03/01/2020
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Activités intérieures et divers - Page 3

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Et là, l'immensité


La salle vibrait encore des applaudissements qui remplissaient son cœur et la poitrine, lorsque Cyrille Matthieu s'extirpa du cercle des militants qui l'entouraient. Depuis près d'une heure, il n'avait plus réellement conscience des visages. Ils se succédaient dans un tourbillon de mains serrées, d'embrassades, de larmes, de rires nerveux, de rires de joie, de journalistes qu'on repoussait, de collaborateurs qui lui criaient des chiffres qu'il connaissait déjà par cœur. Quarante virgule cinq pour cent. Deux cents sièges. Une victoire qu'aucun sondeur, aucun éditorialiste, aucun adversaire n'avait osé imaginer dans de telles proportions il y a quelques mois. Le Parti Solidariste et Unioniste venait non seulement de gagner les élections constituantes, mais d'obtenir le droit presque moral de redéfinir l'avenir de l'Empire. Durant quelques minutes encore, Cyrille avait ri. Vraiment ri, pour la première fois peut-être depuis trois ans. Il avait serré sa femme contre lui, embrassé d'anciens camarades du PSI et des anciennes formations qui l'avaient précédé, des camarades qu'il n'avait pas vus depuis des années pour certains, reçu les félicitations de représentants afaréens, de natifs aleuciens, de syndicalistes, de jeunes militants qui pleuraient en répétant qu'ils avaient gagné, qu'ils avaient enfin gagné. Quelqu'un lui avait même dit qu'il entrait dans l'Histoire. Et sur le moment, cela lui avait paru naturel. Presque évident.

Puis il avait quitté la salle.

Personne ne l'avait vraiment remarqué. La musique couvrait le bruit de ses pas. Les équipes de télévision s'installaient déjà pour les interventions officielles. Les membres du bureau national débattaient des premières déclarations à faire aux médias de l'Empire. Cyrille avait traversé un premier couloir, puis un second, sans savoir exactement où il allait. Il se souvenait seulement de la pluie. Du bruit de la pluie sur les vitres du siège du parti à Haguevieil. Une pluie lourde, continue, qui semblait envelopper la ville entière dans une sorte de brouillard sonore. Il finit par pousser une porte de service coupe-feu donnant sur une galerie extérieure couverte qui dominait une partie des jardins administratifs. Là, enfin, le bruit des célébrations disparut. Pendant quelques secondes, il resta simplement debout.

Il avait cinquante ans. Il avait passé près de trente ans à faire de la politique. Trente ans à préparer ce moment précis. Trente ans à se convaincre qu'il possédait les réponses, qu'il fallait transformer le pays, le rendre plus juste, plus humain, plus fort. Trente ans à répéter que l'Empire pouvait renaître sous une forme plus juste, plus humaine. Sous une forme meilleure. Et pourtant, alors qu'il regardait la pluie tomber sur les lumières jaunes des allées désertes, quelque chose se produisit en lui. Une sensation physique avant d'être intellectuelle. Comme si son corps avait compris avant son esprit. Une impression de déséquilibre. Une légère nausée. Le sentiment étrange que le sol sous ses pieds venait de disparaître. Sa tête tournait légèrement et il fut parcouru de frissons glacés.

Il posa une main sur la rambarde. Devant lui, les jardins n'étaient plus des jardins. Il ne sut jamais exactement comment l'expliquer par la suite, même à lui-même. Il eut simplement l'impression que l'espace s'était ouvert. Tout était flou autour, sauf l'immensité d'une vide devant lui. L'impression que le monde s'était retiré. Les arbres disparurent. Les lumières disparurent. La pluie elle-même sembla s'effacer. Il ne resta qu'une immensité. Un vide. Un espace sans fond, sans horizon, sans limites, dans lequel il voyait défiler des images qui n'étaient pas que des souvenirs, mais des responsabilités qu'il endossait en ayant gagné. Les deux millions de morts d'Estham. Les colonnes de réfugiés. Les hôpitaux saturés. Les quartiers reconstruits à moitié. Les cimetières militaires. Les territoires afaréens réclamant leur dignité. Les peuples natifs exigeant leur reconnaissance. L'Empereur, lui-même dans le deuil de son fils et qu'il savait profondément accaparé par la faiblesse physique de son épouse, attendant qu'on lui propose un nouvel ordre politique. Les extrêmes droites progressant. Les communistes rêvant de révolution. Les alliés étrangers observant l'Empire comme on observe un blessé dont on ignore s'il survivra. Tout cela avançait vers lui dans cette immensité silencieuse.

