Posté le : 22 mars 2026 à 15:03:20
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Le pays des sicaniens
Par son excellence le sénateur Timo Zonta (2019)
Les anciens rhémiens et héllènes disaient de lîle des sicaniens qu'elle était la perle de la Leucytalée, l'endroit dans ces eaux, où l'herbe était la plus verte, où les fruits étaient les plus mûrs, et où les blés comptaient le plus d'épis. On qualifia ses habitants autochtones de "sicaniens", des peuplades vivant dans les collines de l'île, en communautés villageoises simples, qui les distinguait du monde urbain des cités héllènes. Ces Sicanes formaient un peuple agricole qui occupait donc, sur toute l’île, des bourgs et des petits fortins sur des lieux élevés, pour se garantir contre les brigands. Il n'y avait point de patrie sicane que celle du clan et de l'enchevêtrement des structures familiales entre elles. Leurs différentes tribus n’obéissaient point à un même roi, car chaque ville avait son seigneur. On dit des sicaniens qu'il parlaient un langage appossible à décrire, qui ne ressemblait ni à celui des latins, ni à celui des héllènes. Ces gens , ainsi, furent probablement les premiers habitants de l'île, et leur présence ne peut être attestée autrement que par des traces de foyers gravés dans le sol et dans la roche.
On ignore comment les sicaniens appelèrent leur île, ou eux-même, car ce sont les colons héllènes qui les seconds, foulèrent le sol de l'île durant la plus haute des antiquités, et baptisèrent ainsi son peuple et ses rivages à la fois. Par des dons et achats de terre, par les mariages, par la guerre, les grecs y fondèrent à leur tour des cités, ne s'aventurant que rarement loin des côtes, car ils ne voulurent dans un premier temps, qu'y exploiter ses rivages et ses plaines côtières fertiles. Les sicaniens, eux, furent repoussés dans les terres, pour ceux qui ne furent pas intégrés à ces cités, et y continuèrent d'y posséder des petites chefferies jusque tard, lors de la conquête rhémienne. L'île devint rapidement le grenier à blé de la Leucytalée, et une île intégrée au monde héllénistique, au centre des enjeux qui furent propres à cet univers. Là encore, jamais aucune des cités fondées par ces derniers ne fut en mesure d'unifier l'île en une entité politique unique. Qu'il s'agisse de Syrakousai, la plus grande et la plus belle de toutes, Lysistrata, sa rivale, ou encore le plus discrète Eryx, qui bien souvent, arbitrait les conflits entre les deux premières. De la fin de l'âge du bronze jusqu'à la conquête rhémienne, la situation politique de l'île varia au rythme des guerres incessantes ayant lieu sur son sol. On dit ainsi des sicaniens et des grecs de Sicanie, qu'ils partageaient depuis cette époque la culture de la querelle futile et de la guerre.
La conquête de la Sicanie par Rhême, n'arrêta point ces atermoiements, loin de là. Les rhémiens s'y imposèrent lors des Guerres de Sicanie, procédant à la mise au joug progressive des cités en jouant les unes contre les autres, alternant les alliances sincères, les trahisons honteuses et la destruction de cités bien plus anciennes que la leur. La rhémianisaton de l'île ne fut que partielle: si les sicaniens furent assimilés, laissant place bien plus tard à un parler typique de l'île, la langue des grecs tirait sa force de la position sociale de ses élites, qui dans la plupart des cas, perdurait entre les deux époques. Le modèle de la cité rhémienne s'imposa en même temps que sa tutelle, mais il est raisonnable de penser que ceux ci furent conquis par leur propre conquête, abasourdis par le degré de sophistication de la langue des anciens savants, des artistes, des Hommes de lettre et de la bonne pensée. Le grec s'imposa rapidement auprès des élites rhémiennes, ce qui permis très probablement sa plus grande sauvegarde dans les lieux où il fut parlé avant la conquête. Ainsi, la présence héllène sur l'île de Sicanie a perdurée de ces temps jusqu'à nos jours, malgré toutes les vagues de migration successives que celle-ci a connu.
