Comme nous en avons discuté téléphoniquement, voici une forme de "contrat" pour l'établissement d'une base militaire Poëtoscovienne en Everia.
Par le présent télégramme, nous vous informons les modalités suivantes :
- 14k en monnaie internationale ;
- la base pourra accueillir jusqu'au nombre de 5% des effectifs de l'armée réguliÚre d'Everia ;
- la base militaire permettra aux avions Poëtoscoviens de se ravitailler ;
- la base contiendra des véhicules de maintenance, de transport et de défense ;
- les autorité de l'Everia pourront demander un inventaire des véhicules militaires Poëtoscoviens présents dans la base ;
- la base sera localisée dans la province #6587.
Comprenez qu'il nous est particuliĂšrement difficile de prĂ©voir exactement le nombre de vĂ©hicules, Ă©tant donnĂ© que le contexte gĂ©opolitique de la rĂ©gion pourrait ĂȘtre amenĂ© Ă changer, mais surtout parce que nombre dĂ©pend avant tout du nombre de soldats prĂ©sents sur le site, or ce dernier dĂ©pend lui-mĂȘme des effectifs de votre armĂ©e.
Pour l'instant, je peux vous dire que nous installerons trÚs probablement des véhicules légers tout-terrains de 4e génération (pas plus de deux dizaines), des camions de transport, des bulzoders (pour les travaux), un véhicule de transmission radio (le temps que nous installions des antennes pour communiquer) ainsi que 25 canons anti-aériens de 1ere génération. Il est toutefois important de noter, comme je vous le disais, que la présence de tant ou tant de véhicule est soumise à évolution.
Sachez qu'il ne s'agit pas là de la premiÚre base militaire Poëtoscovienne à l'étranger, et que tout s'est toujours merveilleusement bien passé.
Je n'attends donc que votre approbation en retour. Le virement sera alors effectué sous 48h, avant lequel il sera impossible pour nous troupes de partir pour l'Everia.
TrĂšs cordialement,
Piotr Vassia,
Monsieur le Ministre des Relations Internationales,
République de Poëtoscovie[/secret]
Rien nâest plus passionnĂ© quâun poĂ«toscovien parlant en mal du Jashuria. Il faut savoir que cette colĂšre est lĂ©gitime, que le Jashuria sâest continuellement comportĂ© envers la nation littĂ©raire comm un parent. Or, de parents la PoĂ«toscovie ne dĂ©sire point, et les airs moralisateurs des hommes en costard venus dâAgartha, de la CommunautĂ© des Ătats nazumis jusquâaux rapports bilatĂ©raux, rĂ©vultent en tout point les poĂ«toscoviens. Câest dâailleurs, sans doute, lâun des points sur lesquels lâopinion public sâaccorde le mieux, et il est possible ne sây voir quâune consĂ©quence logique de dĂ©cĂ©nies de mĂ©pris leur Ă©tant adressé : aujourdâhui de cela il nâest plus rien. Câest pour cela que, ce lundi, pourtant un lundi qui paraissait comme tous les autres, ArtadĂ©rus pris la dĂ©cision de venger sa Nation de toutes les offenses qui lui avaient Ă©tĂ© faites. Câest ainsi quâil se rĂ©solu Ă mettre renvoyer les « pĂątes de fruits » - au passage, absolument dĂ©gueulasses â aux dirigeants jashuriens, afin quâils puissent se les mettre lĂ oĂč bon leur semble.
ArtadĂ©rus Ă©tait pourtant un enfant comme les autres : parmi la tĂȘte de sa classe, quoique semblant sempiternellement condamnĂ© Ă nâĂȘtre jamais plus que second ; vĂ©gĂ©tarien par conviction, mais dĂ©robant quelques tranches de jambon cru lorsque ses proches avaient le dos tournĂ©, car de nature trop gourmande pour sâen absentir intĂ©gralement ; mais, surtout, il avait vĂ©cu dans la base poĂ«toscovienne au Chandekolza. Ses deux parents Ă©taient marins, et, lui-mĂȘme, connaissait une adoration absolument dĂ©vorante pour ce qui avait trait Ă lâunivers aĂ©ronaval.
Enfin bref, ArtadĂ©rus Ă©tait surtout autiste, dâun autisme qui rendait chaque petite chose la cause dâune obsession qui le tourmentait des nuits entiĂšres, et ce durant des annĂ©es. Petit, il passait dâailleurs la majeure partie de son temps Ă exprimer sa fascination pour la faune aquatique chandekolzaine.
Les choses, depuis quâil Ă©tait rentrĂ© dans la mĂ©tropole, lui paraissaient bien Ă©trange : pourquoi personne, dans le dĂ©bat public, ne se proposait de rĂ©duire Ă nĂ©ant lâimpĂ©rialisme jashurien ? Cet Ătat Ă la diplomatie suffisante, dont les confĂ©rences de presse â ArtadĂ©rus Ă©tait persuadĂ©, Ă tort, de ne pas en manquer une, et consignait les insultes quâelles lui inspiraient dans un petit carnet â donnaient la mesure dâune gĂ©opolitique lente, cruelle, et dirigĂ©e sur un ton, toujours, dâun pĂ©remptoire Ă la constance dĂ©sarmante.
