La salle vibrait encore des applaudissements qui remplissaient son cœur et la poitrine, lorsque Cyrille Matthieu s'extirpa du cercle des militants qui l'entouraient. Depuis près d'une heure, il n'avait plus réellement conscience des visages. Ils se succédaient dans un tourbillon de mains serrées, d'embrassades, de larmes, de rires nerveux, de rires de joie, de journalistes qu'on repoussait, de collaborateurs qui lui criaient des chiffres qu'il connaissait déjà par cœur. Quarante virgule cinq pour cent. Deux cents sièges. Une victoire qu'aucun sondeur, aucun éditorialiste, aucun adversaire n'avait osé imaginer dans de telles proportions il y a quelques mois. Le Parti Solidariste et Unioniste venait non seulement de gagner les élections constituantes, mais d'obtenir le droit presque moral de redéfinir l'avenir de l'Empire. Durant quelques minutes encore, Cyrille avait ri. Vraiment ri, pour la première fois peut-être depuis trois ans. Il avait serré sa femme contre lui, embrassé d'anciens camarades du PSI et des anciennes formations qui l'avaient précédé, des camarades qu'il n'avait pas vus depuis des années pour certains, reçu les félicitations de représentants afaréens, de natifs aleuciens, de syndicalistes, de jeunes militants qui pleuraient en répétant qu'ils avaient gagné, qu'ils avaient enfin gagné. Quelqu'un lui avait même dit qu'il entrait dans l'Histoire. Et sur le moment, cela lui avait paru naturel. Presque évident.
Puis il avait quitté la salle.
Personne ne l'avait vraiment remarqué. La musique couvrait le bruit de ses pas. Les équipes de télévision s'installaient déjà pour les interventions officielles. Les membres du bureau national débattaient des premières déclarations à faire aux médias de l'Empire. Cyrille avait traversé un premier couloir, puis un second, sans savoir exactement où il allait. Il se souvenait seulement de la pluie. Du bruit de la pluie sur les vitres du siège du parti à Haguevieil. Une pluie lourde, continue, qui semblait envelopper la ville entière dans une sorte de brouillard sonore. Il finit par pousser une porte de service coupe-feu donnant sur une galerie extérieure couverte qui dominait une partie des jardins administratifs. Là, enfin, le bruit des célébrations disparut. Pendant quelques secondes, il resta simplement debout.
Il avait cinquante ans. Il avait passé près de trente ans à faire de la politique. Trente ans à préparer ce moment précis. Trente ans à se convaincre qu'il possédait les réponses, qu'il fallait transformer le pays, le rendre plus juste, plus humain, plus fort. Trente ans à répéter que l'Empire pouvait renaître sous une forme plus juste, plus humaine. Sous une forme meilleure. Et pourtant, alors qu'il regardait la pluie tomber sur les lumières jaunes des allées désertes, quelque chose se produisit en lui. Une sensation physique avant d'être intellectuelle. Comme si son corps avait compris avant son esprit. Une impression de déséquilibre. Une légère nausée. Le sentiment étrange que le sol sous ses pieds venait de disparaître. Sa tête tournait légèrement et il fut parcouru de frissons glacés.
Il posa une main sur la rambarde. Devant lui, les jardins n'étaient plus des jardins. Il ne sut jamais exactement comment l'expliquer par la suite, même à lui-même. Il eut simplement l'impression que l'espace s'était ouvert. Tout était flou autour, sauf l'immensité d'une vide devant lui. L'impression que le monde s'était retiré. Les arbres disparurent. Les lumières disparurent. La pluie elle-même sembla s'effacer. Il ne resta qu'une immensité. Un vide. Un espace sans fond, sans horizon, sans limites, dans lequel il voyait défiler des images qui n'étaient pas que des souvenirs, mais des responsabilités qu'il endossait en ayant gagné. Les deux millions de morts d'Estham. Les colonnes de réfugiés. Les hôpitaux saturés. Les quartiers reconstruits à moitié. Les cimetières militaires. Les territoires afaréens réclamant leur dignité. Les peuples natifs exigeant leur reconnaissance. L'Empereur, lui-même dans le deuil de son fils et qu'il savait profondément accaparé par la faiblesse physique de son épouse, attendant qu'on lui propose un nouvel ordre politique. Les extrêmes droites progressant. Les communistes rêvant de révolution. Les alliés étrangers observant l'Empire comme on observe un blessé dont on ignore s'il survivra. Tout cela avançait vers lui dans cette immensité silencieuse.
Et au centre de cette immensité, il n'y avait qu'une seule question. C'était donc cela qu'il voulait ?
