loduariy

Musique

AlinéaLe jeune homme reprit sa course dans les rues bondées de la capitale. Le souffle lui manquait, mais il n'en avait cure ; il lui fallait atteindre la place au plus vite. Il manqua de trébucher contre le trottoir et de s’étaler de tout son long sur le sol dur. A la place, il vacilla un instant dans sa course sur le macadam, sans qu’il ralentît pour autant. La sueur au front et les traits tirés, il donnait une bonne impression de la société illiréenne en cette soirée. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait de la place, l'air se chargeait, s'alourdissait. Il passa un tournant, gardant son équilibre de justesse dans ce virage précipité. Maintenant, il faisait face à une véritable foule. La place était noire de monde, et le cortège qui l'habitait figurait un mur vivant, tapissé d'une étoffe rouge disparate.
AlinéaLe jeune caissier se glissa avec difficulté dans celle-là, le visage défait et le poing serré. Bientôt il s’était confondu dans la multitude. Sa surprise, sa sueur et sa peine s’étaient jointes dans ce triste fleuve que figurait la procession. Des centaines de personnes, sinon des milliers, marchaient là, la tête haute et l’air hébété. Ils regardaient autour d’eux, sans vraiment comprendre. Tous avaient partagé une profonde conviction maintenant désabusée ; tous avaient été convaincus que l’alliance des peuples laborieux les mènerait à la victoire finale. Que d’ambitions rompues ! de colères sourdes, de déceptions cinglantes. Ils tenaient un destin abstrait et impersonnel pour cause de leurs malheurs, en attente d’un coupable plus commode. Par deux fois, les événements s’étaient précipités en défaveur de ces pauvres hères. Quelques années auparavant, l’Empereur était mort, rapidement suivi par le maître de la Loduarie. Maintenant, celle-ci finissait de sombrer ; elle se retirait du monde avec la résignation d’un moribond se jetant dans un fleuve.

AlinéaLe garçon avait appris l’assassinat d’Aurore chez lui, devant son poste de télévision. Depuis, il avait couru. Couru pour confronter sa réalité au monde, et le monde à sa réalité ; parce que l’un et l’autre ne semblaient plus s’accorder dans un tout cohérent et harmonieux. Du moins, pas d’une façon qui lui permît d’entrevoir quelque avenir favorable pour lui-même, ou quiconque qui comptât. Sans la Loduarie pour soutenir l’eurycommunisme partout où il le fallait, les choses paraissaient comme assombries, privées de tout optimisme. Ils étaient nombreux, ce soir, à subir le dur coup de la désillusion, à se trouver soudain incapable d’une pensée en avant. Et, plus pesant, le deuil commençait d’étreindre leur cœurs fatigués par de trop longues luttes. Ils s’étaient battu pour leur vies ; celles-ci leur paraissaient maintenant plus ternes. Ils s’étaient assemblés sur la place pour trouver des compagnons dans leur stupéfaction.
AlinéaA une dizaine de mètres, un ainé tenait un drapeau rouge contre lui, sa hampe blanche fermement agrippée dans sa main serrée. Il le tenait comme son propre étendard, dressé haut vers le ciel, comme un défi à la sinistre providence qui les avait conduit ici. Et il n’était pas le seul : les drapeaux se dressaient en une multitude d’épines sanglantes dépassant de la marée humaine ; ils juraient, de par l’unicité de leurs teintes, avec les vêtements bigarrés de leurs porteurs ; aussi une auréole rouge semblait-elle surplomber le terne amas de ces âmes en deuil.

AlinéaCependant que le rassemblement gagnait en volume, le ciel s’assombrissait. Le cortège avait désormais cessé tout mouvement, comme en attente de quelque chose. D’aucuns se tournaient les uns vers les autres, le regard fiévreux ; d’autres encore levaient les yeux vers ce ciel qui les narguait. Des gouttes commencèrent à choir. D’abord quelques-unes, elles se muèrent bientôt en une averse éparse, mouillant doucement les habits de l’assemblée. Pourtant, personne n’y prêta attention pour l’instant. En fait, les gens étaient maintenant captivés par une poignée d’orateurs qui se dégageaient de la foule ici et là. L’un d’eux, une ouvrière, exerçait une sorte de magnétisme étrange sur les auditeurs de cette soirée. Petite, les cheveux gris et l’air fatigué des travailleurs. Ses orbites profondes laissaient paraître une paire d’yeux enfoncés, sombres et défaits. Mais un éclat singulier y couvait, comme une résistance que rien n’avait encore su briser. On devinait l’espoir qu’elle avait placé dans Veychter et le nouveau régime, et la tourmente de cette issue inattendue. Elle se tenait debout sur une voiture, surplombant ses camarades avec une assurance résignée. Le poing vers le ciel et le regard vers les autres, elle tremblait imperceptiblement.

