11/06/2017
22:13:00
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Activités étrangères à Carnavale - Page 6

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Les semelles pleines de cette huile collante, le Contrebandier arriva prêt du Boiteux. "Hé béh, ils ne vous ont pas manqué ici, tout est effondré.", dit le Contrebandier en regardant autour de lui. Le Quartier des Oranges était en ruine, certaines des voies d'accès étaient bloquées et il avait eu du mal à arriver. Ne voulant pas passer devant les contrôles de police, il était passé par la 101ᵉ avenue. La route alternait entre des collines de gravats et des trous, certains donnant sur ce qui semblait être des chambres magmatiques. C'était la première fois qu'il prenait ce chemin et il s'était blessé. En escaladant une pile de décombre, il a glissé et s'est lacéré la main contre du verre, la bandant avec un mouchoir plein de cette huile. Pour le Boiteux, c'était pire. La première fois qu'il avait pris cette avenue, son mollet s'était empalé dans un fer à béton et le pansement avait depuis fusionné avec la plaie, donnant une espèce de mèche de tissu qui pendait du muscle. Une autre fois, il s'était brisé le tibia et boitait depuis. L'atèle qu'il s'était improvisé en la clouant dans la chair était toujours là.

"C'est comme ça depuis longtemps.", répondit un autre mendiant couché à côté du Boiteux. "L'OND a empiré les choses par ci par là, mais c'était comme ça depuis longtemps." "Boucle là, Jacqualogue, c'est pas à toi qu'on causait.", lui dit alors le Boiteux avant de se tourner vers le Contrebandier :

– J't'ai fait venir parce que j'ai pogné des chandeliers en argent et une montre à gousset en or. C'est finement ouvragé, tu devrais pouvoir le vendre à bon prix.

– Tu l'as trouvé où ? Tu n'as pas racketté quelqu'un quand même ?

– Racketté de l'argenterie au Quartier des Oranges ? Ce n'était déjà pas possible avant que le Commissariat ne se ramène, parce que personne n'a ça ici. Non, je suis allé au quartier de l'Élysée, le propriétaire ne s'en plaindra pas.

– Je vois, soupira le Contrebandier. Je peux te filer quelques chèques carnavalais pour ça. Montre-moi un peu ?

Alors qu'il fit un geste en direction du Boiteux, les faméliques dégainèrent leurs armes : tesson de bouteille, barre de fer, chaîne, un peu tous les déchets qu'ils pouvaient récupérer en somme.

"Tout doux les gars, tout doux, je veux juste voir la marchandise pour la chiffrer. Et accessoirement...", il souleva sa veste, révélant un pistolet mitrailleur. "... je ne serais pas venu dans le Quartier des Oranges sans avoir de quoi me prémunir de ses gangs, Commissariat ou pas. Bon... on négocie ?"

Les pilleurs rangèrent leurs simulacres d'armes et déballèrent de baluchons leurs prises : ils n'avaient pas menti, c'était finement ouvragé bien que l'argenterie avait rouillé. Le gousset aussi, elle était plaquée or, mais l'argent en dessous n'avait pas supporté l'air vicié des quartiers. C'est ce qui expliquait cette odeur permanente de flatulence : le sulfure d'hydrogène ambiant qui sortait de partout et surtout des égouts. L'offre fut moins intéressante que le Boiteux ne l'espérait et après une vive négociation, le Contrebandier concéda une petite augmentation du prix. Cette générosité tenait plus de la pitié pour ces fameux faméliques affamés dans ces périphéries malfamées.

– Hé toi, tu m'as dit que c'était comme ça avant ? Vraiment ?

– Bah oui ducon ! T'es jamais venu au Quartier des Oranges ou quoi ?!

– Ma foi, non, jamais. Je connaissais la réputation, mais ne m'attendait pas à une telle catastrophe. Heureusement pour vous, le Commissariat Central va mettre un peu d'ordre dans ce boxon. Vous devez être content qu'Améthyste Castelagne soit là, elle a annoncé des trucs plutôt posi...

Il fut interrompu par un concert de rires à la fois gras et secs. Les clochards essayaient d'être le plus moqueurs que possible, mais ils étaient si desséchés que seul cet incongru spectacle en ressortait.