Et au centre de cette immensité, il n'y avait qu'une seule question. C'était donc cela qu'il voulait ?

Il sentit alors apparaître quelque chose qu'il n'avait jamais éprouvé auparavant. Ce n'était pas la peur d'échouer. Il connaissait cette peur. Ce n'était pas la peur de mourir politiquement. Il la connaissait aussi et il avait toujours réussir à la vaincre. Non. C'était une peur plus profonde. La peur d'avoir désiré quelque chose qu'aucun être humain ne devrait désirer autant. La peur d'avoir consacré sa vie entière à rechercher le pouvoir avec des intentions qu'il croyait nobles, en tentant de se persuader lui-même qu'il n'était pas comme les autres, que le pouvoir lui revenait, car il savait ce qui était bon, jusqu'à ne plus voir que cette recherche elle-même pouvait devenir une faute morale. Il pensa à tous les premiers ministres qu'il avait critiqués. À ceux qu'il avait accusés de s'accrocher aux fonctions. À ceux qu'il avait jugés incapables de distinguer leur ambition personnelle de l'intérêt général. Et soudain, dans ce vide immense qui s'ouvrait devant lui, il eut la certitude terrible qu'il était devenu l'un d'entre eux, peut-être même le pire.

La pluie continuait de tomber. Il pensa à son père, mort quelques années auparavant, qui lui avait appris qu'un homme devait toujours être capable de renoncer à ce qu'il désirait le plus. Il pensa à sa mère qui avait survécu aux bombardements. Il pensa à sa femme qui, depuis trente ans, acceptait de partager sa vie avec la politique et à ses enfants qui avaient, eux aussi, acceptés un père à mi-temps. Il pensa à Estham. Surtout à Estham. Il revit les images des avenues recouvertes de corps. Les immeubles noircis. Les survivants hagards. L'odeur chimique dont les témoins parlaient encore dans leurs cauchemars. Lui aussi avait perdu des amis. Lui aussi avait pleuré. Et soudain, cette évidence s'imposa avec une brutalité insupportable : il n'était peut-être pas l'homme capable de porter sur ses épaules la renaissance d'un empire traumatisé. Et il resta là longtemps. Peut-être dix minutes. Peut-être une heure. Le temps avait cessé d'exister. Lorsqu'il entendit enfin des voix lointaines l'appeler, il se rendit compte qu'il tremblait légèrement. Il avait froid. Ses mains étaient humides. Son reflet dans la vitre lui apparut étranger. Son visage semblait plus vieux. Beaucoup plus vieux, peut-être dix ou vingt ans plus vieux. Ses cheveux gris lui donnèrent soudain l'impression d'être ceux d'un autre homme. Un homme fatigué. Un homme qui avait atteint le sommet de son existence pour découvrir qu'il n'avait aucune envie d'y rester. Un goût pâteux et écœurant dans sa bouche, comme si ce qu'il avait désiré le dégoutait.

Lorsqu'il revint dans la salle principale, le bruit s'arrêta progressivement autour de lui. On le cherchait depuis près d'une heure. Les journalistes étaient prêts. Les responsables du parti avaient déjà commencé à évoquer la composition d'un gouvernement provisoire avec les autres membres de la coalition. Plusieurs représentants étrangers avaient demandé à lui parler. Tous attendaient le même moment : celui où Cyrille Matthieu annoncerait qu'il acceptait de devenir le premier chef du gouvernement du nouvel Empire qui allait naître.

