
À son excellence François-Adolphe Rouzet, Grand Chancelier Impérial et Premier Ministre par intérim de l'Empire Démocratique et Parlementaire du Nord.
Objet : Re : De l'élargissement du Liberalintern en Aleucie
Nous vous confirmons avoir pris connaissance de la déclaration en question. Nous en avons discuté avec nos interlocuteurs du LiberalIntern et pour vous répondre franchement l’initiative diplomatique à laquelle l’Empire du Nord s’est jointe ne nous surprends pas, mais n'a manquée d'exaspérer certains de nos camarades. Elle a été perçue, à Axis Mundis, comme la démonstration pratique d’une inquiétude abrasive certes attendue, mais présentant une structure de pensée à priori incompatible avec la normalisation que vous appelez pourtant de vos vœux.
Cela est d’autant plus regrettable que je partage votre amusement, teinté de lassitude, à l'égard des déclarations communes. Ce sont en effet de curieuses tapisseries où chaque signataire tire un fil au risque de déformer le motif d'ensemble. Que l'Empire du Nord ait ressenti le besoin de s'associer à la République de Duve et au Royaume de Brocelynwood pour exprimer ses réserves quant à l'adhésion de la République de Valtern à l'Internationale Libertaire est un fait géopolitique que nous avons acté. Que vous preniez aujourd'hui la peine de m'en expliciter les nuances est un acte diplomatique que j'apprécie, personnellement, à sa juste valeur.
Il est donc important de détricoter sereinement le sens que chaque acteur entend apporter à cette équipée. Vous avez – à ce titre – pris la bonne décision en contactant directement notre Commissariat. Quoi qu’il soit toujours amusant pour les instances que je représente d’être désignées interlocutrices en lieu et place de celles officielles du LiberalIntern, qui est plus directement impliqué que ne l’est l’Union dans cette affaire. Néanmoins je pense pouvoir vous répondre à la fois au nom de ces instances, à la fois au nom de la Confédération kah-tanaise.
Vous le notez, le LiberalIntern porte en lui un programme Révolutionnaire. Plus spécifiquement, une certaine conception de l’ordre international permettant la protection de mouvements citoyens et d’instances révolutionnaires face à ce que l’Histoire nous a appris à considérer inévitable : le contrecoup réactionnaire. L’esprit de notre déclaration d’intention n’est pas de déclarer la guerre au monde bourgeois, lequel sera tôt ou tard confronté au poids de ses propres crises structurelles, dans notre lecture de l'Histoire. L’objet de cette déclaration est, cependant, de sécuriser pour de bon chaque acquis obtenu par la Révolution ou la Réforme, sur la base de la libre-association et de la défense commune. Ce sens s’incarne de façon observable et quantifiable à travers les organes de l’Internationale, lesquels prévoient la coopération universitaire, économique, et défensive.
Je reviens sur ce mot. L’aspect internationaliste et révolutionnaire du LiberalIntern signifie bien qu’un peuple libéré de ses chaînes peut, indépendamment d’où il se trouve et de ceux qui le menaceraient, demander le soutien de l’Internationale. À ce titre non, la Révolution n’a pas de frontière. Un constat que l’accumulation des crises et des sursauts populaires tend du reste à démontrer jour après jour. Cette déclaration est donc moins une promesse que le constat matérialiste d’un fait désormais bien établi. Je ne crois pas qu’il soit adapté qualifier ce postulat de "grande phrase", bien que je comprenne que ses nuances puissent sembler illisibles à des chancelleries dont le logiciel politique considère l’acte révolutionnaire comme dangereux.
Après tout il est facile d’y lire une forme de menace quand on considère la Révolution comme le fait d’une poignée de factieux, d’agitateurs et de populistes. Nous y voyons plutôt l’aboutissement historique de processus matériellement observables, et pouvant s'effectuer sans conspiration pilotée. Mettons donc cela sur une différence de culture politique, si vous le voulez bien. J’espère que le "sens exact" de cette formule vous apparaît maintenant comme plus évident.
Pour en revenir à ce que vous disiez, je pense aussi qu’il n’est pas souhaitable d’aborder cette question sous l’angle d’une forme d’opposition potentielle entre l’Aleucie et le Grand Kah. Premièrement, comme je le disais plus tôt, le Valtern a rejoint le LiberalIntern de son propre chef, et la politique Aleucienne du LiberalIntern risque en grande partie de se limiter à ce qu'en fera le Valtern. Le Grand Kah, pour sa part, n’est qu’un pays de cette organisation – quoi que je comprenne pourquoi il est aisé de vouloir nous y prêter un rôle prépondérant.