– Elle ne fera rien ! C'est qu'une parvenue qui maintient exactement pareille cette ville de merde ! Elle fait la grande dame devant les télévisions, dit ses beaux discours à la radio...

– Vous avez une radio ?

– Ta gueule, ouais on en a une mais c'pas le sujet. Améthyste va rien faire. Enfin, rien pour nous, comme ses parents de merde n'ont jamais rien fait pour nous. Seuls les Satanistes faisaient un semblant de trucs pour nous, et ils se sont barrés pour Cramoisie... Cramoisie... Un projet sorti de nulle part, une lubie de ceux d'en haut, racheté quand Carnavale s'est faite bombarder. Le Commissariat Central ne fera rien pour nous, il réprimera autant les honnêtes gens que les mafias. Ils veilleront juste à ce que l'on se bouge bien sagement pour le Quartier des Bourdons. Ce quartier de merde... j'y ai bossé vingt ans, dès l'âge de dix. Je ne sais pas comment j'ai survécu depuis. Je pense que j'aurais eu plus de chances de survie dans les zones bombardées que dans ces brumes de souffre.

– T'exagère, elle a déjà commencé à faire reconstruire. Les biens des nobles suicidés ont déjà été réinvestis.

– Et dans quoi ? Dans les armes et dans les beaux monuments des riches. Ne seront pas déblayés les la 101ᵉ pour autant, pas même une centrale géothermique dessus pour la forme... Regarde ça, le Museum Carnavalis a été financé en priorité avant le quartier des Oranges !

– Je suis sûr que t'as tort. Les choses s'arrangeront pour vous en temps et en heure. Vous aurez droits à une vie normale, ne soit pas pessimiste ! On aurait dit un tanskien !

– Pessimiste de quoi ? Qu'est-ce que je peux attendre de Castelagne de différent que ses prédécesseurs ? C'est la même veine qu'eux, le même sans, la même méthode, le même résultat. Ces gens nous chient à la gueule, quand l'OND a bombardé, ils se sont empressés de nous entasser sur les silos de missiles !

– C'est l'OND qui tirait, pas Carnavale. L'OND savait ce qu'elle faisait, elle nous a agressé.

– C'est la meilleure ! Si je te lance des couteaux, que tu me tires dessus pour te défendre et que je riposte en mettant une poussette devant moi, c'est moi qui ai foutu une poussette devant tes balles ! C'est trop facile de foutre des silos de missiles sous les putains d'habitations des gens, puis de pleurer quand ceux qu'on a bombardés avec ces silos viennent les détruire ! Ils ont fait ce que n'importe qui aurait fait !
Vraiment, la noblesse nous a foutu dans la merde bien avant l'OND. Elle nous a parqué dans un quartier miteux, envoyé bossé dans un quartier encore plus miteux pendant qu'eux ont leurs jolis Universités Princières, Musées et Autels ! Pour leurs délires de riches, ils ont frappé au Pays des Trois Lunes, puis ils ont frappé Estham en pensant qu'on leur foutrait la paix après ça. Ah bah quelle surprise, quand tu amputes un peuple de deux millions de personnes, il te tombe dessus. Les seules réactions de cette noblesse ont été de nous foutre devant les bombes, de nous gazer avec un putain de trucs chlorée qui fait fondre les muqueuses. Et maintenant ? Ils s'entendent avec l'OND pour arrêter ? Ils annoncent développer de nouvelles armes encore plus terrifiantes. Leurs délires dégénérés nous ont foutu dans cette merde catastrophique, ils n'ont rien assumé, puis ils persistent et signent ! Regarde ! Regarde je l'ai lu là !

– D'où tu tiens ça ?

– C'est un journal qu'on m'a passé ! Depuis le départ des Satanistes, c'est le bordel, y'a de nouvelles têtes, de nouvelles têtes qui te donnent des médocs, de la bouffe et des journaux. Je l'utilise quand je vais chier. Je le lis pendant puis m'essuie avec après.

– C'est pour ça que y'a des traces mar...

– Regarde ! Lis !

– C'est pas carnavalais ta merde. Ce n'est même pas eurysien.

– Et ce n'est pas faux ! C'est le plus important !

– Je peux le garder ? J'aimerais... le montrer à d'autres personnes.