Mais quelque chose avait changé et sa femme le comprit immédiatement. Son visage était devenu presque blanc et translucide. Ses mouvements semblaient légèrement ralentis. Son regard passait sur les personnes sans réellement les voir. Autour de lui, les conversations cessèrent peu à peu. Les membres du bureau national s'approchèrent. Quelqu'un lui demanda si tout allait bien. Un autre lui demanda s'il était prêt. Une journaliste commença à lever son micro. Alors Cyrille Matthieu inspira profondément. Il regarda les visages qui l'entouraient. Des visages heureux. Des visages confiants. Des visages qui attendaient de lui qu'il accomplisse enfin ce qu'il avait promis pendant des années. Et pour la première fois de sa vie politique, il refusa ce que tout son être avait désiré.

Sa voix fut presque inaudible.

<< Non... Rose. >>

Personne ne comprit immédiatement. Quelques regards interrogateurs se croisèrent. Certains pensèrent qu'il délirait. D'autres crurent avoir mal entendu. Puis il répéta, plus lentement, en se tournat vers elle, avec cette étrange sérénité qui succède parfois aux grandes terreurs.

<< Ce sera Rose Jahaira. >>

Un silence immense tomba sur la salle. Même Rose, qui se trouvait quelques mètres plus loin, resta figée, incapable de comprendre ce qu'elle venait d'entendre. Cyrille la regarda quelques secondes. Il revit alors toutes ces années où elle avait travaillé dans l'ombre, sans ambition apparente, sans culte de sa propre personne, portant des dossiers que personne ne voulait traiter, défendant des causes dont personne ne parlait encore. Et dans cet instant suspendu, il eut la conviction intime, irrationnelle peut-être, mais absolue, qu'elle possédait quelque chose qu'il avait perdu en chemin. La capacité de regarder l'immensité sans vouloir la posséder. Puis il prit la main de sa femme. Et ils partirent ensemble sous la pluie.
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La nature a horreur du vide.


Musique d'ambiance recommandée

Dans cette salle de conférence du siège provisoire du Parti Solidariste et Unioniste, installée dans un ancien bâtiment administratif de Haguevieil réaménagé à la hâte après l'Holocauste, demeura silencieuse pendant près de trois secondes après que Cyrille Matthieu eut prononcé ces deux mots.

« Non... Rose. »

Puis le monde sembla se remettre brutalement en mouvement comme une explosion. D'abord, il y eut l'incompréhension. Une véritable incapacité physique et mentale à interpréter ce qui venait d'être dit. Les membres de la direction du PSU regardèrent leur président comme s'ils avaient mal entendu. Certains souriaient encore, figés dans la posture de la victoire. D'autres qui avaient déjà sorti leurs téléphones pour prévenir des proches ou préparer les communiqués annonçant l'arrivée de Cyrille Matthieu à la tête du gouvernement provisoire, supprimèrent en vitesse les messages ou même laissèrent tomber leurs téléphones. Au fond de la salle, les caméras qui venaient d'être allumées pour enregistrer ce qui devait être la première allocution du futur homme fort de l'Empire nouveau enregistrèrent le deuxième séisme politique de la soirée. Personne ne parla pourtant encore. Puis les regards convergèrent lentement vers Rose Jahaira.

Elle était debout près d'une table couverte de cartes électorales et de tasses de café froid. Ses mains tenaient encore un dossier annoté consacré aux structures militantes locales qui avaient porté la campagne. Son visage, habituellement calme, avait perdu toute expression de sérénité. Elle était comme une enfant soudainement au centre de l'attention, elle pourtant habituée à naviguer hors des projecteurs, habituée à être une cheville ouvrière. Ses yeux passèrent de Cyrille aux autres dirigeants présents, la bouche légèrement entreouverte, comme si elle cherchait chez eux une confirmation qu'il s'agissait d'une plaisanterie absurde, d'un trait d'humour incompréhensible né de la fatigue.