Alinéa« Camarades, » disait-elle. « Camarades, gardez vos larmes pour plus tard. Regardez, le ciel pleure déjà pour nous. Nous n’avons nul besoin de perdre espoir, parce que notre lutte est juste… et c’est pourquoi elle gagnera toujours ! Nous somme le peuple du marteau, ceux qui construisent à coups sur l’enclume. Nous connaissons la rue, l’infortune, le goudron et la peur. Et… Les grands bourgeois ont toujours essayé d’abattre nos lumières et de nous imposer une nuit de misère. Et toujours nous avons su nous relever, vivre encore un jour de plus… » Elle renifla nerveusement. « Aujourd’hui, le socialisme a perdu son phare ; nous le pleurerons. Mais avant de faire cela, montrons d’abord notre colère à ses assassins ! Qu’ils soient rois, kapos ou prétendument populaires, les ennemis du peuple seront défaits par notre vengeance, car notre vengeance sera portée par toutes les petites mains de ce monde qu’ils méprisent tant. La Loduarie vivra dans les ombres, et le peuple continuera d’être soleil. Qu’Aurore vive avec nous à travers la renaissance de cette époque faillie. Longtemps les Loduariens nous auront guidés sur cette voie, et c’est désormais notre tour d’aller à la bataille. »
AlinéaElle s’arrêta un instant, haletante dans sa fièvre. La pluie tombait maintenant plus drue sur leurs têtes décoiffées. « N’oublions pas, camarades, que les lumières ne peuvent être éteintes. Même précipitées dans la mort, celles-ci montent au ciel et forment de nouvelles étoiles pour nous inspirer… fussent-elles une nation entière ! Notre étoile à nous a le goût du soufre, mais elle éclaire comme un millier ! Nous sommes les enfants de la renaissances, tous fils et filles d’Aurore sous le drapeau des révoltés. » Et le tonnerre gronda avec ces paroles tandis que les nuages crevaient les uns après les autres, déversant des torrents sur la foule indifférente à la furie des éléments. Elle se tut.

AlinéaLe jeune homme acquiesça du chef, les yeux levés vers cette oratrice inspirée. Ils brillaient furieusement, sans qu’il pût encore parler. Le silence s’était fait progressivement devant la voix de l’ouvrière, les poings se serrant au fur et à mesure que les regards s’embrasaient. Le tonnerre sonna dans un calme parfait, seulement troublé par des respirations tendues et des reniflements intempestifs. Enfin le garçon cria. Des exclamations semblables montèrent de la foule en rafales, chacun y allait de son commentaire ou de son sentiment. Un vieil homme grommelait à propos de la disgrâce kartienne, un employé jurait s’engager dans l’armée dès le lendemain quand une femme exhortait ses voisins à porter leurs sentiments au Premier ministre qui « pour sûr, compatirait avec ses citoyens et camarades. » Une clameur se forma peu à peu, montant toujours plus haut et plus forte. Enfin, quelqu’un s’écria : « Les nuages s’écartent ! Notre étoile brille pour toujours ! » Et la voûte nocturne de révéler une étoile rouge indistincte, scintillant dans une brèche de la nue.