– Faits donc ! Montre-le ! De toute manière, les carnavalais ne sont pas cons. On est drogué, on est fatigué, on est trop occupé à survivre pour faire autre chose, mais on n'est pas con et on a bien conscience de ce boxon ! Ce sont les Obéron et Castelagnes et toutes ces autres familles de dégénérés qui nous ont enfoncés dans cette merde et qui continuent !

– Tu en as d'autres des comme ça ?

– Nan, ils étaient trop crades après usage. Mais je pourrais t'en filer d'autres si tu repasse.

– Le gars qui t'a filé ça était lié au Lion de Dieu ?

– Aucune idée, il était couleur cuivre, c'tout ce que je peux te dire. Mais il faisait sombre, c'était dans les égouts.

Cuivre ? C'étaient des kah-tanais ? Des paltoterrans ? ... des sylvois ? Décidément, cela devenait très intéressant. S'ils étaient vraiment "cuivrés", alors ce n'étaient pas des afaréens, autrement le Boiteux aurait utilisé des termes plus... courant dans le langage carnavalais.

– Bon le Boiteux, je vais te laisser, faut que j'écoule ta caillasse. Essaye de rester en vie, j'aimerais que tu m'en rapportes d'autres. Ah et gardes les prochains journaux qu'on te donne, je te filerai du PQ à mon retour.

Après un échange "d'affectuosité" assez vocal, le Boiteux laissa partir le Contrebandier qui rebroussa chemin en sens inverse, toujours par la 101ᵉ pour ne pas se faire pogner avec sa marchandise. La prochaine fois, il passera par la 76ᵉ.
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L’alliance est ancienne à échelle d’une vie d’homme. Au regard de l’histoire, elle semble plus récente qu’aucun de ses deux protagonistes ne veut bien se l’avouer. Quatorzième siècle, Principauté de Carnavale, une ville taillée dans le marbre sur sa péninsule. La campagne n’est pas encore toxique, l’air de reflux aucune vapeur nauséabonde, le tout à l’égout fonctionne sans avoir besoin de s’infiltrer si loin dans le sol qu’il y réveille des choses endormies. Les jardins ne sont pas OGM, les fleurs sont de simples fleurs et embaument des parfums honnêtes. Carnavale est une cité étrange, un petit bout de terre un peu à part du reste du monde et qui jamais ne fit rien comme les autres.

Dans un grand salons où les boiseries dansent avec les tentures de soie, des aristocrates discutent à demi-mots de théologie. En Eurysie, les chasses aux sorcières battent leur plein, l’Eglise catholane est alors au sommet de sa puissance et comme toutes les apogées, elle se voit déjà déclinante et brutalise le monde. A Carnavale déjà se dressent des universités. Plus vieilles encore que celle de la vieille Albi, la Principauté a toujours dans son histoire été un lieu de science et de culture. Un jeune homme y étudie, il fait des études de philosophie naturelle. La Renaissance toussote. Secrètement, il espère que quand il reviendra en son pays, ce savoir étranger sauvera les siens.

En attendant, il est encore jeune. Pâle, maladif, blond comme le blé, beau comme un ange. Son accent amuse, l’aristocratie raffinée raffole des choses étrangères et à cette époque, la Polkême c’est encore très loin. Le jeune homme a mis son plus beau costume, quelque chose qu’il espère être à la mode mais déjà démodé, légèrement débraillé, il lui manque des manières. C’est un fils de la bourgeoisie, pas un aristocrate, il apprend par observation ce qui implique quelques ratés. Le valet de chambre le toise, le jeune homme dit son nom. Le valet hoche la tête et le laisse passer tout en annonçant d’une voix forte :

— Ion de Polkême !

De Blême, maronna la jeune homme. Ion de Blême, pas de Polkême. Jamais de Polkême. Il entre malgré tout, trop tard pour rectifier, déjà on l’accueille chaleureusement, comme s’il était un ami de longues dates.

— Monsieur de Polkême, j’ai beaucoup entendu parler de vous, minaude une grande dame au cou serti d’or et de pierres précieuses. Mon fils Charlequin ne me dit que du bien, il parait que vous majorez à l’Université Princière ?

