
Accroupie dans la boue froide à la lisière d'un bosquet de bambous rachitiques, elle observait le dépôt à travers ses jumelles à intensification de limière, de fabrication estalienne, un des derniers objets encore en état de marche que le SRR leur avait laissés avant que Mistohir ne coupe le cordon. Trois miradors, deux éclairés et un troisième visiblement foutu depuis un moment si l'on en jugeait la rouille qui rongeait le projecteur. Une clôture grillagée, pas plus. Derrière, quatre hangars de tôle ondulée gardés par ce qui ressemblait, de loin, à une poignée d'hommes trop jeunes pour raser correctement leur mentin.
C'est ce que murmura Feng à ses côtés. L'ancien sergent de l'ASLT avait l'oeil pour ça : des années à observer les patrouilles de l'ancienne RPR avant de les tailler en pièces lui avaient forgé un instinct que même les opérateurs du SRR ne possédaient pas.
Ren hocha de la tête silencieusement. C'était exactement l'information qu'ils attendaient depuis trois semaines, glanée goutte à goutte par un réseau de contacts que les Estaliens avaient patiemment reconstitué dans les villages alentour à coup de devises étrangères, de promesses, de faveurs ou parfois de vraies sympathies libertaires qui se répandaient lentement dans le Hen. Le Royaume Fédéré était occupé ailleurs, dans la pacification du reste du pays et dans la neutralisation des lèche-bottes des Xin, et chaque garnison du Hen en payait le prix en hommes. Un dépôt à moitié vide, c'était une aubaine qu'on ne refusait pas. Ren chuchota dans le micro fixé à sa mâchoire :
- En place, on attend ton feu vert."
Elle prit une inspiration. Ce n'était plus comme avant. Ces opérations n'avaient plus rien de la fièvre habitée du serment, de la vengeance brute qui l'animait devant les cadavres gazés de la résidence présidentielle. C'était devenu un métier, son métier. Un métier sale, méthodique, sans gloire, sans salut au bout et une part d'elle détestait viscéralement cette normalisation plus que tout ce qu'elle avait pu faire de ses propres mains. Mais elle était là, elle n'avait aucun autre avenir que celui-ci, et elle devait aller au bout :
Les deux sentinelles du mirador nord tombèrent presque au même instant, l'un d'une balle subsonique tirée par le fusil de précision de Ren elle-même, l'autre d'un couteau planté par un des hommes de Feng, hissé le long du grillage avec une agilité que seule une vie entière passée à fuir et à se cacher pouvait enseigner. Presque aucun bruit, juste le bruit sourd des corps glissant contre la tôle. L'équipe s'engouffra rapidement par la brèche découpée dans le grillage. Six silhouettes, pas plus, le reste de la cellule était disséminé ailleurs, sur d'autres cibles ou d'autres villages car on ne pouvait plus se permettre de concentrer ce qui restait de forces sur une seule opération. Ren avançait en tête, armée calée contre l'épaule, l'oeil rivé sur les hangars. Le premier était rempli de caisses de munitions empilées jusqu'au plafond, une véritable aubaine.
Puis l'alarme se déclencha. Un garde, plus alerte ou peut-être juste plus malchanceux que les autres, avait repéré une ombre entre deux hangars et avait hurlé avant même de comprendre ce qu'il regardait. La sirène retentit, stridente, arrachant le silence de la nuit en lambeaux. Les balles se mirent à voler entre les hangars, ricochant sur la tôle dans un vacarme métallique assourdissant. Ren se plaque contre un container, le coeur battant sans peur, seulement avec l'automatisme froid que cinq années de guerre lui ont inculqué. Elle jette un oeil au coin du hangar : deux gardes à couvert derrière une caisse renversée tirent à l'aveugle. Pas le temps de viser proprement, elle balance une grenade à fragmentation dans leur direction. L'explosion couvre leurs cris. Feng recharge son arme dans un geste rageur avant de gueuler :
Les combats ne durèrent que quelques minutes. Le dépôt n'était gardé que par des gamins et deux ou trois vétérans fatigués, aucune résistance structurée, aucun commandement clair une fois que les deux officiers présents avaient étés tués sous les tirs croisés de l'équipe de Ren. Ren avança dans la fumée, presque mécaniquement, achevant d'un tir sec chaque silhouette encore mouvante qui portait une arme. C'était un geste instinctif, maintenant, sans courage ou haine, elle avait simplement acquis l'habitude de le faire. Ce fut en pénétrant dans le deuxième hangar qu'elle le vit. Un gamin...peut-être dix-sept ou dix-huit ans, recroquevillé derrière une pile de caisses vides, son fusil tombé à quelques mètres de lui, les mains sur la tête et tremblant de tout son corps. Il ne pleurait même pas, il était figé, paralysé par la peur de la mort. Ren pointa son arme sur lui, elle sentit son doigt se poser sur la détente, de la même manière qu'elle avait toujours fait depuis plusieurs années maintenant. Puis...elle s'arrêta. Ce n'était pas de la pitié. A vrai dire, elle n'était plus très sûre de savoir ce que mot signifiait encore, mais un calcul froid : un gamin vivant qui parlait valait mieux qu'un gamin mort qui ne servait plus à rien. Elle repensa un instant à Xiong, à tout ce qu'elle lui avait infligé pour des informations qu'ils possédaient déjà sans savoir. Elle ne referait pas deux fois la même erreur.
Ivan la rejoignit alors qu'elle se redressait, son fusil encore chaud des combats. Il regarda le gamin en train d'être ligoté par l'équipe de Ren, puis Ren directement pendant un long instant.
- Mort, il ne nous aurait servi à rien.
- C'est la seule raison ?"
Ren ne répondit pas, elle se détourna et retourna vers les hangars où le reste de l'équipe avait commencé à charger les caisses dans les deux camions qu'ils avaient volés la semaine dernière à un convoi des forces de sécurité de la RTAP. Des fusils d'assaut par centaines, des munitions et même quelques mitrailleuses lourdes encore dans leur graisse d'origine, et quelques caisses de grenades. De quoi tenir encore quelques mois. De quoi équiper aussi une centaine d'hommes de plus si les défections continuaient à ce rythme. Ce n'était pas glorieux, ça ne ressemblait absolument pas à la Révolution qu'on lui avait promise, le récit des grands soulèvements populaires et des masses enfin libérées de leurs chaînes que racontait les Estaliens, les grands récits libérateurs de leur Révolution de Novembre, le peuple se levant comme un seul homme pour faire face à la dictature militaire. Ici, ça ne ressemblait à rien d'une telle image si héroïque, c'était une guerre sale basée sur des vols à l'étalage méthodiques. Alors que les camions s'ébranlaient, quittant le dépôt que les Estaliens prirent le soin d'incendier derrière eux, Ren regarda par la vitre arrière les silhouettes des hangars qui rapetissaient dans l'obscurité. Elle pensa à ce que le capitaine leur répétait depuis des mois, depuis que Mistohir avait coupé les frais de l'opération en Ramchourie et avait ordonné le rapatriement de ses agents, ce que le capitaine refusa, coupant les ponts avec le SRR : patience et discipline. Ce sont les maîtres mots à employer. Elle pensa aussi à ce qu'elle ressentait avant, cette fièvre presque religieuse qui l'habitait quand elle croyait que la mort d'un seul homme suffirait à racheter tous les morts de Pieng-Mon. Elle n'y croyait plus. Peut-être que c'était la finalité de toute guerre, une lente érosion de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une conviction, remplacée balle après balle par la seule logique froide de la stratégie militaire. Le cycle continuait de se perpétuer.