08/02/2020
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[RP] Chroniques - Page 4

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L'IMPLACABLE TYRAN


Soleil,
sourd et sûr,
souverain sur la saison.
Il s’assied, il s’acharne,
il sature l’air,
il sème ses sabres sur ma peau.

Les cigales cisaillent le silence,
scandent, scellent,
un chœur chaud,
sec, serré, sans cesse.

La vitre ouverte vibre,
le vent vient,
un souffle sale et sucré,
chargé d’herbes hachées au rotofil,
de résines, de poussière et de palmiers.

L'implacable tyran

Tout colle -
la chair, la chemise, le cuir des sièges.
Les manches courtes cèdent,
les épaules s’exposent,
brillantes, brûlées,
buvant la brûlure.

Il brûle tout
dans une blancheur sans bord,
les pierres pâlissent,
les routes rutilent,
les yeux plissent, prisonniers
d’un éclat implacable.

La lumière ne lâche pas.
Elle reste,
elle rôde,
elle ronge le soir,
elle refuse de se retirer.

Alors,
dans ce règne étouffant,
je trouve mon trésor :
un soda frais, sifflé d’un seul souffle,
goût glacé, giclée vive,
récompense rare,
miracle minuscule
au milieu du monde en feu.
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CEUX QUI N'AVAIENT PAS DOUTÉ


Ils se disaient porteurs d'aurore. C'est pourquoi le Grand Bois les laissa marcher longtemps avant de se souvenir de ce qu'il savait. Leur certitude roulait comme une marée sans rivage — elle emportait les voix qui vacillaient, elle noyait les noms qu'on n'avait pas encore appris à prononcer. On louait leur flamme parce qu'elle avait brûlé d'abord des monstres. On fermait les yeux quand elle commençait à consumer des vivants. Leur force s'appelait justice. Leurs ruines devenaient reliques. Leurs cendres, offrandes. Mais les esprits du fleuve sont patients. Ils avaient vu d'autres certitudes traverser le plateau, et ils savaient ce qu'elles laissent derrière elles. Ceux qui ne doutent pas deviennent pierres. Et les pierres ne savent qu'abattre — jusqu'au jour où la forêt repousse entre leurs membres, jusqu'au jour où la mousse recouvre leur nom, jusqu'au jour où les enfants s'assoient sur elles sans savoir ce qu'elles furent.

C'est ainsi, dit-on, que naquirent les vieilles pierres du plateau. Personne ne se souvient plus de leur colère. On s'assoit dessus au bord du fleuve, les soirs de saison sèche, quand l'eau est basse et qu'on entend le Grand Bois respirer.

Ceux qui ne doutent
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RÉJOUISSANCES


Main écorchée, serre d’ombres grouillantes, griffe où s’accrochent des racines carnivores.
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Les veines, fouets furieux, claquent, s’entre-déchirent, et vomissent leur boue brûlante dans la carcasse des os.
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Chaque filament, vipère vorace, s’enroule, siffle, lacère, étrangle le sang en festin.
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Réjouissances

La chair éclate en silence, comme un fruit pourri sous les dents d’un dieu malade, et les canaux déversent leur pus d’agonie dans les gouffres du corps.
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C’est une armée de spectres microscopiques qui mord, qui ronge, qui rit, une tempête de mâchoires invisibles qui célèbre le désastre.
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Et moi, au cœur du carnage, je laisse éclater un rictus : désormais mes veines bavardent, je ne suis plus qu’un banquet.
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CE QUE LE FLEUVE DONNE, IL LE REPREND


La pluie pilonne, pète, pèse ; un paquet de pierres liquides qui vous brise la nuque à force de vous ployer. Ça cogne dru, dru, comme si le ciel voulait vous enterrer vivant. Le fleuve bouillasse, lourdaud, gonflé de colère, couleur de fer sale et de fumée. Dans la vapeur tiède qui colle aux ratiches, qui poisse les naseaux, les navettes maronhiennes râpent l’eau, glissent en grondant, gueules basses, prêtes à mordre, à charcler. En face, le radeau des orpailleurs, rafistolé de bouts de bidons, flotte de travers, survit par obstination, planté là comme un phlegmon sur l’eau. Les tôles tordues vibrent au tonnerre, grincent comme des chicots gâtées. Les silhouettes se serrent sous cette pluie pâteuse, silhouettes de chiens traqués, doigts cramponnés à des pétoires jaunies, armes qui sentent le métal pourri. Toute la misère du monde suinte sur leurs carrures. L’air pue l’huile tiède, la vase remontée du fond, la peur rance. Une odeur que l'on vous enfonce dans la gorge à coups de marteau. Le tonnerre trique la nuit, un coup sec, un autre - le ciel cogne, cogne encore, cogne juste pour rappeler qu’il est le plus gueulard.

