Posté le : 21 sep. 2026 à 18:01:51
Modifié le : 21 sep. 2026 à 18:14:34
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Avant le retour à Lac-Rouge.
Chambre voûtée dans la résidence épiscopale. Des valises à moitié pleines sur les lits défaits. et une odeur d’encens froid et de café, et l'aube grise de Sancte qui filtre à travers les persiennes closes. Quatre hommes. Soutanes sombres, ceintures écarlates desserrées. Les évêques kah-tanais du Grand Kah. L'élite progressiste de l'Église.
Maki Victor, qui est très vieux. Sylvain Cuicapalli, lui porte une tasse de café. Diego Xocoyotzin. Plus jeune. Traits tirés par l'insomnie. Hanari Keisuke, assis, tapotant l'écran d’un téléphone.
Le conclave est terminé et la fumée blanche s’est pleinement dissipée dans l’air. Maki jette sa calotte pourpre sur le lit défait.
– Habemus Papam, dit Diego, la voix pleine de fiel.
– Ne blasphème pas.
– Stefano III. "L'Honnête". C'est une insulte à l'intelligence de chaque fidèle.
– Plus le mensonge est gros, mieux il passe. Tu as entendu la réaction des gens sur la place ?
– Et tout ça pour un progressiste ! C'est inespéré.
Hanari lève un doigt.
– L'organigramme de la Curie vient de tomber sur les canaux officiels, ils ne perdent pas de temps.
– Fais-nous l'inventaire.
– Qu'on voit l'ampleur des dégâts.
– C'est une OPA hostile. Spinoza à la Rationalisation de la foi. Anseri aux Causes des Saints. Mario Gritti au Clergé séculier. Barbaro aux Réguliers. Sœur Elisa à l'Inclusion des femmes.
– J'en connais pas un seul.
– Que des Velsniens, dit Sylvain.
Son ton est impassible. Il est dans une rage folle.
– Que des moines chapardeurs de l'Ordre de San Stefano, corrige Diego, qui lui les connaît. Le conseil d'administration du Saint-Siège est aux mains de la mafia velsnienne.
– Et le reste du gâteau ? dit Maki. Les alliances de circonstance ?
– Le poste de Vice-chancelier apostolique vient d'être créé – sur mesure – Pour Pablo Leóndorado, de la Costa Sueñoleja.
– Trente-huit voix achetées en un seul bloc, au moins on connaît leur prix maintenant. Ensuite ? La banque ?
– Une triumvirat. Ariztegui, le Youslève. Grégoire "le fourbe" – un chapardeur, si le nom ne l'indiquait pas déjà. Et Juan de Làsàre. Un Hernandien, lui, c'est ça ?
– C'est ça.
– C'est où, ça, déjà...
– Làsàre... dit Diego. Il se prend la tête entre les mains.
– Tu ne l'apprécie pas, note Maki.
– Ils ont littéralement revendu le temple aux marchands.
– Qui a une ceinture ?
– Ma fille a ces trucs, énormes, avec des clous.
– Elle est a Sancte ?
– Penses-tu.
– Je crois qu'il faudra plus qu'une ceinture pour chasser ces marchands là.
Un silence. Le bruit de la rue remonte faiblement jusqu'aux fenêtres. Les cloches sonnent encore, à la volée.
– Nous l'avons fait pour la survie de la doctrine, propose l'un d'eux Maki.
La voix est dure, mais son regard fuit.
– Laquelle ? Celle de l'Évangile ou celle des valises de billets qui circulaient dans les archives pontificales ?
– Les deux devaient converger, Diego. C'était la seule équation possible.
– Pourquoi est-ce que nous faisons tous comme si nous avions le choix ? Suis-je le seul à me souvenir des circonstances ?
– Raison de plus.
Hanari pianote encore un peu.
– Écoutez donc. Les dépêches du Bureau de presse viennent de relayer les annonces pour le Synode à venir et les premières Bulles. C'est exactement ce qu'il nous avait promis à Axis Mundis. À la virgule près.
– Lis, dit Sylvain.
– Fin de la bulle de 2011 sur la messe tridentine. Retour officiel à la langue vernaculaire. Débat ouvert pour la fin du célibat des prêtres. Pleine intégration des femmes dans la structure ecclésiale. Et, texte en préparation, l'élargissement de la bénédiction aux unions de même sexe. La décriminalisation de l'homosexualité dans le dogme..
– Le Grand Chelem, dit Sylvain.
Il boit une gorgée de café.
– Nous voulions un progressiste pour faire entrer l'Église dans le siècle, nous avons le plus radical que puisse tolérer cette vieille île et ses vieux principes.
Diego se lève brusquement.
– Mais alors ? Spinelli a littéralement acheté ce conclave ! Et regardez ce qu'ils font de la justice ecclésiastique ! Olfstein, il vient d'être défroqué et mis en examen pour avoir osé dénoncer la simonie en mondovision ! On devrait tous l'imiter !
– Olfstein était un idiot qui a attaqué l'infaillibilité papale de front.
– Sur le plan théologique ça porte un nom.
– Il s'est jeté sous les roues du bus.