La paix rhémienne possédait de grands avantages certes, qui permis un développement urbain important, s’accompagnant d'un grand nombre de changements, jusqu'à affecter la topographie de l'île. En effet, si nous connaissons aujourd'hui une île clairsemée, et dont la couverture forestière est rare, elle était avant la conquête couverte d'un massif forestier important en son centre, et en certains points des côtes. En cause de cela, la Sicanie devint un point de contrôle vital des échanges dans une Leucytalée sous domination de la cité rhémienne, ainsi qu'une base navale indispensable. Si Rhême avait soumis toutes les nations, elle ne pouvait satisfaire l’appétit des Hommes du tout venant, et la paix rhémienne n'était avant tout que l'expression d'un ordre républicain, puis impérial, qui fut perturbé par la piraterie, qui pullula dans toute la Leucytalée jusqu'à la fin de l'Empire. Encore aujourd'hui, les rivages de l'île abritent rochers et cachettes utiles à la contrebande et au trafic, accepté par une population qui se tient toujours prête à échanger par ces moyens illégaux avec le monde entier, à tel point qu'on a parfois pu surnommer la Sicanie "l'île des mauvais payeurs".
La Sicanie, parmi toutes les provinces impériales, a été balancée d'occident en orient au fil de l'Histoire, sans que celle ci n'eut jamais clairement choisie, ou du moins, qu'elle ne fut confrontée à une situation lui imposant ce choix. La fin de la période de la paix rhémienne fait intervenir de nouveaux troubles dans la région, mais la Sicanie ne se situa pas sur la plupart des grands axes des migrations de l'antiquité tardive. Lorsque l'Empire des rhémiens se partitionna, la Sicanie fut comprise dans sa partie occidentale dans la théorie, mais rapidement reprise par le pouvoir impérial de Théodosine lorsque la partie occidentale de l'Empire disparut. Considérée comme une province ordinaire jusqu'aux conquêtes venues de l'Afarée (Hégire, voir harmonisation), l'île, excentrée du reste de l'Empire et vulnérable, acquis à partir du VIIIème siècle un statut relativement autonome, avec la nomination d'un Capétan à la tête de l'île, devant composer avec un pouvoir local de plus en plus influent au fur et à mesure que Théodosine s'affaiblit. L'île connu une courte discontinuité du pouvoir impérial, avec l'installation d'une principauté musulmane éphémère, qu plus fort de l'extension du monde arabe, tandis que Théodosine entrait dans une période de crise politique et religieuse permanente, jusqu'à un regain économique et territorial à partir du IXème siècle.
Encore une fois, avec l'apparition de nouveaux pouvoirs en occident, les cités-états de Fortuna et de Léandre en tête, l'île se trouva à la confluence des mondes latins et héllénistiques, et l'enjeu d'une lute permanente entre ses différentes composantes. En parallèle à une crise surable que l'Empire de Théodosine traverse à partir du XIVème siècle, avec l'apparition de plusieurs prétendants, les cités de Fortuna et de Léandre s'emparent progressivement du bassin leucytalien occidental, tout en s'infiltrant de plus en plus dans les affaires du monde héllénistique, obtenant des privilèges commerciaux sur le territoire sous autorité de l'empereur. Tout comme dans le reste de l'Empire, on vit ainsi l'apparition de cette nouvelle "race" de marchands-vautours, obtenant des privilèges ayant des conséquences funestes sur l'économie de l'île, et se constituant en avantages déloyaux vis à vis des négociants locaux. Cette vampirisation des routes commerciales par les cités-états fortunéennes et landrines provoque l'appauvrissement progressif des élites de l'île, de même que celles du reste de l'Empire, qui entre dans une longue phase de déliquescence territoriale qui dure de cette époque, jusqu'aux dernières décennies de l'ère contemporaine.
En parallèle, la Sicanie est prise entre deux feux durant les guerres landrines, une très longue et couteuse série de conflits entre les rivales fortunéennes et landrines, et qui voient durant le courant du XVème siècle, la destruction de Léandre. Si les différents capétans et fonctionnaires impériaux de l'île ne prennent pas part aux hostilités, ces guerres provoquent une période de chaos économique en Leucytalée, et la disparition de l'un des deux princpaux acteurs économiques du bassin leucytelien, conduit à un monopole fortunéen de fait, qui ne fut en rien une bonne opération pour la Sicanie. Se retrouvant seule en plein bassin occidental de la Leucytalée face à Fortuna, la cité des polémarques, pourtant, ne procède jamais à la conquête de l'île, mais qui devient une dépendance économique de facto, où des gouverneurs locaux théoriquement toujours sous tutelle impériales, sont dans les faits tributaires de la cité fortunéenne.