<< Quoi ? >>

Ce fut le seul mot qu'elle parvint à prononcer, à peine audible. À l'extérieur, derrière les portes vitrées de la salle, les journalistes avaient déjà compris qu'il se passait quelque chose. Les cris commencèrent presque immédiatement. Les flashs, les lumières rouges des caméras, les micros tendus, la sécurité qui du elle aussi se resaisir.

<< Monsieur Matthieu ! >>
<< Est-ce que vous renoncez ? >>
<< Madame Jahaira ! >>
<< Qui sera Premier ministre ? >>
<< Le Front Commun est-il divisé ? >>


La rumeur se propagea avec la vitesse d'une explosion, une trainée de poudre, une étincelle dans une forêt sèche d'été. Les assistants parlementaires sortirent leurs téléphones à toute vitesse. Les chaînes d'information interrompirent leurs programmes spéciaux sur la victoire historique du PSU. Des conseillers commencèrent à courir dans les couloirs. À l'intérieur de la pièce, pourtant, une sorte de silence assourdissant persistait pourtant. Cyrille Matthieu semblait absent. Son visage était d'une pâleur inquiétante. Ses mains tremblaient légèrement. Il regarda Rose sans véritablement la voir. Il s'approcha d'elle, le regard perdu dans le vide et murmura :

<< Tu feras mieux que moi >>, dit-il d'une voix qu'elle entendit à peine.

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Personne ne sut quoi répondre à tout cela. Sa femme fut la première à bouger. Elle posa doucement une main sur le bras de son compagnon et l'entraîna vers la sortie. Ce geste, simple et discret, sembla lui rappeler où il se trouvait. Il acquiesça lentement, presque avec reconnaissance pour l'aider à sortir de sa torpeur, puis se tourna vers les autres, avant de regarder dans les yeux Rose et de souffler d'une voix un peu rauque et tremblante, avec une intonation involontairement aiguë à la fin, l'intonation des phrases qu'il faut finir lorsque la gorge se noue avant que la sensation ne nous empêche de parler, et les yeux légèrement humides.

<< Je suis désolé. >>

Ce furent ses derniers mots. Quelques secondes plus tard, il avait quitté la salle, ses doigts enlacés dans ceux de sa compagne. Alors la seconde vague de panique commença et submergea tout le monde, sauf Rose, sonnée. La direction du PSU fut immédiatement évacuée dans une salle de réunion intérieure, loin des journalistes qui frappaient désormais contre les portes. Des gardes du service de sécurité improvisèrent un cordon dans les couloirs tandis que les téléphones sonnaient sans interruption. Le vice-président du parti répétait à qui voulait l'entendre qu'il devait y avoir une erreur. Deux membres de l'ancienne aile sociale-démocrate du PSI réclamaient qu'on rappelle immédiatement Cyrille. Un élu afaréen soutenait déjà que le choix de Rose pouvait constituer un geste historique capable de consolider la coalition. Un ancien élu écologiste bu d'une traite son verre pour se reprendre. Rose, elle, était restée assise. Elle regardait la table, le regard pareillement perdu à celui de Cyrille. Elle n'avait jamais imaginé devenir Première Ministre de l'Empire, pas une seule fois, et là encore cela lui semblait parfaitement inconcevable.

Elle avait accepté d'être candidate aux constituantes parce qu'elle croyait à la réforme, à la reconstruction, à cette idée étrange et obstinée qu'après Estham, il était encore possible de fabriquer un avenir commun. Elle avait passé des années dans les commissions parlementaires sur les réfugiés, les infrastructures sanitaires, la protection des littoraux afaréens. Elle avait travaillé sans relâche parce qu'elle pensait que la politique était précisément cela, une tâche, une mission, du travail, et pas les discours aux tribunes qu'elle goûtait peu. Et voilà qu'au milieu d'une soirée historique, alors qu'elle s'attendait à soutenir le projet de quelqu'un d'autre dans la confortable satisfaction d'avoir participé à la victoire et de pouvoir mettre en œuvre ce qu'elle avait imaginée pendant ces longs mois, alors que tout semblait déjà tracé, le projet semblait soudain reposer sur ses épaules. Et quel projet. Un projet au poids que nulle personne en dehors de Cyrille et elle ne pouvait imaginer. Les débats autour d'elle devenaient évidemment de plus en plus confus.