AlinéaL’accalmie ne dura qu’un instant, et bientôt la pluie redoublait et contraignait la foule à se disperser. Son rassemblement n’était toutefois pas passé inaperçu. Le Palais du peuple, demeure de service du Premier ministre, se tenait non loin de la place où l’assemblée avait eu lieu. Veychter était pensif, les yeux tournés vers la fenêtre de son bureau. L’orage grondait, dehors. Le dirigeant allait et venait dans l’espace réduit de la pièce. Il pensait, la mine soucieuse ; et agitait constamment ses mains dans son dos, les tenant et les tordant nerveusement. Sa respiration était saccadée et appuyée, il étouffait. La pluie battante lui tapait sur les nerfs. L’homme peinait à garder les yeux ouverts, mais il les tenait pourtant écarquillés, regardant sans voir.
AlinéaVeychter s’arrêta soudain — une planche avait craqué. Il resta immobile, le corps tendu dans la pénombre ; en fait, il frémissait doucement, comme sous l’effet d’une maladie. Il avait planché tantôt avec ses conseillés sur la conduite à adopter face aux événements loduariens, un communiqué avait été réalisé et le reste était en bonne voie. Le ministre s’assit, comme si ce simple geste pouvait le sortir de sa fièvre. Il jeta un autre regard par la fenêtre, un éclair fusa. Il se leva, se dirigeant vers la vitre. L’air était lourd. L’homme esquissa un geste pour ouvrir la fenêtre, puis se ravisa aussitôt, plaquant sa main contre sa jambe dans une tentative de contenir son trouble. Veychter devait mettre son corps en mouvement, dût-il errer dans le Palais, pour assouvir cette insupportable sensation d’attente.

AlinéaCette fébrilité ne le quittait pas depuis plusieurs heures, au contraire. La sensation lui était hautement désagréable, comme une démangeaison continue de son esprit que rien ne pouvait soulager. Sans que le ministre ne pût l’expliquer, il déambulait maintenant dans les couloirs désertés du Palais. Il s’étonna un instant de n’apercevoir personne, puis il se rappela tout penaud de l’heure tardive. Le dirigeant reprit sa marche anxieuse, prêtant une attention aiguë à tous les sons qui habitaient les lieux à la nuit tombée. Il passa un angle, une porte, puis il se retrouva dans son second bureau, celui qu’il employait lors des rencontres officielles et des allocutions télévisées. Cette pièce sobrement meublée concentrait toute l’esthétique du régime illiréen, et figurait tout son pouvoir. Pourtant, Veychter ne la reconnaissait qu’à peine. La nuit semblait tourner sa majesté en dérision, transformant le large bureau de bois massif en une ombre frileuse, illuminée par intermittence à travers la vitre lui faisant face. Il resta là, face au mur, les yeux fixant l’obscurité en attente d’une réponse. Le tonnerre gronda de nouveau. Le ministre eut un violent sursaut.
AlinéaLa lumière projetée par la foudre s’engouffra instantanément par la fenêtre, éclairant toute la salle, à l’exception de quelques points de relief. Il imputa sa pusillanimité à la fatigue, sans plus y penser. L’homme stoppa net le mouvement répété de sa main, qu’il frottait inconsciemment ; il demeura là, figé. Toute sa considération était tournée vers le mur, qu’il fixait avec un regard halluciné. Les épées accrochées là n’avaient pas brillé normalement, il aurait pu le jurer. Un long frisson monta en lui, glaçant et fiévreux à la fois. Ses yeux grands ouverts étaient rivés à la vague forme de croix surplombant le bureau. Il y avait deux épées croisées contre ce mur, en guise de décoration. L’une avait appartenu à l’Empereur, et n’avait pas bougé depuis sa disparition ; la seconde, en revanche, remuait les événements récents avec une bizarrerie aiguë qui le frappa d’horreur. Un tic musculaire traversa son visage. Elle avait été conçue puis offerte par le premier Secrétaire Général de Loduarie, celui d’une époque plus violente et encore moins favorable. « C’est l’épée de Lorenzo » murmura-t-il faiblement, les traits tordus dans l’obscurité. Il devait en avoir le cœur net, cette lame forgée par le propre père d’Aurore s’était fondue dans le décor depuis bien trop longtemps pour qu’il lui prêtât autre chose qu’une attention distraite, jusqu’à maintenant.