Premier tir. Un bruit sec. Trop sec. Trop récuré. Ça claque comme un os qu’on crouille net entre deux mains sales. Le son déchire le rideau d’eau. On dirait un mot interdit, prononcé par la nature elle-même. Les navettes beugnent en retour, éclabounent des rafales rases, rythmées, un battage de métal sur l'échine nue du monde. L’écho ricoche sur le fleuve, ricoche encore, une grande ricane creuse de la rivière qui s'en torche de tout. Les balles filent, sifflent, vrillent, se frayent un sillon dans le souffle empaissé comme de la bourbe. On les sent passer, ces vrilles viriles, ces vipères vives. Elles fouettent les écopes de leur souffle, elles tirent sur les nerfs en doigts dissous. Sur le radeau, ça se recroqueville, ça grogne, ça rameute des gueulantes crasses, des parlaches qui sentent l'humus, la fange, les années de rage en nœud dans la panse. Une vareuse rouge se troue ; l’homme dessous chancelle, surpris, puis glisse, glougloute, goutte dans l’eau charbonneuse. Il disparaît presque proprement, avalé par la mousse brune. Pas de cri. Juste un hoquet qui s’accroche à rien. Plus loin, un piroguier se cloche en deux, souffle coupé, comme ramassé par une pogne groue, esbrouie. La pluie martèle sa blessure, l’attaque sans répit, comme si elle voulait l’achever elle-même. Il tombe à genoux, les doigts cherchant prise sur le pont glissant, mais rien ne tient : tout fuit, tout glisse, tout se rit de lui.

Le fleuve boit. Noie. Avale. Nivelle. Il gobe les hommes comme de petits cailloux. Des bulles rouges remontent, éclatent en silence, se mêlent au ciel qui s’écroule en trombes. La chaleur poisse tout, pelote les nerfs, pique les paupières. On ne voit plus rien, on devine seulement. On lutte pour respirer, pour sentir son propre corps, pour savoir qui tire encore ou qui dort déjà dans l’eau chaude. Les navettes reculent d’un coup de reins du moteur, un mouvement brutal, animal. L’eau fouette, frappe, fouaille. La coque vibre, gronde, comme si elle aussi voulait mordre. Sur le radeau, un vieux au foulard noir se redresse, silhouette noueuse, décharnée, bras levés vers la nuit. Il braille un cri guttural - un cri de roc, un cri de racine, un cri sorti d’avant les hommes. Ses yeux roulent, brillent, reflètent quelque chose qu’on ne comprend pas. La mitraille le prend. Pas en morceaux - mais en festin. Il s’abat, net, raide, rendu au fleuve comme s’il retournait à un maître ancien.

Tout gronde : le ciel, les armes, le fleuve, les cœurs. Ça cogne, ça crisse, ça casse. Et les trognes se tordent, les mains moites, limaces, tremblent, les bouches happent la pluie comme du sable. Le fleuve, tout autour, suffle lourd, souffle chaud, comme un animal repu. Et quand les tirs s’essoufflent enfin, quand il ne reste que les vapeurs et le vacarme de la pluie, on ne distingue plus les morts des débris. Les silhouettes immobiles se confondent avec les planches noyées, les cordages détendus, les ombres gondées par les éclairs. Le fleuve, lui, continue. Goulûment. En grondant. En gémissant. En gardant pour lui ce que la nuit lui donne. Et dans un reflux sourd, un remous trop lent, on croirait presque l’entendre murmurer. Comme un vieux rite en faim noire. Comme un jurement qu’il ira quérir encore. Demain. Ou la nuit d’après.

Ce que le fleuve donne, il le reprend
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JOURNAL DE L'ARPENTEUR : ENTRÉE 6 (Avril 1967)


Nous reprîmes la marche au troisième jour, en descendant vers le Matahou par un sentier que nos guides connaissaient seuls. La forêt avait changé de nature depuis l'inselberg : plus humide, plus sombre, traversée de cris que je ne savais pas encore nommer. Vers la fin de l'après-midi, nous aperçûmes enfin les premières formes du village à travers les arbres — des carbets ouverts sur la berge, des feux bas, des enfants qui nous regardèrent approcher sans bouger.

Le capitaine Mokapo nous attendait au centre de l'esplanade comme s'il avait su depuis la veille que nous viendrions. C'est un homme de taille moyenne, d'une cinquantaine d'années peut-être, dont l'âge se lit moins sur le visage que dans la manière dont les autres s'écartent légèrement lorsqu'il se déplace. Il portait à la ceinture un bâton court dont l'extrémité était enveloppée d'un tissu rouge fané — cadeau du Gran Man, me dit-on à voix basse, remis lors d'une cérémonie à laquelle aucun de nous n'avait assisté. Il nous salua dans un créole approximatif, suffisant pour les affaires courantes, et nous fit signe de nous asseoir à l'ombre d'un grand carbet communautaire.

