Alors que la bagarre faisait rage entre les cardinaux Araiz et Spinelli en plein milieu de la cafétéria pontificale, Mattin Munditibarrementeria assistait à ce spectacle, démuni, désabusé. Affalé sur sa chaise, il n'avait plus d'énergie ni pour séparer son compatriote qui était en train de donner une bonne leçon au Velsnien ni pour rassurer Désiré Anagonye, tétanisé par ce qui était en train de se passer sous ses yeux. Ce triste spectacle, en plus de ridiculiser une fois de plus l’Église était en train de tuer définitivement la dernière once de tolérance entre les différents courants régionaux ou dogmatiques de l’Église. Mattin se dit que si même les derniers cardinaux qui n'étaient pas déviants commençaient à se comporter comme des animaux, c'était peut-être le signe que la bataille contre le Mal était en train de lui échapper, malgré tous ses efforts.
Soudain, il s'aperçut à la troisième personne. Il se voyait en plongée, le temps devenait bien plus lent, comme au fond d'une piscine, et il n'entendait plus que de manière très lointaine le brouhaha dans la pièce.
- Mon Père, je n'ai plus la force de me battre, chaque jour qui passe ici m'éloigne de Toi.
- Ou te rapproche, mon fils. Ceci est une épreuve, non seulement pour toi mais pour l'ensemble de Mes enfants ici.
- Je fais ce qui me semble être le plus juste pour nous. Mais j'ai l'impression de prêcher dans le désert comme Jean le Baptiste.
- Continue. Souviens-toi : prêche la Parole, insiste en toute occasion, favorable ou non, reprends, censure, exhorte, avec toute douceur et en instruisant...
- ...car il viendra un temps où les hommes ne supporteront pas la saine doctrine; mais, ayant la démangeaison d'entendre des choses agréables, ils se donneront une foule de docteurs selon leurs propres désirs, détourneront l'oreille de la vérité, et se tourneront vers les fables...
-...mais toi, sois sobre en toutes choses, supporte les souffrances, fais l’œuvre d'un évangéliste, remplis bien ton ministère.
- Amen. Mais, avant que Tu ne partes, dois-je rester candidat ? Je ne sais plus si j'en ai la force. Je ne sais même pas si je serai un bon pape.
- Mon fils, seul toi a la réponse. Ne te demande pas si tu es digne de Moi mais agis en ton âme et conscience."
Tout devint plus clair, retour à la réalité, Araiz empoignait toujours Spinelli et Désiré ressemblait de plus en plus à un lapin pris dans les phares d'une voiture. Il ferma les yeux, prit une longue inspiration puis, lentement, déploya son immense carcasse et :
Araiz et Spinelli s'arrêtèrent net, les gardes polks lâchèrent les deux protagonistes, les autres détournèrent leur regard de l'échauffourée et tous se tournèrent vers Mattin.
"Désiré, qu'a dit Jésus aux marchands du temple ?
- Il est écrit : Ma maison sera une maison de prière. Mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs.
- Quelle disgrâce mes frères. Quelle disgrâce que ces paroles conviennent parfaitement à notre situation alors que nous sommes censés élire le successeur de Saint-Pierre. Que faisons-nous depuis le décès d'Augustin ? Quel diable est venu nous chuchoter à l'oreille, pour que nous nous donnions en spectacle de la sorte ? Sancte ressemble désormais plus à Gomorrhe qu'au siège de notre foi. Quand certains se sont adonnés au vice et perdus dans les complots et les malversations, par cupidité, orgueil, ou ambition, les autres n'ont eu ni le courage ni l'envie de se dresser contre cela. A mon humble avis, les crapules ne valent pas mieux que les lâches car les deux déshonorent la parole du Christ et j'ai la tristesse de vous dire que je ne vois pas beaucoup d'hommes échappant à ces deux classifications ici. Je voulais devenir pape pour tenter de reconstruire avec vous notre Église. Mais il me semble maintenant qu'il est préférable de régner sur un royaume de porcs que de vous diriger. Je me retire dans mes appartements pour prier, je ne veux pas être dérangé jusqu'au Conclave. En attendant, j'espère que Dieu nous viendra en aide et nous ramènera à la raison."
Il tourne les talons, s'avance vers la porte et à mi-chemin se retourne et s'adresse à Araiz :
"Mateo, nous partageons le même avis, mais votre comportement vous déshonore personnellement ainsi que les millions de catholans vasques dont je fais partie. Je suis peut-être coupable d'avoir entretenu et alimenté votre haine et j'en suis profondément désolé. Seulement, cette scène est inacceptable. C'est pourquoi, à la fin du Conclave, je demanderai au nouveau Pontife de vous démettre de vos fonctions de Cardinal."
Il se tourne ensuite vers Spinelli.
"Quant à vous Giovanni, j'espère que vous aurez la décence, bien que ce trait ne constitue pas une de vos caractéristiques, de faire de-même."
Mattin sort de la cantine, il va prendre le temps de réfléchir au bien-fondé de sa candidature jusqu'au début du conclave en s'isolant dans ses appartements.