— Je… suis ravi de susciter de telles louages dans la bouche de votre fils, balbutie-t-il. Charlésia est un ami, mais c’est vrai que j’ai de bonnes notes.

— Modeste avec ça. Venez, venez dont, vous trouverez dans nos salons quantité d’intellectuels, cela vous plaira.

La Baronne de Brûlepourpoint le pousse presque dans le salon où quantités de personnages discutent en petits groupes. On distingue aisément la grande noblesse de leurs invités, vêtus plus modestement, et aux perruques moins raffinées.

— Ion, mon petit, quel plaisir de vous voir ici !

Le Blême manque de s’étouffer, c’est Herculysse Briquette, son professeur de géométrie, discipline où, heureusement, il se défend.

— Vous faites bien de sortir le nez de vos livres, on n’y apprend pas tout vous savez et vous verrez à Carnavale des choses qui vous étonneront davantage que ce vous enseignera l’Université.

— J’y ai vu des choses merveilleuses c’est vrai.

Ion sent que son professeur veut lui dire quelque chose mais déjà on lui attrape la manche. C’est Charlequin. Un grand dadais rouquin qui ressemble beaucoup à sa maman, pense Ion. Malgré son air bêtasson, il n’est pas le plus idiot de la promotion, loin de là, et a été l’un des premiers à accueillir le petit Blême au sein de son cercle d’ami, quand Ion ne connaissait personne dans la Principauté. Pour cela, il lui était infiniment reconnaissant.

— Ion, ça va ? Pardon professeur, s’exclamme-t-il penaud en réalisant à qui il vient de couper la parole. Je venais saluer mon ami.

— Ne vous en faites pas, répond le sympathique enseignant, profitez. Ion, je vous parlerai tout à l’heure ?

Le jeune Blême hocha la tête en même temps qu’Herculysse s’éloignait, revenant vers son ami.

— Charlequin ! ça va et toi ? Merci pour ton invitation.

— Tu plaisantes ? J’ai parlé de toi à mes cousines et à ma mère, elles ont jamais vu de Blême, et un malin en plus c’est rare. La plupart des étrangers qu’on croise à Carnavale sont des crétins finis, on dirait qu’ils ont tous trois siècles de retard, eh, à croire qu’on ne vient pas de découvrir le Nouveau Monde ! Mais toi tu comprends ce qui se passe, hein.

Ion hocha silencieusement la tête. Charlequin de Brûlepourpoint ne rêvait que de ces grandes expéditions vers l’occident et passait la moitié du temps qu’il aurait pourtant dû consacrer à étudier à observer sur le port le retour des caravelles chargées de produits exotiques importés de l’autre côté de l’océan. Ion, lui, s’en fichait bien du Nouveau Monde. Son regard était résolument tourné vers l’est et la seule mer qu’il rêvait de traverser était la mer Blême, celle qui avait été son berceau. Chacun le regard tourné dans une direction différente, chacun étudiant pour un au-delà, ils étaient naturellement et rapidement devenus proches. Les notes de Ion, qui venaient de tomber la semaine dernière, l’avait fait passé aux yeux des parents de son ami de « camarade exotique » à « curiosité intrigante », car il n'était pas si commun qu’un étranger s’illustre dans les exigeantes études de philosophie naturelle que dispensait la Principauté. Encore plus lorsque cet étranger venait de l’est et avait, comme Ion, un accent à couper au couteau. Charlequin avait dû parler de ces notes au repas de famille car l’invitation au dîner de ce soir avait suivi dans la foulée.

— Tiens-toi droit mon vieux, le rabroua le rouquin. Comment veux-tu impressionner mes cousines si tu as la posture d’un petit vieux ? A deux doigt de te croire bossu.

Plus que parce qu’il se tenait tordu, l’effet disgracieux de la silhouette de Ion venait de ce que, par habitude, il rentrait sa tête dans ses épaules lorsqu’il se sentait gêné, ce qui lui donnait des airs de tortu. En expirant silencieusement, il relâcha les muscles de son dos et se laissa entraîner par Charlequin vers ces dames.


— La soirée vous plait ?