Cette stuation d'isolement s'aggrave avec la querelle dynastique suscitée par la division de l'Empire de Théodosine en deux couronnes impériales distinctes: la cour de Théodosine, toujours indépendante dans la théorie, et la capitale impériale de Lykaron, fief d'une cour parallèle ayant revendication de préséance, mais dans les faits, obligée de la cité fortunéenne. L'île de Sicanie, de par sa situation centrale, devient un lieu d'affrontement entre les deux pouvoirs, changeant de mains un certain nombre de fois depuis le XVIIIème siècle.
C'est cette situation si particulière, à la lisière de l'Empire rhémien et tiraillé entre différents pouvoirs, qui explique le comportement et les attitudes propres aux sicaniens, que l'on peut encore parfois observer de nos jours. Ainsi, la défiance vis à vis de toute autorité tutélaire, détentrice d'un pouvoir tout aussi lointain que théorique, est chose persistante chez des sicaniens ayant appris, de la plus dure des manières, que ni l'autorité de Théodosine, ni celle de Lykaron, ni celle de Fortuna, était pleinement consciente de leurs interêts. La société sicanienne, de fait, évolue toujours dans cette dichotomie à deux vitesses: celle des rives cosmopolites et héllénophones, ouvertes vers Théodosine et Lykaron, et une population sicane plus fermée, régie par des logiques claniques qui se sont constituées en contre pouvoirs, face à une autorité bien souvent nominale. Une population hostile à ses suzerains de fait, et qui pratique une forme d'économie souterraine en commerçant avec le tout venant.
La révolution industrielle et la mondialisation, somme toute limitée de l'île, à partir du XIXème siècle, n'a fait que renforcer ce fait, et permis à la population sicane un accès alternatif à l'éducation, à la culture, à la consommation, ainsi qu'à des idées politiques nouvelles qui n'auraient pas eu leur place dans le carcan impérial. La Sicanie est donc à la fois un vieux peuple et une jeune population, dont l'unité politique n'a jamais été permise par l'autorité impériale. Ce cadre a été particulièrement propice à l’émergence, à partir du XVIIIème siècle, d'autorités para-étatiques remplissant le rôle d'un Etat qui n'existe que dans les grandes villes. Ainsi, à l'instar d'autres parties du monde italophone, des sociétés criminelles occultes ont depuis bien longtemps fait leur nid, remplissant à la fois un rôle de service auprès de la population, tout en faisant reposer sur lui sa base de pouvoir, par le biais d'une économie propre constituée de racket et de trafics, grevant ainsi une part notable des capacités de revenus fiscaux que l'île pouvait apporter à l'Empire. Ces sociétés sont depuis lors en lien permanent avec d'autres orgnaisations étrangères semblables, à Fortuna, Velsna, Manche Silice et autres régions italophones, mais sont également en lien avec pirates pharosi, et depuis peu, kotiotites.
C'est dans ce contexte d'une population hostile à toute forme de pouvoir central que le personnage central de notre récit a fait son entrée par la grande porte de l'Histoire, ou tout du moins par l'ouverture la plus grande qu'il eut été en capacité de le faire. Trente ans après un putsch mené par les prédécesseurs de l'impératrice de Lykaron sur l'île, ayant conduit à la prise de pouvoir d'un Capétan fidèle à la "seconde capitale impériale", l'empereur Justinien X de Théodosine signifia par chrysobulle impériale à Meleinos Notaras, logothète du genikon de la cour impériale, et stratège du thème de Messembrie, petite province située au sud de la capitale, de reprendre l'île par ses propres moyens. Justinien X était de ces empereurs croupions qui n'eut guère pour lui une armée, tout en ayant des ambitions démeusurées, et Notaras agissait là en sa qualité de fidèle exécutant d'un fonctionnaire impérial, dont la loyauté n'était guère à prouver. L'Homme avait été choisi précisément par ce fait de fidélité, ainsi qu'en son aptitude naturelle à amasser, à thésauriser et à diriger un argent qui manquait cruellement à la couronne impériale. Ainsi, il se fit connaître tout d'abord, non en tant que soldat, mais en tant que percepteur d'impôts efficace, issu d'une famille modeste et qui ne tirait aucune gloire ou prestige de ses origines. Cet "Homme nouveau" était ainsi parfait aux yeux de l'empereur, car dénué de toute apparente ambition propre à un Homme d'un rang aristocratique, pendant que sa fortune toute entière était due à son impérial protecteur.