Secondement, nous n’avons effectivement aucun problème avec l’Aleucie. Loin de moi l’idée d’exhiber un tableau de chasse, mais notre union jouit d’excellentes relations avec la Lermandie, le Norland, l'Akalti, et entretient des coopérations très productives avec le Westalia, l'Icamie, la Vlastie, les Républiques Etznabistes. Là où je veux en venir, c’est que le Grand Kah a dors-et-déjà des intérêts sur le continent, et qu’à priori ceux-là n’ont pas été contraires aux vôtres. Je pourrais aller jusqu’à rappeler qu’au temps de Saint-Marquises et de Port-Hafen, c’est le monde libertaire qui entretenait les principaux réseaux commerciaux dans la région, par le biais de la Commune de Kotios – désormais Fédération de Ravendrecht.
En d’autres termes nous ne considérons pas, passivement, les pays Aleuciens comme des rivaux potentiels, et ne voyons de fait aucune raison, comme vous le dites, à ajouter une rivalité supplémentaire à une liste d’autant plus longue que nous souffrons manifestement d’une très mauvaise réputation, suffisamment mauvaise, du moins, pour provoquer ce que nous ne saurions lire autrement que comme des réactions épidermiques tout à fait dommageables dès-lors que l’ambition réelle de nos gouvernements est à minima de ne pas se gêner, et dans le meilleur des cas d’enclencher les bases d’une coopération intelligente et productive.
En d’autres termes : le Grand Kah et ses partenaires du LiberalIntern, ne souhaitent pas s’engager dans un conflit en Aleucie. Cette idée nous est suffisamment étrangère pour que la déclaration commune à laquelle vous vous associez nous ait d’abord semblé absurde, avant de nous sembler particulièrement contre-productif.
En effet il nous semble que ni l’Union en tant que telle, ni le LiberalIntern en tant que libre association, ni les partenaires de l’Union à titre individuel, n’ont jamais exprimé, seuls ou en groupe, un désaccord quant à l’élargissement des intérêts de vos pays, à titre individuel ou au sein d’instances internationales telles que, c'est un exemple, l’Organisation des Nations Démocratiques.
En ce qui concerne mon commissariat, il nous a semblé de toutes façons que des exigences de cet ordre auraient été contraires aux intérêts diplomatiques de l’Union, bien conscient du message qu’elles auraient renvoyé : "nous voyons en vous des ennemis". C’est une déclaration forte en sens, et difficile à accueillir sereinement. Vous nous voyez donc rassuré de voir que l’Empire ne considère pas, pour sa part, l’adhésion libre et consentie d’un nouveau pays à ce qui est, au fond, un pacte défensif et culturel, comme l’aube d’un affrontement à venir : il semble en cela que nos positions s’alignent parfaitement.
La position kah-tanais et la raison d’être du LiberalIntern étant maintenant explicité, je vais me permettre d’entrer dans le vif du sujet. Vous l’aurez compris le Grand Kah ne cherche pas à étendre le domaine de la lutte en Aleucie, et a des intérêts économiques et marchands se prêtant tout à fait à un certain degré de coopération pragmatique, laquelle pourrait permettre de progressivement venir à bout de la méfiance que nous évoquions en amont.
Ces mécanismes concrets ne peuvent cependant pas prendre la forme du pacte de non-agression que certains de vos partenaires appellent de leurs vœux. Premièrement le LiberalIntern ne pourrait pas imposer, institutionnellement, ce genre de décisions à ses membres.
Ensuite, cette possibilité serait politiquement inacceptable pour un groupe de pays qui, nous l’avons vu, n’entretient pas d’ambitions militaires sur la région et comprend en premier lieu ces demandes comme des « exigences » – veuillez excuser ce vocabulaire ici peu diplomatique, c’est une citation directe – « de gouvernements bourgeois ». Ou en termes peut-être plu crû encore : l’inquiétude de vos partenaires ne saurait nous contraindre à leur donner raison. L’apaiser par des biais aussi directs reviendrait à la récompenser et à la valider dans ses fondamentaux, ce qui serait tout à fait incompatible avec l’établissement de relation saines. Il faut, au contraire, la prendre à rebrousse poils.
Ce pourquoi nous considérons qu’il est préférable de construire la confiance sur la base d’une pratique active et matérielle, détachée de purs contrats de confiance. J’évoquais, par exemple, l’importante ligne maritime reliant l'Aleucie à l'Eurysienne et initiée par Saint-Marquise et la commune de Kotios. Cette ligne sera amenée à être rétabli dans les mois à venir, auprès de certains de nos pays partenaires et sera, comme la précédente, défendue dans ses intérêts par les marins de la Flotte Noire et d’éventuels supplétifs kah-tanais.
Nous pourrions envisager une coopération stratégique visant à sécuriser la libre-circulation des navires commerçant dans cette région. Pour nous il est essentiel de trouver un moyen pratique, même essentiellement symbolique, de développer des intérêts communs. Sans quoi les déclarations et compromis risquent de devenir le terreau de futures récriminations, frustrations, inquiétudes.
Salut et Fraternité,

Citoyenne Actée Iccauhtli
Au nom du Commissariat aux Affaires Extérieures