– C'était la vérité !
– La vérité c'est un luxe de martyrs, dit Maki. Et l'Histoire lui donnera raison. Pour notre part, nous sommes ici pour sauver dix millions de fidèles kah-tanais de l'excommunication.
La respiration du vieil évêque est sifflante. Il pointe un doigt en direction de Diego.
– Anagonye aurait purgé notre clergé pour hérésie et Grésilvaudan aurait transformé la Catholagne en commandement militaire. Spinelli était la seule voie entendable, dans ces circonstances.
– La voie des égouts.
– Parfois il faut ramper pour arriver où l'on souhaite.
Sylvain s'approche.
– Le résultat est là, sur le papier. L'Église kah-tanaise obtient ce qu'elle réclame et théorise depuis des décennies. L'œcuménisme est sauvé. Le grand schisme eurysien est évité, l'Église tourne la page de son obscurantisme.
– Nous avons sciemment élu un escroc, un voleur notoire, un manipulateur cynique, pour sauver le message de charité du Christ.
– Oui, moi aussi ça me donne la nausée.
– Nous avons mis les mains dans la fange pour pouvoir nettoyer l'autel, d'accord, d'accord. Nous le savons tous très bien.
Diego fixe son regard sur la petite croix de bois accrochée au mur nu de la chambre.
– Nous sommes tous viciés, maintenant.
Bruit de porcelaine. Sylvain pose sa tasse. Lui est un peu fatigué par tout ça.
– Parle pour toi citoyen, moi je comptais déjà voter pour lui.
– Nous aurions dû faire opposition, murmure Diego. Ou dénoncer.
– Comme le kartien ?
– Il va passer devant la justice. Le Saint-Siège ne perd pas de temps.
– Une théocratie n’est pas une démocratie, coupe Maki. Je ne vois pas pourquoi il faudrait attendre la moindre transparence de cette administration.
– Tu parles comme un kah-tanais.
– Nous sommes des kah-tanais, abruti.
Un silence.
– Quelle est notre marge de manœuvre, en termes concrets ? demande Hanari.
– Absolument minime.
– Nulle, corrige Sylvain.
– Sauf si nous voulons provoquer une crise schismatique, évidemment.
– Hmhm.
– Tu es pensif, fait remarquer Diego à Maki.
– L’Église a historiquement toujours oscillé entre corruption et léthargie.
– L’outil de Dieu sur Terre…
– Selon ses propres termes.
– Et pourtant tu te réclames du catholicisme. Nous le faisons tous.
– C’est un choix pragmatique.
Maki sourit. Un rictus sans joie.
– Car l’alternative…
– Parfois je m’interroge sur ta foi, dit Diego.
– Interroge-toi sur celle du Saint Père, rétorque Maki. Et de ses "chapardeurs". Avez-vous seulement lu sa biographie officielle ? C’est une blague. Tout ça est une mauvaise blague, de A à Z.
– Oui.
– Indubitablement.
– Et comme à l’accoutumée les mauvais vont tirer un bénéfice net substantiel, et s’en tireront sans souffrance. Il faut vraiment qu’il existe un enfer, s’il n’existe aucune justice sur terre.
– Tais-toi, tu me déprimes.
– Au risque de me répéter, nous sommes des kah-tanais.
– Bon.
– Oui ?
– Il y a un sujet dont nous devons au moins nous inquiéter.
– Hmhm.
– Un de plus.
– Je suis sérieux.
– Nous t’écoutons.
– Herdonia.
Le nom flotte dans l'air de la pièce. Il a une qualité toxique. Hanari lève les yeux de son écran. Sylvain se fige. Diego fronce les sourcils.
– Le nouveau Secrétaire chargé de l’Économie, dit Maki. Toni Herdonia.
– Spinelli l'a nommé, confirme Hanari. La Curie est tombée sur la tête. Le viol programmé de la Sainte Église par les chapardeurs. Et tout le monde s’en moque.
– Toni Herdonia, répète Sylvain, incrédule. Le Velsnien.
– L'exilé velsnien, dit Maki. Banni de la Grande République.
Il se lève, s'approche de la fenêtre, écarte deux lattes de la persienne puis regarde la place, au loin.
– On parle d'un homme qui a monté un réseau de trafic d'êtres humains sous couvert de "franchises humanitaires". Qui prenait des commissions sur des paris sportifs basés sur les morts d’une guerre civile.
– Et le Wanmiri, dit Hanari, qui a toujours été le plus proche des questions nazumis. N'oublions pas le Wanmiri. Même modèle. Exploitation de la misère. Contrats de quasi-servitude maquillés en auto-entreprenariat.
– Sans oublier sa tentative de coup d'État à Velsna en 2016, dit Sylvain.
Maki arpente la chambre. L’espace d’un instant, un entend que ses pas.
– Et aujourd'hui ? Où était-il avant que Sa Sainteté ne l'appelle à Sancte ?
– À Volterra, lit Hanari sur son écran. Au service de Salvatore Lograno et de sa kleptocratie mercenaire. Herdonia y a créé le Lograno-coin.
Il hausse un sourcil, puis traduit.