Ion sursauta. Il se trouvait, quelques heures plus tard, sur la terrasse de l’hôtel Brûlepourpoint, le nez penché par-dessus la balustrade. Herculysse Briquette venait de s’accouder à ses côté, une longue cigarette occidentale dans la bouche, dont le bout rougeoyant venait se confondre avec les feux de Carnavale qui brûlaient en contrebas d’eux.

— Oui, beaucoup, je prenais juste l’air.

— Je comprends, ça ne doit pas toujours être simple de suivre les conversations en français j’imagine. Étant donné vos notes j’ai toujours supposé que vous arriviez à suivre assez convenablement mes cours mais puis-je vous demander où vous avez appris si bien notre langue ?

— J’ai eu la chance d’avoir un précepteur Clovanien qui venait de Rême.

— Clovanien vous dites ? Fougueux empire, il s’étend partout sauf là où il faudrait. Enfin, une grande puissance à nos portes est pour ainsi dire stimulant. Mais pourquoi avoir choisi la Principauté de Carnavale si votre précepteur était Clovanien ?

— On m’a vanté la qualité de ses universités.

Briquette s’esclaffa.

— Une réponse appropriée à donner à votre professeur, c'est habile. Êtes-vous du genre lèche-cul ou juste un peu timide ?

Ion se sentit piquer un fard et ne trouva rien à répondre.

— Timide, donc, reprit le professeur Briquette. Parlons d’autre chose alors. Vous êtes Blême, j’ai lu quelques ouvrages sur la mer qui porte le nom de votre peuple. On la dit peuplée de fantômes, est-ce vrai ?

— En partie, professeur. La steppe est un territoire mystérieux c’est vrai mais la population est aisément impressionnable également. Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte.

— Allons, ne me dites pas que vous êtes l’un de ces rationalistes ? Vous êtes quelqu’un d’intelligent, comment pouvez-vous imaginer que nos sens soient en capacité de saisir l’ensemble du spectre de l’existant ? Il doit bien y avoir des choses cachées.

— Je ne suis pas théologien…

— Je ne vous parle pas de ça, nous sommes des savants, des philosophes, nos champs de recherche poussent nécessairement jusqu’à la métaphysique.

— Est-ce au programme de l’année prochaine ?

Le professeur Briquette pouffa avant d’envoyer jeter le mégot de sa cigarette dans la nuit.

— Non. Pas avec cette chasse aux sorcières qui embrase l’Eurysie. Il faut être prudent avec ce qu’on enseigne et ce qu’on apprend.

Un silence s’était installé. Le professeur avait fini de fumer mais ne semblait pas prêt à retourner vers le salon d’où provenaient de grandes clameurs.

— Avez-vous entendu parler d’une science que l’on appelle alchimie, Ion de Polkême ?

— De Blême.

— Pardon ?

— Ion de Blême, la Polkême occupe la Pal ponantaise mais ce n’est pas mon pays. Les Polk sont catholans alors que les Blêmes sont orthodoxes et nous ne partageons pas la même langue.

— Ca alors, je l’ignorais. Mais maintenant que vous le dites c’est vrai que tout le pourtour de la mer Blême appartenait autrefois à Anapol. Excusez-moi je ne suis pas un très grand féru de géographie. Je devrai peut-être mais…

— Je connais l’alchimie. Les tatares appelaient cet art Simya.

— Oh merveilleux, et avez-vous eu déjà l’occasion de pratiquer ?

— Non, mais je sais que certaines personnes le font dans mon pays.

Le professeur Briquette eut l’air à la fois déçu et curieux.

— Des sorciers ? Êtes-vous en proie à l’inquisition par chez vous également ?

— Non cette pratique n’a pas encore atteint le pourtour de la mer Blême. Les Polks sont trop occupés à tenter de nous rendre catholans pour pouvoir se permettre de se mettre à dos aussi nos traditions ancestrales.

— Quel dommage que nous aillons perdu ce savoir, ici à Carnavale, soupira le professeur Briquette. Nous sommes contraintes de tout reprendre à zéro. D’une certaine façon, cela nous évite sans doute de suivre des fausses pistes mais tout de même…

Il se redressa soudainement et porta sur Ion un regard enthousiaste.