AlinéaVeychter se saisit d’une chaise. Il la plaça contre le mur puis se hissa dessus, ôtant l’épée de son réceptacle avec attention. Quelques instants plus tard, il la déposa doucement sur le bois du bureau, l’acier tintant à peine au contact de la table. Il alluma une lumière. La lame la réfléchit uniformément, mais jamais sa fièvre n’avait été aussi forte, aussi impitoyablement pressante. Ses mains tremblaient imperceptiblement en l’attente de quelque chose. Un quelque chose dont il n’avait aucune idée, mais qui devait le soulager. L’homme oscillait tout entier, respirant à peine. Soudain, il s’aperçut que l’acier s’était troublé. La lumière jaune de l’éclairage y paraissait comme aspirée par le métal, qui rendait une lueur vacillante ; une lueur rouge-orangée ; une lueur de flamme. Le Premier ministre s’avança, et baissa les yeux. Ils plongèrent dans une vision d’horreur, de feu et de sang. Le Palais était en ruine, et ses propres partisans semblaient l’avoir déserté. Il voyait maintenant une salle de tribunal, immense et blanche. L’Empereur se tenait debout, le regard sombre, quand lui-même semblait siéger dans le box de l’accusé. Le souverain leva sa main pâle, et le pointa d’un geste sans appel. L’arme tomba au sol dans un grand bruit. Le lendemain matin, le Premier ministre d’Illirée demandait à voir des représentants de ce rassemblement de la veille. L’ordre avait été donné, le crime kartien serait payé dans le sang.



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Roman en patrie mère
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On the radio
«After all, the winner takes it all»

Soirée intemporelle, Volkingrad.

AlinéaLes esprits s'étaient échauffés. Tous les regards, en Karty, s'étaient tournés vers l'Ouest. La sœur avait été profanée, d'une barbarie tellement infâme que les petits enfants, eux, avaient dû détourner ce regard. Partout, de la plus petite campagne à la grande demeure du Musée des Beaux Arts, la nouvelle avait été accueillie avec le plus sincère effroi. Le pays ocre s'en était pris à ce qu'il y avait de plus cher pour Karty, en dehors d'elle-même: Les Antariens. Les mots avaient manqués, et ce même pour les plus hauts philosophes. La tragédie avait pâlie, faible.

Néanmoins, le lendemain, lui, avait été tout autre. Un seul maigre et petit jour avait suffi pour achever le tyran rouge. David avait battu Goliath, véritable colosse aux pieds d'argile. L'Antares avait triomphé, oui, et elle ne l'avait pas fait seule. Avait démarré, ensuite, un véritable jour de fête. Une statue de Shaula s'était érigée devant le Capitole, les machines de presse avaient rugi toute leur encre, et il y avait été surtout ce point commun: En Karty comme en Antares, tout le monde avait célébré.

Les sœurs avaient célébré le départ des Loduariens, la mort du tyran rouge et la désillusion de tout un programme, devenu cendres et fumée. Les gagnants avaient raflé la mise. La Loduarie avait enfin été ce cabot, elle avait encore aboyé: Mais enfin, quelqu'un l'avait réprimandée. Le règne de terreur était fin terminé, l'Union Internationale du Communisme et du Socialisme avait parfaitement sombrée.

Et maintenant, plus personne ne parlait d'une quelconque menace. Quelques uns évoquaient une anecdote, oui, cette armée si grande qu'elle était tombée en un seul jour, de sa propre initiative. C'était comme un retour à la normale, à la paix. Tout reprenait, avec peut-être cet élément gênant en moins: Plus de Loduarie à considérer. Mais il y avait bien quelque chose pour compenser cette absence utile. Ce quelque chose, c'était l'animation qui régnait dans les salles diplomatiques, dans les bars, et même dans les voitures. La musique résonnait, dans ce partout joyeux, frivole et insouciant.

Le Capitole s'illuminait, pour l'occasion. Des tas de lumières vives et festives faisaient de la nuit le jour, les drapeaux mêlés des deux sœurs s'affichaient à tous les bords de rue. Quelques uns de l'état-major, du gouvernement et du Sejm se réunissaient: Eux qui s'opposaient à l'accoutumée pourtant. Ils étaient quelque part, dans un lieu sans importance: Peu importait. Il y avait le couple Orlovski, également. La Gouverneure était dans ses habits hors de la diplomatie, c'est à dire en jean et en pull. Le mari, lui, était encore parfaitement élégant dans son costume. Il avait libéré son temps pour l'occasion. La nouvelle de la défaite Loduarienne tombait, la musique l'enterrant déjà. En bref, le couple Orlovski dansait.