Zélé, il puisa dans des deniers propres afin de lever une armée de quelques milliers de conscrits dans son thème de Messembrie, et tout en y laissant Isaakios, son jeune frère, prendre en tête l'administration du thème, mit sur pied une expédition aussi audacieuse que sans le sous, en juin 2014. Profitant du chaos relatif régnant dans le monde fortunéen, Notaras posa le pied, de nuit, sur une plage adjacente à la ville d'Erys, qu'il prit sans combat. La population, déjà en révolte ouverte contre le Capétan Niketas Phokas, nommé par l'impératrice de Lykaron, rejoignit la minuscule armée de Notaras, et la plupart de ses cités se soumirent à ce dernier dans la semaine suivant le débarquement. Assiégé à Syrakousai, la capitale de l'île, Notaras permit à Phokas d'évacuer vers Lykaron, lui laissant le goût d'une défaite humiliante par un simple intendant des finances, avec le soutien d'une population révoltée.
Mais une fois la victoire passée, Notaras dû faire face à la réalité politique d'une île qu'il peine toujours à comprendre. Les partisans de Lykaron ne lui ont pas laissé un "joyau" de la Leucytalée, mais un champs de ruines, politique, social et économique. Le but de la conquête fut de rapidement générer des recettes fiscales destinées à la couronne de Théodosine. Il n'en fut rien dans l'instant, en raison de l'état avancé de délitement de l'appareil fiscal et répressif de l'Empire. Dans les faits, et toujours aujourd'hui, le Capétanat ne contrôle réellement que les grandes cités hélléniques des rivages de l'ile. L'intérieur des terres échappe de facto à toute forme d'autorité étatique, et est le territoire des grads propriétaires terriens, ce que l'on appelle les gabelotti, ainsi que des structures claniques traditionnelles dont les sociétés criminelles secrètes tirent leur force.
Son excellence le Capétan de Sicanie est Homme compétent, loin s'en faut, mais qui se retrouve confronté à une multitude de problèmes propres à l'administration d'une conquête récente: une population défiante, un appareil politique défaillant et archaïque, une armée davantage occupée à la répression des bandes de criminels arpentant une île qu'ils connaissent mieux qu'eux... Ces dernières années ont été marquées par l'obsession du Capétan Notaras de remplir les exigences fiscales de l'empereur de Théodosine. Malgré les embuches, celui-ci a déjà débuté une série de réformes dans ce sens. Acceptant le fait que l'île ne couterait davantage qu'elle rapporterait pour plusieurs années encore, Notaras a partiellement répondu aux revendications des locaux afin d'éviter de finir comme son prédécesseur, chassé du pouvoir par cette même population. Notaras a dû se résoudre au fait que les sicaniens apprécient la sécurité donnée par Notaras, mais aiment plus encore leur propre liberté. L'administration du Capétanat a donc été profondément réformée, suivant un modèle plus proche de la manière fortunéenne de diriger un pays que de la manière théodosienne.
En échange d'une reconaissance de jure de sa suzeraineté sur l'ensemble de l'île Notaras a accepté l'idée d'un partage de pouvoirs avec les divers clans familiaux du centre de l'île, ainsi que leur soutien en cas d'attaque de l'île par une puissance étrangère. Notaras a ainsi temporairement renoncé aux prélèvements fiscaux sur une partie de l'île, concentrant ainsi son autorité dans les zones urbaines et les agglomérations, dont il a confié l'adminsitration à des préfets, devant superviser les garnisons militaires locales. Ces villes sont donc théoriquement sous administration militaire, se substituant à un pouvoir civil existant, mais qui a perdu ses pouvoirs de prélèvement fiscal, dont les préfets ont la charge. En parallèle, plutôt que de lutter contre les trafics et l'économie souterraine, le Capétan Notaras entend ainsi "faire avec", capter ainsi une partie des bénéfices de ces échanges qui passaient autrefois hors de portée du pouvoir impérial. Prenant fait et cause de l'attractivité de l'île, par ses trafics nombreux, Notaras a décrété la cité d'Erys comme "ville franche", et ouverte à un commerce sans taxe de douane, et où l'implantation des entreprises est aisée. Si ces mesures ne se traduisent pas par une hausse immédiate des revenus du Capétanat, Notaras escompte à long terme le développement d'une île qui en a le plus grand besoin.