— Mon cher ami, je serai ravis de poursuivre cette conversation plus tard, accepteriez-vous une nouvelle invitation ? Rassurez-vous, j’ai fait la même offre à votre ami Charlequin, j’aime m’entourer de jeunes gens prometteurs et vous deux semblez assez ouverts d’esprit pour ne pas défaillir devant quelques bizarreries. Vous en serez ?

Annecdote mineure aux yeux de ses contemporains, la rencontre à Carnavale entre le jeune Ion de Blême et le professeur Briquette à l’occasion d’un dîner mondain chez les Brûlepourpoint devait s’avérer un évènement d’une grande importance, rétrospectivement, dans l’histoire de la Principauté et de la Polkême, c’est à dire du monde.
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Le quartier des oranges est une ruche grouillante et informe. Les campements de clochards s'adaptent à l'évolution des gravats à mesure que s'effondrent et se déblaient les rues. C'est une masse abstraite où pullulent des âmes damnées, confuses, oubliées dans les limbes de Carnavale. Ces amas errants sont dans leur bulle, fermée, isolées. Même les routes sont bloquées et les convois ne peuvent passer que par un seul chemin. Tout le monde connait tout le monde et personne, il y a peu de meilleurs coins pour se cacher que le Quartier des Oranges. Enfin... il y en a des meilleurs en Carnavale, mais c'est à un degré de discrétion tel que ces changements ne font plus tant sens. Dissimulez-vous dans le Quartier des Oranges, le Quartier des Brumes ou les Égouts revient au même : vous êtes noyé dans un flot anonyme, aucune surveillance ne saurait émerger de ce chaos.

"Ils ont attrapé des gars qui dealaient des médocs on m'a dit. Tu les connaissais ?"

Derrière son masque réglementaire, nécessaire avec les brumes chlorhydriques qui embaument l'air, la personne leva imperceptiblement les yeux vers le Boiteux pour lui répondre.

"Non, ça ne me dit rien. Le Quartier des Oranges est vaste, nous ne sommes pas les seuls à distribuer des médicaments. Qui les a attrapés ?"

"Bah la techno-police."

"La techno-police ? Ce sont des gars du Commissariat Central ?"

"Pas vraiment, je ne suis pas sûr. Je crois qu'ils bossent spécifiquement pour Dalyoha."

La répression et la surveillance constante n'étaient pas favorables au développement de la loyauté. Rien ne l'était en Carnavale. L'individualisme régnait en maitre et les faibles étaient violemment empoignés dans l'emprise du plus fort, du quartier, de la ville ou du pays. La misère ambiante et le cadre paranoïaque de ce cadre créait inéluctablement un besoin de rattachement pour se rassurer. On expliquait ainsi le succès des Satanistes avant le départ, qui n'avaient eu aucun mal à rallier à leur cause les populations marginalisées du Quartier des Oranges. Mais maintenant, ils étaient partis et d'abord les mafias les remplacèrent puis le Commissariat Central.

"Je te l'avais dit, c'était écris."

"Quoi ?"

"Que le Commissariat Central n'allait pas venir régler vos soucis, mais uniquement vous opprimer davantage. Je me suis encore fait agresser par un connard de je ne sais quel gang. Pot de terre contre pot de fer, l'originalité de son baygon à gaz mortelle n'aura pas fait long feu contre mon 9 mm."

"Tu parles de ta bite ?"

Rire complice des deux. Ils devenaient franchement amis à force d'échanger et de parler sans filtre. Développer de la sympathie auprès de gens sans repères, perdu, à la recherche de fondation n'était pas difficile. Carnavale rendait très aisé de fidéliser des informateurs dignes de confiance parmi la foule. Les gens, aussi individualistes qu'ils étaient, n'hésitaient pas un seul instant à se rattacher à un cadre rassurant quand leur quotidien alternait entre gaz toxiques et bandits.

"Les commissaires ne vous aident pas. Ils viennent seulement arrêter ceux qui veulent vous aider. Bah ouais, ils s'en foutent de vous aider, ils veulent juste vous asservir, et les médocs sont un moyen pour ça. Nous faire vivre dans un coin toxique pour nous vendre des médocs vitaux. T'imagines la rogne dans laquelle ça doit les foutre quand quelqu'un nous file gratos les médocs ? Ils perdent le contrôle, du coup, ils aboient et mordent. Et voilà, on fait arrêter les gens qui distribuent des médocs. Par contre, les ordures qui viennent te trousser, là, y'a personne."