Les deux s'élançaient, une main dans l'autre, suivant les pas de chacun. Plus encore, ils se regardaient, amoureusement certainement, soulagés sans aucun doute et peut-être fiers. Un conseiller fit irruption, néanmoins, dans la salle. La Loduarie profanait, encore et encore. Il parlait, oui, mais le couple Orlovski ne s'arrêtant pas dans sa danse.

«Dame Orlovski, excusez-moi de vous interrompre... Les Loduariens ont fait une déclaration...»

Encore, elle ne s'arrête pas, son regard plongeant là où elle le voulait réellement: Dans les yeux de son mari.

«Encore ?»

Dit-elle, d'un air parfaitement passif.

«O-oui... Le nouveau secrétaire général nous qualifie d'ennemi, que nous avons été auteurs des plus grands massacres du siècle.»

Silence. Puis, le mari se mit à rire doucement. Sa femme le rejoignit en souriant.

«Et ?»

«Madame ?»

Le conseiller était incrédule, mais il continua.

«Ils ont affirmé que Karty payera.»

«Nous payons déjà quelque chose...»

Surpris face à la réponse de la Gouverneure, il continua.

«Q-quoi ?...»

«Le champagne.»

Dit-elle, sans arrêter de danser, sans arrêter de sourire.

«Mais... Ne devons-nous pas démentir leurs accusations, leur répondre ?»

«Mh...»

Elle réfléchit.

«Non. Ont-ils dit comment nous feront-ils payer ?»

«Non... Non ils ne l'ont pas dit... Mais ils reviendront, madame.»

«Quand ?»

Toujours d'une formidable incrédulité.

«Je vous demande pardon ?»

«Ont-ils dit quand reviendront-ils ?»

«Non ?»

«Dommage.»

«Madame ?»

«Je les aurais bien invité à ce bal...»

Dit-elle d'un air joueur, parvenant enfin à faire sourire le conseiller. Il y avait même un militaire qui se prenait au jeu, même si lui n'oubliait pas qu'un pays pouvait renaître. Angèle, désormais isolée, murmura à son mari.

«Et beh... Ennemis du peuple Loduarien, responsables de grands massacres...»

«Ils ont passé la nuit à nous écrire une lettre d'amour apparemment. On a un fanclub, tu te rends compte ?»

Elle rit, répétant ses mots.

«Un fanclub ?»

«Ils pensent à nous plus que l'inverse !»
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L'institut Homme Loduarien
La Flotte Loduarienne au Götterland ?
Un décryptage de l'Institut Homme Loduarien

Luis Chenão, de l'Institut Homme Loduarien a écrit :Salutations à vous tous et à vous toutes, camarades et vro de tout pays !

Alors aujourd'hui, on va revenir sur une décision qui peut paraître, au premier abord, assez spectaculaire : le déploiement d'une flotte militaire loduarienne au large du Götterland. Un déploiement qui est évidemment là afin de soutenir le Parti Eurycommuniste Götterlandais.

Et alors évidemment, la première réaction qu'on peut avoir, c'est : " Mais pourquoi ? Mais pourquoi est-ce que la Loduarie ferait ça ? Mais qu'est-ce que les héritiers du Grand Proviseur Lorenzo, lui qui avait à coeur d'éduquer l'Humanité toute entière, a à gagner là-dedans ? Mais est-ce qu'on peut réellement parler de solidarité internationale, comme Lorenzo avait à coeur de le faire partout dans le monde ... Ou bien est-ce une opération de projection de puissance visant à faire trembler les grandes places capitalistes ? "

Ecoutez, je pense que pour comprendre cette décision, il faut justement éviter de commencer par les bateaux. Parce que les bateaux, en réalité, c'est la conséquence. Ils ne sont pas le point de départ.

Le point de départ, c'est la situation politique du Götterland. Vraiment, il faut la comprendre.

Le Götterland connaît actuellement une confrontation entre plusieurs forces politiques, parmi lesquelles les mouvements eurycommunistes occupent une place de plus en plus importante. Et ce qui intéresse la Loduarie, ce n'est pas simplement l'idéologie de ces mouvements prises abstraitement - bien que l'on puisse remettre en question aisément la légitimité de nombre d'entre eux -. C'est le rapport de forces qui est en train de se constituer autour d'eux.

