"C'est comme ça depuis longtemps.", répondit un autre mendiant couché à côté du Boiteux. "L'OND a empiré les choses par ci par là, mais c'était comme ça depuis longtemps." "Boucle là, Jacqualogue, c'est pas à toi qu'on causait.", lui dit alors le Boiteux avant de se tourner vers le Contrebandier :
– J't'ai fait venir parce que j'ai pogné des chandeliers en argent et une montre à gousset en or. C'est finement ouvragé, tu devrais pouvoir le vendre à bon prix.
– Tu l'as trouvé où ? Tu n'as pas racketté quelqu'un quand même ?
– Racketté de l'argenterie au Quartier des Oranges ? Ce n'était déjà pas possible avant que le Commissariat ne se ramène, parce que personne n'a ça ici. Non, je suis allé au quartier de l'Élysée, le propriétaire ne s'en plaindra pas.
– Je vois, soupira le Contrebandier. Je peux te filer quelques chèques carnavalais pour ça. Montre-moi un peu ?
Alors qu'il fit un geste en direction du Boiteux, les faméliques dégainèrent leurs armes : tesson de bouteille, barre de fer, chaîne, un peu tous les déchets qu'ils pouvaient récupérer en somme.
"Tout doux les gars, tout doux, je veux juste voir la marchandise pour la chiffrer. Et accessoirement...", il souleva sa veste, révélant un pistolet mitrailleur. "... je ne serais pas venu dans le Quartier des Oranges sans avoir de quoi me prémunir de ses gangs, Commissariat ou pas. Bon... on négocie ?"
Les pilleurs rangèrent leurs simulacres d'armes et déballèrent de baluchons leurs prises : ils n'avaient pas menti, c'était finement ouvragé bien que l'argenterie avait rouillé. Le gousset aussi, elle était plaquée or, mais l'argent en dessous n'avait pas supporté l'air vicié des quartiers. C'est ce qui expliquait cette odeur permanente de flatulence : le sulfure d'hydrogène ambiant qui sortait de partout et surtout des égouts. L'offre fut moins intéressante que le Boiteux ne l'espérait et après une vive négociation, le Contrebandier concéda une petite augmentation du prix. Cette générosité tenait plus de la pitié pour ces fameux faméliques affamés dans ces périphéries malfamées.
– Hé toi, tu m'as dit que c'était comme ça avant ? Vraiment ?
– Bah oui ducon ! T'es jamais venu au Quartier des Oranges ou quoi ?!
– Ma foi, non, jamais. Je connaissais la réputation, mais ne m'attendait pas à une telle catastrophe. Heureusement pour vous, le Commissariat Central va mettre un peu d'ordre dans ce boxon. Vous devez être content qu'Améthyste Castelagne soit là, elle a annoncé des trucs plutôt posi...
Il fut interrompu par un concert de rires à la fois gras et secs. Les clochards essayaient d'être le plus moqueurs que possible, mais ils étaient si desséchés que seul cet incongru spectacle en ressortait.
– Elle ne fera rien ! C'est qu'une parvenue qui maintient exactement pareille cette ville de merde ! Elle fait la grande dame devant les télévisions, dit ses beaux discours à la radio...
– Vous avez une radio ?
– Ta gueule, ouais on en a une mais c'pas le sujet. Améthyste va rien faire. Enfin, rien pour nous, comme ses parents de merde n'ont jamais rien fait pour nous. Seuls les Satanistes faisaient un semblant de trucs pour nous, et ils se sont barrés pour Cramoisie... Cramoisie... Un projet sorti de nulle part, une lubie de ceux d'en haut, racheté quand Carnavale s'est faite bombarder. Le Commissariat Central ne fera rien pour nous, il réprimera autant les honnêtes gens que les mafias. Ils veilleront juste à ce que l'on se bouge bien sagement pour le Quartier des Bourdons. Ce quartier de merde... j'y ai bossé vingt ans, dès l'âge de dix. Je ne sais pas comment j'ai survécu depuis. Je pense que j'aurais eu plus de chances de survie dans les zones bombardées que dans ces brumes de souffre.
– T'exagère, elle a déjà commencé à faire reconstruire. Les biens des nobles suicidés ont déjà été réinvestis.
– Et dans quoi ? Dans les armes et dans les beaux monuments des riches. Ne seront pas déblayés les la 101ᵉ pour autant, pas même une centrale géothermique dessus pour la forme... Regarde ça, le Museum Carnavalis a été financé en priorité avant le quartier des Oranges !