"Oh, oh ça oui... oui oui oui !! J'en ai parlé à un gars d'ailleurs. Tu aurais d'autres journaux ?"

Les campagnes médiatiques promouvant le racisme avaient peu d'éléments pour fonctionner. Pourquoi les gens auraient ils peur d'espions qui menaceraient la nation, quand il n'y avait ni nation ni raison d'aimer ce semblant de nation. La principauté n'avait aucune raison d'avoir la complicité de ses citoyens marginalisés pour avoir de l'aide. Ils n'avaient aucune raison de dénoncer ceux qui donnaient gratuitement de la bouffe de qualité. Au contraire, quand les gens auprès de qui dénoncer vous privaient de médocs si vous ne déboursiez pas une fortune et tabassent ceux qui vous en donnent, vous avez plutôt intérêt à défendre ceux qui vous aident.

"Ouais j'en ai d'autres. Tiens, on parle justement du Commissariat Central. C'était prévisible ce qu'ils feraient."

Journal a écrit :Les choses ont elles changées depuis que Castelagne est au pouvoir ? Non, on ne choisit toujours pas qui nous dirige, comment et pourquoi faire. Améthyste continue dans la même lignée des prédécesseurs dont elle a hérité sans mérite l'autorité. Une autorité écrasante, néfaste. Elle se moque toujours des négociations avec l'OND et s'enfonce dans les menaces avec ses nouveaux agents pathogènes.
Quant à nous, rien, on est moqué, méprisé, cloitré dans ce quartier fumant. Les commissaires descendent uniquement pour nous martyriser. Et quand ils arrêtent un délinquant, c'est parce qu'il concurrence les activités de Castelagne.
Rien n'a changé et rien ne changera comme ça. Castelagne continuera d'utiliser exactement les mêmes mécanismes de domination pour nous écraser. La sécurité est toujours un prétexte de l'autorité pour passer des règles constamment plus liberticides. Bientôt, nous ne pourrons plus parler ni échanger pour convenir à des principes de sécurité de la Principauté. Nous serons surveillés en permanence pour ces mêmes motifs. Nous serons battus quand il le faut. Mais notre vie ne s'arrangera pas et l'emprise de Castelagne ne sera que renforcée.

"Merci mec, je vais en passer à d'autres. Y'a un bon gars qui voulait que je lui montre tes journaux."

"Ce ne sont pas mes journaux, ce sont les nôtres, aux habitants du Quartier des Oranges."

"Ouais ouais nos journaux, ça l'intéresse."

"C'est un voisin de trottoir ?"

"Nan, un gars des autres quartiers avec qui je vends mes merdouilles. Je suis revenu du Quartier de l'Élysée l'autre jour avec des bricoles à lui vendre, ça l'intéressait."

"Ah ? C'est quoi son nom ? Il va partager à d'autres gars ce journal ?"

"Je pense, il avait l'air rudement intrigué. J'ai pas son nom, comme il n'a pas le mien. On l'appelle juste le Contrebandier, c'est fonctionnel. Ah bah tiens, je crois que c'est lui là bah ! Je lui fais signe qu'il te rencontre !"

"Non ! Ne fais rien. Il a remarqué que tu l'as vu ?"

"Ah bah oui trop tard, il s'approche de nous et..."

Flash, détonation et gaz urticants. Son sang ne fit qu'un tour et sans attendre, ce fut un départ précipité en agrippant le bras du Boiteux. Le Contrebandier avait ramené la techno-police et ils étaient à leurs trousses. À nouveau des détonations, un individu attrape son manteau large, de nouvelles détonations, ça crie dans tous les sens, des gens s'effondrent. La techno-police finit par saisir un individu : il est mort, le manteau dans les bras. On lui arrache son masque : il n'a pas l'air étranger.



"Putain c'était chaud !"