Et là, il faut faire une distinction assez importante.

Soutenir un mouvement politique ne signifie pas nécessairement vouloir prendre le contrôle du pays dans lequel ce mouvement existe.

Ça peut sembler évident, mais c'est justement là que se situe toute l'ambiguïté de l'opération.

La Loduarie affirme qu'elle ne cherche pas à administrer le Götterland, ni à lui imposer un gouvernement d'occupation loduarien. Elle affirme vouloir empêcher que les mouvements eurycommunistes soient écrasés par un rapport de forces qui leur serait défavorable avant même que la population götterlandaise ait pu déterminer politiquement son avenir. C'est typiquement ce que l'on peut voir quand se dressent face aux forces du prolétariat des ennemis aussi variés et hétéroclites que des hoplites, des chevaliers ou des hommes des cavernes.

C'est là que le déploiement naval prend son véritable sens.

Parce qu'une flotte, dans ce contexte, ce n'est pas uniquement une capacité militaire. C'est aussi un message diplomatique.

Le message, c'est : " Vro, nous considérons ce qui se passe au Götterland comme suffisamment important pour que nous soyons prêts à y consacrer une partie de notre puissance nationale. Les vro götterlandais doivent savoir qu'ils peuvent se reposer sur la puissance du prolétariat loduarien pour équilibrer les forces nauséabondes de la bourgeoisie götterlandaise mondialisée, représentée dans toutes les strates des forces qui s'opposent à l'eurycommunisme. "

Et ça, c'est extrêmement différent de dire : " Ta gueule le Götterland, on va te démarrer tes grands morts. "

La Loduarie cherche donc à créer à la fois une forme de discussion, mais également une forme de dissuasion autour de la crise civile et civique götterlandaise.

En d'autres termes, plus drovolskiens, elle cherche à modifier le poids de l'eurycommunisme dans le calcul des différents acteurs de cette guerre civile fratricide.

Et c'est là qu'on retrouve une logique assez classique des relations internationales : parfois, une puissance n'a pas besoin d'utiliser directement sa force pour que sa présence militaire produise des effets politiques. C'est là une spécialité d'ailleurs des forces armées populaires de Loduarie Communiste, qui n'ont jamais agressé qui que ce soit, mais se sont toujours placées en première ligne pour protéger les prolétaires de tous les pays.

Et alors là, pour ceux qui suivent notre raisonnement très simple, c'est probablement là que le point le plus intéressant est soulevé : cette stratégie néo-lorenziste crée immédiatement une contradiction.

Parce que la Loduarie Communiste affirme intervenir au nom de l'autodétermination du peuple götterlandais.

Très bien. Jusqu'ici, tout va bien, je peux le comprendre comme vous-même pouvez le comprendre. C'est limpide.

Mais si elle intervient avec une flotte militaire, elle introduit elle-même une puissance étrangère dans le rapport de forces politique götterlandais.

Et oui !

Donc on se retrouve avec une question assez fondamentale : Comment peut-on intervenir pour garantir l'autonomie politique d'un peuple sans, par cette intervention même, limiter cette autonomie ?

Et je pense qu'il faut être honnête : il n'existe pas de réponse qui soit toute simple à cette question. Malgré ce qu'on en dira. Sinon une réponse qui, par la limpidité d'un modèle néo-lorenziste qu'il nous a souvent, dans cet institut, été l'occasion de décrire, est, pour les simples d'esprit, une forme de révolution de la pensée :

La Loduarie Communiste prend un pari politique ! Comme elle prend très souvent des paris ! Comme elle a influencé de nombreux pays à prendre des paris - on pourra reparler à ce titre de la propension de l'ancienne Antarès, nouvellement Corvus, à tout envisager sous l'angle du jeu, car c'est bien une preuve que le pays est eurycommuniste par essence, n'en déplaisent à ses jeunes élites bourgeoises déconnectées de leur base prolétarienne. -

Oui, la Loduarie Communiste considère que le danger principal n'est pas sa propre présence, mais la possibilité que le rapport de forces au Götterland rende impossible l'expression politique des mouvements qu'elle soutient.