Il sentit alors apparaître quelque chose qu'il n'avait jamais éprouvé auparavant. Ce n'était pas la peur d'échouer. Il connaissait cette peur. Ce n'était pas la peur de mourir politiquement. Il la connaissait aussi et il avait toujours réussir à la vaincre. Non. C'était une peur plus profonde. La peur d'avoir désiré quelque chose qu'aucun être humain ne devrait désirer autant. La peur d'avoir consacré sa vie entière à rechercher le pouvoir avec des intentions qu'il croyait nobles, en tentant de se persuader lui-même qu'il n'était pas comme les autres, que le pouvoir lui revenait, car il savait ce qui était bon, jusqu'à ne plus voir que cette recherche elle-même pouvait devenir une faute morale. Il pensa à tous les premiers ministres qu'il avait critiqués. À ceux qu'il avait accusés de s'accrocher aux fonctions. À ceux qu'il avait jugés incapables de distinguer leur ambition personnelle de l'intérêt général. Et soudain, dans ce vide immense qui s'ouvrait devant lui, il eut la certitude terrible qu'il était devenu l'un d'entre eux, peut-être même le pire.
La pluie continuait de tomber. Il pensa à son père, mort quelques années auparavant, qui lui avait appris qu'un homme devait toujours être capable de renoncer à ce qu'il désirait le plus. Il pensa à sa mère qui avait survécu aux bombardements. Il pensa à sa femme qui, depuis trente ans, acceptait de partager sa vie avec la politique et à ses enfants qui avaient, eux aussi, acceptés un père à mi-temps. Il pensa à Estham. Surtout à Estham. Il revit les images des avenues recouvertes de corps. Les immeubles noircis. Les survivants hagards. L'odeur chimique dont les témoins parlaient encore dans leurs cauchemars. Lui aussi avait perdu des amis. Lui aussi avait pleuré. Et soudain, cette évidence s'imposa avec une brutalité insupportable : il n'était peut-être pas l'homme capable de porter sur ses épaules la renaissance d'un empire traumatisé. Et il resta là longtemps. Peut-être dix minutes. Peut-être une heure. Le temps avait cessé d'exister. Lorsqu'il entendit enfin des voix lointaines l'appeler, il se rendit compte qu'il tremblait légèrement. Il avait froid. Ses mains étaient humides. Son reflet dans la vitre lui apparut étranger. Son visage semblait plus vieux. Beaucoup plus vieux, peut-être dix ou vingt ans plus vieux. Ses cheveux gris lui donnèrent soudain l'impression d'être ceux d'un autre homme. Un homme fatigué. Un homme qui avait atteint le sommet de son existence pour découvrir qu'il n'avait aucune envie d'y rester. Un goût pâteux et écœurant dans sa bouche, comme si ce qu'il avait désiré le dégoutait.
Lorsqu'il revint dans la salle principale, le bruit s'arrêta progressivement autour de lui. On le cherchait depuis près d'une heure. Les journalistes étaient prêts. Les responsables du parti avaient déjà commencé à évoquer la composition d'un gouvernement provisoire avec les autres membres de la coalition. Plusieurs représentants étrangers avaient demandé à lui parler. Tous attendaient le même moment : celui où Cyrille Matthieu annoncerait qu'il acceptait de devenir le premier chef du gouvernement du nouvel Empire qui allait naître.
Mais quelque chose avait changé et sa femme le comprit immédiatement. Son visage était devenu presque blanc et translucide. Ses mouvements semblaient légèrement ralentis. Son regard passait sur les personnes sans réellement les voir. Autour de lui, les conversations cessèrent peu à peu. Les membres du bureau national s'approchèrent. Quelqu'un lui demanda si tout allait bien. Un autre lui demanda s'il était prêt. Une journaliste commença à lever son micro. Alors Cyrille Matthieu inspira profondément. Il regarda les visages qui l'entouraient. Des visages heureux. Des visages confiants. Des visages qui attendaient de lui qu'il accomplisse enfin ce qu'il avait promis pendant des années. Et pour la première fois de sa vie politique, il refusa ce que tout son être avait désiré.
Sa voix fut presque inaudible.
<< Non... Rose. >>
Personne ne comprit immédiatement. Quelques regards interrogateurs se croisèrent. Certains pensèrent qu'il délirait. D'autres crurent avoir mal entendu. Puis il répéta, plus lentement, en se tournat vers elle, avec cette étrange sérénité qui succède parfois aux grandes terreurs.
<< Ce sera Rose Jahaira. >>
Un silence immense tomba sur la salle. Même Rose, qui se trouvait quelques mètres plus loin, resta figée, incapable de comprendre ce qu'elle venait d'entendre. Cyrille la regarda quelques secondes. Il revit alors toutes ces années où elle avait travaillé dans l'ombre, sans ambition apparente, sans culte de sa propre personne, portant des dossiers que personne ne voulait traiter, défendant des causes dont personne ne parlait encore. Et dans cet instant suspendu, il eut la conviction intime, irrationnelle peut-être, mais absolue, qu'elle possédait quelque chose qu'il avait perdu en chemin. La capacité de regarder l'immensité sans vouloir la posséder. Puis il prit la main de sa femme. Et ils partirent ensemble sous la pluie.