Successions de monceaux enchevêtrés dans les restes de bâtiments engloutis par une humanité défaillante, les issues étaient systématiquement nombreuses dans le Quartier des Oranges. Il est extrêmement difficile de suivre quelqu'un en filature, et surtout pas quand des centaines de personnes courent dans la rue sous la panique. Le Boiteux et le Masqué avaient dévalé un pan effondré de la route et sauté dans une fenêtre puis couru à travers les escaliers pour ressortir par un chemin de service. Ils avaient pris des échelles, puis accédés aux toitures inférieures, surplombées par des édifices encore debout, et continué vers les niveaux inférieurs dans les égouts. Impossible qu'ils aient été suivis jusque-là.

"Il a des liens avec la police ce salop ?"

"Je l'ignorais, c'est un contrebandier, ça n'a pas de lien avec la police normalement."

"Méfie-toi des étrangers. Je ne parle pas de ceux qui ne viennent pas de la principauté, mais de ceux qui ne viennent pas du Quartier des Oranges."

"Hein, toi non plus, tu n'en viens pas."

"Tu vois ce que je veux dire. T'es futé, distingues les intentions des gens qui s'intéressent à toi. Moi je veux vous aider, je vous file de la bouffe, des journaux et des médocs. D'ailleurs je vais surement devoir me calmer sur les médocs à cause de ça, je ne peux pas en risquer davantage. Mais bref, lui c'est un contrebandier, il veut juste que tu lui files des trucs à revendre, pas t'aider."

"Pourquoi tu veux nous aider ?"

Le Masquée regarda autour de lui. Il y avait beaucoup de monde encore, des badauds, des drogués, des mendiants. Aucune trace de poursuivant. Alors le fuyard tira par le bras le Boiteux pour discuter en marchant.

"Tu dois bien te douter pourquoi. Notre arrivée coïncide avec des évènements plutôt uniques en Carnavale."

"Putain de merde, t'es dans l'OND !"

"Bravo champion. Oui."

"Donc t'es là juste pour foutre la merde. Tu veux juste nous faire dégager Castelagne pour vous arranger et puis c'est tout."

Regardant droit dans les yeux à travers son masque, la réponse fut articulée.

"On veut tous les deux dégager Castelagne, n'est-ce pas ?"

Surprise du Boiteau : "Non ! Vous voulez ça ! Moi à la base je faisais ma vie !"

"Tu veux qu'elle reste ? Tu veux continuer à faire ta vie ?"

"Mais ! Non, je m'en foutais ! Tu m'as mêlé à tout ça !"

"Calmes toi poto, je suis avec toi, je suis là pour vous aider. S'en foutre, c'est choisir de laisser le plus fort rester le vainqueur, c'est se ranger du côté de Castelagne. Ce n'est pas dans ton intérêt, ni de continuer cette vie. Tout ça peut changer, mais ça devra venir de vous."

"Mais tu t'en fous toi, tu veux juste servir comme un chien l'OND ! T'es qu'un espion !"

"Je ne comprends pas pourquoi ça te choque d'un coup. Tu devais bien t'en douter dès le début, que je sois un espion venu d'au-delà la Principauté. Et pour ce que je veux, c'est la même chose que toi et pour les mêmes raisons. Faire tomber Castelagne pour rétablir la paix et améliorer votre condition. Est-ce que quelque chose te gêne là-dedans ?"

"Bah oui ! Je ne sais pas comment le dire mais... gnn... on ne peut pas... on ne veut pas juste être des pantins !"

"Vous êtes des pantins, ceux de Castelagne. Vous pouvez couper les ficelles, on peut vous les montrer et même vous donner les ciseaux pour y arriver. Mais seul, vous pourrez couper ces ficelles."

"Ne te moque pas de moi !"

"Je ne me moque pas, je te jure. Vous pourrez arrêter d'être des pantins, prendre vos décisions, mener votre vie de manière autonome. C'est ce que vous voulez, n'est-ce pas ? C'est ce que tu veux ?"

"Oui mais ça va au-delà de ça... comment pourrais-je te faire confiance ? Vous faire confiance ? Qu'on ne soit pas juste des pions ? Votre journal là, il dit que le Commissariat Central va juste nous oprimer sous des promesses. Et vous ? Comment savoir que vous ne ferez pas la même chose."

Le Masquée retira son attirail et révéla une longue chevelure brune et un visage basané.

Le Masquée

"Parce que c'est vous qui le ferez, comme vous le souhaiterez. Vous serez les acteurs et les décisionnaires de la Principauté."
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