On peut évidemment contester cette analyse. Si on est du côté de l'ONC, de l'OND ou de quelconque autre entité matérialiste. On peut dire que la Loduarie Communiste utilise ici le vocabulaire de la solidarité internationale pour justifier une démonstration de puissance absurde, et on peut également considérer que le simple déploiement d'une flotte de guerre constitue déjà une forme d'ingérence.

Mais, excusez-moi du menu dérapage : ce sont des critiques parfaitement débiles. Des critiques "d'hommes-tabourets" pour reprendre les termes de quelques zozos spartakistes. En effet : Si l'on veut comprendre l'opération, il faut au moins prendre au sérieux la logique qui la sous-tend.

Un peu de sérieux, en effet !

La Loduarie Communiste, c'est très simple, elle ne communique pas : " Vro, nous allons décider de l'avenir du Götterland pour vous, bande de tanches. " - le champ lexical prolétarien du Grand Proviseur est important pour saisir l'amplitude de sa pensée -

Elle communique par son absence de parole et par son implication directe et sans concessions : " Bande de tanches, si vous essayez de décider à la place des Vro Götterlandais, on va vous défoncer le cul ! "

Et cette nuance est absolument centrale. Centrale, vous dis-je.

Est-ce que cela rend automatiquement l'opération légitime ?

Non. Evidemment.

Mais c'est justement ici qu'il faut sortir d'une lecture purement manichéenne.

Une intervention ne devient pas légitime simplement parce qu'elle invoque une cause que nous jugeons bonne. C'est une lecture bourgeoiso-ONDienne : la preuve en est de l'intervention de cette coalition honnie à Carnavale. Parce qu'une telle intervention, si elle n'est pas immédiatement légitime, n'en est pas pourtant autant illégitime parce qu'il s'agit de navires de guerre croisant dans la baie d'un pays avec lequel nous sommes en paix.

La vraie question est celle des objectifs, des moyens employés et surtout des limites que la Loduarie Communisme s'impose à elle-même. Et nous le savons, la Loduarie a des limites claires, et elle n'hésitera pas à se retirer dès lors que sa présence ne sera plus nécessaire. Comme ce qu'il s'est passé en Antarès !

On peut en être convaincu, au-dessus de toutes choses : la présence loduarienne sert uniquement à empêcher une escalade et à préserver un espace politique censé, loin des hoplites et des génocidaires, dans lequel les Götterlandais peuvent décider de leur avenir par eux-même en toute connaissance de cause, et briser les chaînes de leur soumission !

Mes amis, mes camarades, mes vros.

Merci pour votre attention.

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"Ouvert, fermé, ouvert, fermé, pfff... On n'y comprend plus grand chose à ce bazar. T'y comprends quelque chose toi, Eth' ?
- Pas plus qu'vous mon cap'taine,
lui répondit le matelot sans même prendre la peine de retirer de sa bouche la clope qui y était vissée depuis une bonne heure. Qu'est-ce qu'on fait mon cap'taine ?
- Pfff... de toute façon on n'y bite rien à leurs conneries, faut aller sur place pour savoir.
- Et si on se fait renvoyer ?
- 'N'a pas le fioul pour r'partir t'façon. Faudra bien qu'ils nous fassent le plein.
- Ou qu'ils nous confisquent le rafiot...
- Ta gueule Eth'."


C'est sur ces bonnes paroles que le cargo Le Brillant, qui n'avait de brillant que le nom tant il était rongé par la rouille et abîmé par les années - il fallait dire qu'il avait été racheté pour une bouchée de pain au Negara Strana pour gonfler et moderniser rapidement les effectifs de la marine marchande wanmirienne en 2012, et peu entretenu depuis lors -, se dirigea vers Port-Lodin, avec la ferme intention d'y être reçu et de pouvoir décharger sa marchandise. Qu'espérait il encore du régime de Lyonnars ? Continuer les affaires, somme toute. Les partenariats qui avaient été conclus - parfois plus officieusement qu'officiellement tant il était mal perçu à l'international de traiter avec la Loduarie - avant la guerre reprenaient leur cours. S'ils s'étaient temporairement interrompus avec les replis successifs du pays sur lui-même, il y avait fort à parier qu'ils allaient se rétablir sous peu. Après tout, la vie continuait.
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