– Je suis sûr que t'as tort. Les choses s'arrangeront pour vous en temps et en heure. Vous aurez droits à une vie normale, ne soit pas pessimiste ! On aurait dit un tanskien !
– Pessimiste de quoi ? Qu'est-ce que je peux attendre de Castelagne de différent que ses prédécesseurs ? C'est la même veine qu'eux, le même sans, la même méthode, le même résultat. Ces gens nous chient à la gueule, quand l'OND a bombardé, ils se sont empressés de nous entasser sur les silos de missiles !
– C'est l'OND qui tirait, pas Carnavale. L'OND savait ce qu'elle faisait, elle nous a agressé.
– C'est la meilleure ! Si je te lance des couteaux, que tu me tires dessus pour te défendre et que je riposte en mettant une poussette devant moi, c'est moi qui ai foutu une poussette devant tes balles ! C'est trop facile de foutre des silos de missiles sous les putains d'habitations des gens, puis de pleurer quand ceux qu'on a bombardés avec ces silos viennent les détruire ! Ils ont fait ce que n'importe qui aurait fait !
Vraiment, la noblesse nous a foutu dans la merde bien avant l'OND. Elle nous a parqué dans un quartier miteux, envoyé bossé dans un quartier encore plus miteux pendant qu'eux ont leurs jolis Universités Princières, Musées et Autels ! Pour leurs délires de riches, ils ont frappé au Pays des Trois Lunes, puis ils ont frappé Estham en pensant qu'on leur foutrait la paix après ça. Ah bah quelle surprise, quand tu amputes un peuple de deux millions de personnes, il te tombe dessus. Les seules réactions de cette noblesse ont été de nous foutre devant les bombes, de nous gazer avec un putain de trucs chlorée qui fait fondre les muqueuses. Et maintenant ? Ils s'entendent avec l'OND pour arrêter ? Ils annoncent développer de nouvelles armes encore plus terrifiantes. Leurs délires dégénérés nous ont foutu dans cette merde catastrophique, ils n'ont rien assumé, puis ils persistent et signent ! Regarde ! Regarde je l'ai lu là !
– D'où tu tiens ça ?
– C'est un journal qu'on m'a passé ! Depuis le départ des Satanistes, c'est le bordel, y'a de nouvelles têtes, de nouvelles têtes qui te donnent des médocs, de la bouffe et des journaux. Je l'utilise quand je vais chier. Je le lis pendant puis m'essuie avec après.
– C'est pour ça que y'a des traces mar...
– Regarde ! Lis !
– C'est pas carnavalais ta merde. Ce n'est même pas eurysien.
– Et ce n'est pas faux ! C'est le plus important !
– Je peux le garder ? J'aimerais... le montrer à d'autres personnes.
– Faits donc ! Montre-le ! De toute manière, les carnavalais ne sont pas cons. On est drogué, on est fatigué, on est trop occupé à survivre pour faire autre chose, mais on n'est pas con et on a bien conscience de ce boxon ! Ce sont les Obéron et Castelagnes et toutes ces autres familles de dégénérés qui nous ont enfoncés dans cette merde et qui continuent !
– Tu en as d'autres des comme ça ?
– Nan, ils étaient trop crades après usage. Mais je pourrais t'en filer d'autres si tu repasse.
– Le gars qui t'a filé ça était lié au Lion de Dieu ?
– Aucune idée, il était couleur cuivre, c'tout ce que je peux te dire. Mais il faisait sombre, c'était dans les égouts.
Cuivre ? C'étaient des kah-tanais ? Des paltoterrans ? ... des sylvois ? Décidément, cela devenait très intéressant. S'ils étaient vraiment "cuivrés", alors ce n'étaient pas des afaréens, autrement le Boiteux aurait utilisé des termes plus... courant dans le langage carnavalais.
– Bon le Boiteux, je vais te laisser, faut que j'écoule ta caillasse. Essaye de rester en vie, j'aimerais que tu m'en rapportes d'autres. Ah et gardes les prochains journaux qu'on te donne, je te filerai du PQ à mon retour.
Après un échange "d'affectuosité" assez vocal, le Boiteux laissa partir le Contrebandier qui rebroussa chemin en sens inverse, toujours par la 101ᵉ pour ne pas se faire pogner avec sa marchandise. La prochaine fois, il passera par la 76ᵉ.