– Il a vampirisé les institutions financières de la ville pour asseoir le pouvoir du tyran local.
Soupir de Diego. Il s'assoit lourdement sur son lit.
– Et c'est à cet homme que Stefano III confie les clés du coffre. Le denier de Saint-Pierre. La dîme ecclésiastique. Les actifs matériels et immatériels de deux mille ans d'histoire, les…
– Spinelli est un chapardeur, l’interrompt Sylvain. Progressisme de haut niveau, corruption de haute volée. Nous le savions tous, non ?
– Mais Herdonia n'est pas un chapardeur, insiste Maki. Herdonia est un parasite. Il méprise l'État, l’Église, notre morale, nos enjeux, et le bien commun. Il considère les impôts comme du vol et la détresse humaine comme un marché émergent.
– Pourquoi l'avoir nommé, alors ?
– Il sait comment faire disparaître des capitaux, dit simplement Sylvain ;
Regard noir de Maki. Coup de canne sur le sol. Mat.
– Inadmissible.
– Tu as voté pour Spinelli.
– J'ai voté pour l'abandon de la messe en latin. J'ai voté pour la reconnaissance des unions civiles, pour la fin du célibat des prêtres et l'ouverture aux femmes. J'ai voté pour une Église sociale, proche des syndicats et des travailleurs, et en aucun cas pour que la Curie devienne une succursale d'escrocs et de trafiquants !
Silence.
– Comment pouvons-nous prêcher la doctrine sociale de l'Église, comment pouvons-nous parler d'anticapitalisme, comment pouvons nous parler de quoi que ce soit si notre propre secrétaire à l’économie incarne l'ultralibéralisme le plus sauvage, le plus meurtrier, le plus odieux L'Administration de la Sainte Église n'est pas une organisation criminelle. Elle n'est pas la coquille vide d'une riche famille de patriciens cherchant à évacuer ses fonds dans le plus grand secret !
– Que faisons-nous ? dit Sylvain. Olfstein a été parlé, et ils le broient. La justice ecclésiastique est aux mains de Gergő. Spinelli fait ce qu’il veut.
– Nous ne ferons pas l'erreur du Kartien, dit Maki. Nous n'attaquerons pas l'infaillibilité du Pape ou de son élection.
– Il y a de quoi.
– Nous y avons trempé.
– Avions-nous le choix ?
– C’est un autre sujet. Entièrement.
– En somme, Olfstein a été un canari.
– Pardon ?
– Les oiseaux, dans les mines.
Maki fixe Hanari.
– Nous allons exiger la transparence totale, absolue et immédiate des finances de la Sainte Église.
– Stefano III pourrait s’y opposer.
– Son nom de pape, c'est "l'Honnête". Il a bâti sa campagne sur la lutte contre la corruption de l'ère précédente. S'il refuse un audit, il se parjure.
– Mais il n'acceptera jamais qu'on fouille dans ses comptes, insiste Diego.
– C’est bien dommage. Peut-être qu’il devra nous offrir un fusible.
– Ce serait appréciable.
Sylvain croise les bras.
– Bon. Alors. Dès notre retour au Grand Kah, nous mobilisons le conseil épiscopal, nous rédigeons une lettre ouverte sous la forme d’une supplique inquiète.
– Le ton de la sollicitude, oui.
– "Très Saint Père, nous craignons que des individus peu scrupuleux n'abusent de votre générosité..."
– Nous y joignons un dossier complet sur Toni Herdonia.
– Okaristan. Wanmiri. Sylva. Volterra. Preuves, témoignages, coupures de presse. Et s’il refuse ?
– Nous en faisons un sujet national. Bon. Et pour le reste, le pillage de notre Saint Siège ?
– Il faudra réclamer la création d'une commission indépendante d'audit financier. La Sainte Église doit être irréprochable. Ses finances doivent être de cristal. Les dons de nos fidèles kah-tanais ne sauraient en AUCUN CAS être associés à un criminel internationalement recherché.
– Si ça venait à arriver...
– L’Égide ?
– Ils salivent à l’idée de tremper dans cette affaire.
– Dieu nous en garde.
– Espérons.
Diegoe se racle la gorge.
– Herdonia. S’il le protège, le Pape assume son passif de trafiquant et risque le soutien de l’aile gauche de l'Église. En tout cas, à minima, ciao le soutien des syndicats et l’idée d’une Église Sociale. Spinelli perdra sa base progressiste.
– On peut espérer.
– Et s'il le lâche, l'ingénierie financière des chapardeurs s'enraye pour un temps. Nous aurons le temps de réfléchir à la suite.
Claquement de doigts de Sylvain.
– On risque gros.
– C'est la politique, dit Maki. Nous sommes des kah-tanais.
– Une fois encore.
– Et donc, nous faisons de la politique.
– Je suis ici parce que je suis un vrai croyant, moi. Je ne suis même pas communaliste.
– As-tu l’impression que quoi que ce soit, dans cette affaire, soit démocratique ?
– Pas vraiment.
– Bienvenue hors du Grand Kah, conclut Maki.
Fermeture éclair d'une valise. Un ou deux rires.