<< Il faut appeler l'ACD immédiatement. >>
<< Si les autres pays apprennent que nous n'avons pas de candidat... >>
<< La PPN va profiter de la situation. >>
<< Vous étiez au courant ? >>
<< Il a complètement pété les plombs ?! >>
<< Appelez tout de suite François ! >>
<< Et les autres partis ? >>
<< Et si Cyrille revenait demain ? >>

<< Il ne reviendra pas demain >>, répondit finalement quelqu'un. On ne vit pas très bien qui mais c'était probablement un de ses vieux compagnons de route. Le silence revint, enfin. Et pendant ce temps, sous la pluie battante de Haguevieil, une voiture noire quittait sous le feux des appareils photos, les bâtiments du parti. À l'intérieur, Cyrille Matthieu regardait les gouttes d'eau glisser sur la vitre. Sa femme ne parlait pas, elle le regardait silencieusement. Elle avait compris, peut-être même avant lui. Les lumières de la ville défilaient lentement dans le brouillard. Les gyrophares des véhicules de sécurité projetaient des éclats bleus sur les immeubles, sur les façades des ministères provisoires, sur les monuments recouverts encore parfois des plaques commémoratives installées après l'Holocauste.

<< J'ai eu peur >>, finit-il par dire à voix basse, peut-être pour elle ou pour lui même, ou pour l'Histoire, qui sait ? Sa voix se brisa.

<< J'ai vu ce qu'il fallait faire. Tout ce qu'il fallait faire. Et j'ai eu peur. Et j'ai vu ce que j'ai désiré... Je ne suis pas celui que j'ai cru... >>

Sa femme lui prit la main et caressa doucement le dos de celle-ci avant de la serrer légèrement. Il ne pleura pas, mais sa gorge était nouée d'une sensation que l'on peine à décrire mais que vous comprendrez. Mais pour la première fois depuis des années, il cessa de lutter contre son propre silence.

Enfin, à plusieurs kilomètres de là, dans les appartements privés du Château de la Porte Verte, l'Empereur Maximilien II suivait les événements sur un vieil écran de télévision dont le volume avait été presque entièrement coupé. Il était assis dans un fauteuil large, aux accoudoirs sculptés, au rembourrage ferme et vert, au bois sombre. Il avait les jambes croisées, son coude droit sur son accoudoir, la main gauche reposant sur sa cuisse droite, et sa main droit posée sur cette main, la tête légèrement penchée en avant et inclinée vers la droite. L'ombre des gouttes d'eau sur les vitres créaient des petites images mouvantes sur sa peau. La chambre était plongée dans une pénombre douce. La pluie frappait également les fenêtres du palais à un rythme tranquille et régulier. L'odeur de bruyère humide des jardins était diffuse dans la chambre. Adeline dormait sur le lit à baldaquin de style impérial, aux couleurs amarantes. Ou peut-être faisait-elle seulement semblant de dormir, pour observait son amoureux sans qu'il ne soit totalement absorbée par elle cette fois-ci.

Depuis l'Holocauste, ses poumons n'avaient jamais retrouvé leur force. Certaines nuits étaient meilleures que d'autres. Celle-ci semblait difficile. Sa respiration demeurait lente, fragile. La profonde peine qu'avait été la perte de leur enfant était toujours vive, et elle luttait souvent contre la tentation de la mélancolie. Maximilien l'aidait autant qu'il pouvait, et employait une importante partie de son énergie et de son temps à essayer de la faire sourire et à être à ses côtés, ce qu'il réussissait relativement souvent tout de même. L'Empereur s'était imposé tout naturellement, de part la tragédie nationale et le drame intime, une certaine sobriété qui suscitait parfois des critiques au sein de la noblesse. Les grands bals traditionnels avaient été mis entre parenthèse depuis trois ans. Les dîners étaient moins fastueux, et moins long, car Sa Majesté les écourtait régulièrement ou bien s'en éclipsait en laissant les nobles entre eux pour aller rejoindre son épouse. Il luttait lui même contre la mélancolie, mais ne pouvait y céder, par égard envers sa fonction, son peuple et celle qu'il aime.