Il nous offrit du cachiri que nous acceptâmes, et quelques tubercules cuits dans la braise. On ne refuse pas sans offenser. Je notai qu'un siège sculpté dans un bois sombre était disposé un peu en retrait du cercle des nôtres — le sien, de toute évidence, bien qu'il ne s'y assît pas encore. Sa fabrication était d'une facture remarquable : le bois avait été travaillé en une seule pièce, et l'on distinguait sur le flanc des motifs en spirale d'une grande précision, comme un labyrinthe dont on ne trouverait jamais l'entrée.

Le bonze arriva le lendemain matin, et l'agitation qui précéda son entrée dans le village fut telle que je crus d'abord à l'annonce d'une mauvaise nouvelle. Des femmes sortirent des carbets, des hommes abandonnèrent leurs filets sur la berge. On avait tendu des feuilles de palmier à l'entrée du chemin, et deux jeunes garçons se tinrent de chaque côté comme si leur présence constituait un honneur. Le bonze — le père Asakura, de l'École de Fujiao, un homme petit et précis dans ses gestes, qui voyageait avec un seul assistant, un chapelet, un carnet qu'il ne lâchait jamais — reçut cet accueil avec la sérénité particulière de ceux qui y sont accoutumés depuis longtemps, c'est-à-dire avec une humilité qui ne cessait pas d'être une forme de maîtrise.

Il s'installa ce soir-là au centre du carbet communautaire pour une cérémonie que je ne sus pas tout à fait comment nommer — ni prière tout à fait, ni fête, ni instruction. Il distribuait des paroles et des présents avec le même geste mesuré : un rouleau de tissu par ici, une formule bouddhique par là, quelques cachets dont il expliqua les usages à deux femmes qui l'écoutaient avec une attention que je n'avais pas vue accorder aux notables de Siwa. Mokapo s'assit sur son banc pour recevoir un nouveau document — une lettre du gouverneur de la province, me dit l'assistant du père Asakura, confirmant sa charge pour la prochaine décennie. On applaudit. On but encore du cachiri. Mais pendant toute la durée de cette cérémonie, je sentis un regard peser sur la scène depuis l'extérieur du cercle. Ce n'est qu'au matin suivant que je pus mettre un visage sur ce regard.

Il s'appelait — ou du moins c'est le nom qu'on me donna — Ayawa. On me dit qu'il était le kaamo du village, ce que je traduisis d'abord mentalement par "chaman" avant de comprendre que la traduction était insuffisante. Les gens du village l'évitaient et le consultaient avec la même régularité contradictoire. Lorsqu'une femme enceinte accoucha difficilement dans la nuit, c'est lui qu'on alla chercher en premier, avant même les remèdes que le père Asakura avait laissés. Mais le lendemain, les mêmes personnes qui avaient couru jusqu'à son carbet s'éloignaient de lui dans l'esplanade avec une discrétion qui ne trompait pas.

Sa relation avec le bonze était d'une politesse absolue et tendue comme un arc. Ils se saluaient avec une cordialité qui ne laissait aucun doute sur l'intensité de ce qu'elle recouvrait. Je les vis une fois, à l'écart, échanger quelques mots que je ne pus entendre. Le père Asakura revint vers nous avec son expression ordinaire. Ayawa resta un moment immobile à regarder le fleuve.

Le soir de notre départ, Ayawa s'approcha de moi alors que je rangeais mes affaires. Il me dit quelque chose dans la langue des Ahminis que personne ne me traduisit. Mon guide, interrogé plus tard, hésita longtemps avant de répondre. Il me dit, à peu près : Il dit que le bonze apporte des mots nouveaux pour des choses anciennes. Et que les mots nouveaux ne changent pas les choses. Seulement les gens qui les prononcent. Je ne sais pas si c'était une sagesse ou un avertissement. Peut-être les deux.

Nous prîmes congé de Mokapo le quatrième matin, sous une pluie fine qui commençait juste à tomber. Il nous raccompagna jusqu'au premier méandre du sentier, son bâton à la ceinture, les pieds nus dans la terre rouge. Au moment de se séparer, il me serra la main à la manière des créoles de la côte — une habitude acquise, supposai-je, lors de ses séjours à Fujiao. Je regardai ses mains en serrant la sienne : larges, calleuses, portant à la base du pouce une petite cicatrice en forme de croissant dont je ne sus jamais l'origine. Derrière lui, dans l'esplanade désormais vide, le siège sculpté était resté à sa place sous l'auvent du carbet. La pluie commençait à tomber dessus.

Kaamo ahmini, croquis, 1967.
Kaamo ahmini, croquis, 1967.


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