Maximilien regarda quelques instants les bandeaux d'information défiler.

CRISE AU PSU.

CYRILLE MATTHIEU RENONCE.

ROSE JAHAIRA FAVORITE ?


Puis il éteignit l'écran en soupirant légèrement, et i resta immobile quelques instants. Il comprenait Cyrille. Il le comprenait trop bien. Trois ans plus tôt, lui aussi avait regardé l'immensité. Il l'avait regardée au-dessus des ruines d'Estham, au milieu des sirènes, des fumées chimiques et des millions de morts. Il l'avait regardée lorsqu'il avait fallu annoncer au pays que leur capitale avait été défigurée, que leurs familles avaient été amputées, et que malgré cela il fallait aller en guerre. Lorsqu'il avait fallu continuer à vivre après avoir perdu un fils si jeune, leur seul enfant, et probablement le seul qu'ils n'auraient jamais. Certaines responsabilités ne suscitaient pas le courage, elles suscitaient d'abord la peur. Une peur immense, absolue, tétanisante. Mais s'était résigné et savait qu'il devait continuer de servir dans ce moment de crise, et sur conseil de son vieil ami réfugié sur l'Île Cardinale, l'ancien archevêque d'Estham, il était resté humain devant son peuple.

Il se tourna alors vers Adeline. Les magnifiques cheveux de celle dont il était immédiatement tombé amoureux avaient blanchi beaucoup plus vite que les siens, ce qui n'était pas dans l'ordre naturel des choses. Son visage portait encore les traces de la maladie et du chagrin, mais aussi celle de sa douceur, de sa force. Avec une infinie douceur, comme si elle pouvait se déchirer comme une feuille fragile, il prit sa main. Il caressa doucement celle-ci, passant sur ses doigts fins, les grains de beauté sur son dos, les lignes de sa paume. Le reste du monde pouvait attendre encore quelques heures. Il remit délicatement en place les cheveux de sa compagne et l'embrassa sur le front, avant de poser sa tête sur son épaule.

Au siège du PSU, les discussions avaient continué jusqu'au milieu de la nuit. Les représentants du Mouvement du Lendemain avaient donné leur accord. L'Alliance Chrétienne Démocrate, après plusieurs appels, avait étudié la proposition et finit par conclure que le PSU avait leur confiance, et que peu importe qui prendrait la tête du gouvernement, les lignes directrices restaient les mêmes. Le Parti de l'Avenir Afaréen y voyait un symbole fort et s'était immédiatement rangé derrière cette proposition. Même l'Union Native Démocratique considérait qu'une personnalité aussi discrète et multiculturelle que Rose Jahaira pouvait permettre d'apaiser les tensions. Peu après deux heures du matin, tout le monde finit par se tourner vers elle. Elle était épuisée, c'était évident. Elle n'avait pratiquement pas parlé depuis le départ de Cyrille malgré le fait que toutes les conversations tournaient autour d'elle. Elle regarda les visages autour d'elle. Des visages aussi fatigués et inquiets que le sien, pleins d'espoir malgré tout. Elle pensa à son père, arrivé autrefois d'Afarée avec l'idée naïve à l’époque que l'Empire pouvait appartenir à tous. Elle pensa à sa mère, qui lui avait appris que la vertu consistait d'abord à prendre soin des autres. Elle pensa aux camps de réfugiés d'Estham. Aux hôpitaux. Aux enfants déplacés. Aux villes détruites. Puis elle comprit qu'elle avait déjà accepté depuis longtemps que Cyrille l'avait regardé. Elle inspira lentement et dit simplement :

<< Très bien. Nous allons essayer... Nous portons une vision de la démocratie décentralisée, alors tout ne s'effondrera pas avec le départ d'un homme...>>
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