Oui, on peut le dire, ArtadĂ©rus Ă©tait obsĂ©dĂ© Ă lâidĂ©e de se venger du Jashuria, lui qui lâavait contraint Ă rejoindre le continent, une maison de campagne loin de la mer, une vie marquĂ©e par un quotidien continuellement renouvellĂ© mais dans lequel il ne se reconnaissait pas. Il sâait mĂȘme fait une promesse, du moins il lâavait faite dans un premier temps Ă son compagnon â un doudou â avant de se rendre compte en grandissant quâil sâagissait lĂ de choses tout aussi ridicule que les jashuriens : « Je vengerai le Nazum de lâinsulte que lui fait le Jashuria ».
Son pĂšre, quoiquâil ne fut pas particuliĂšrement son premier confident â ArtadĂ©rus nâen avait Ă vrai dire aucun vĂ©ritablement, prĂ©fĂ©rant se confier au papier immaculĂ©, jamais mĂ©chant, toujours gentil mĂȘme lorsquâil est dĂ©chirĂ©, quâon on sâĂ©nerve parce que le papier ne rĂ©pond pas â, avait compris le caractĂšre absolument passionnel de la vengeance que son fils, dĂšs lâĂąge de dix ans, entendait mener Ă bien. Cette position, pour lui, Ă©tait dâune complexitĂ© faramineuse, et quâil ne savait pas vĂ©ritablement apprĂ©hender.
Dans un premier temps, le pĂšre dâArtadĂ©rus se confiant sur ses craintes auprĂšs de son Ă©pouse, puis bientĂŽt dâune psychologue. Celle-ci sur cependant les rassurer : ce nâĂ©tait pas lĂ le profil dâun terroriste, mais bien dâun petit ĂȘtre trop trop trop mignon, et trop trop trop gentil pour pouvoir imaginer quâil rejoindrait un jour les tĂ©nĂ©breuses forces de lâanti-ordre mondial. Certes, un tel bilan psychologique manquait cruellement dâun apsect scientifique, mais il fallait sây rĂ©soudre : câĂ©tait pourtant bien et bien la vĂ©ritĂ©. Si ArtadĂ©rus refusait lâidĂ©e mĂȘme que le Jashuria pĂ»t exister, il rattachait constamment cela Ă une volontĂ© de plus grande sĂ©rĂ©nitĂ©. Il lui apparaissait justement que la bande de vieux croutons du Sud-Nazum, dont le territoire Ă©tait sur-dimensionnĂ©, toujours perdu dans de sombres explications pour marquer un dĂ©sintĂ©rĂȘt complet du reste du monde, et soucieux dâune prospĂ©ritĂ© Ă©conomique seulement pour garantir leurs intĂ©rĂȘts, cette bande de vieux croutons-lĂ , il eĂ»t Ă©tĂ© prĂ©fĂ©rable quâelle ne vienne jamais au monde, oĂč quâon lâeĂ»t assassinĂ©eâŠ
ArtadĂ©rus aurait, assurĂ©ment, Ă©tĂ© excellent en ce qui consistait Ă inventer des techniques de torture. Ses journaux intimes comptaient dâailleurs croquis â parfois un peu hasardeux, il est vrai â, explications dĂ©taillĂ©es, et puis beaucoup de rouge. Du rouge tant que, sans que cela ne fut jamais volontaire, on pouvait le voir sur le flanc de ses carnets. Bien sĂ»r, il Ă©tait tout Ă fait heureux que ceux-ci ne tombĂšrent jamais entre de mauvais mains, car son Ă©criture, absolument grossiĂšre â presque autant que celle du jashurien ordinaire â nâaurait pas permis de dĂ©chiffrer les « justification » des cruautĂ©s escissĂ©es. Sans doute, si lâon eut reconnu, du moins cru reconnu, quiconque de sa classe, les feuillets en question auraient fait le tour de la presse, et on lui aurait passĂ© les menottes Ă ce « prĂ©-meurtrier particuliĂšrement prĂ©coce », « psychopathe » et bien dâautres qualificatifs infĂąmants. Enfin bref, il sâĂ©vertuait Ă nâen parler Ă personne, mĂȘme sâil nâavait, de toute Ă©vidence, personne Ă qui en parler. Ah, cette solitude ! Celle qui bientĂŽt devint celle des livres, puis celles des nuits, seul, Ă errer sans but.
Les diffĂ©rents ouvrages de littĂ©rature poĂ«toscovienne quâil avait lu rapportaient constamment ce passage du poĂšte maudit, torturĂ©, vagabondant de tristesse ou de langueur dans les rues tantĂŽt dâHernani-centre, tantĂŽt de LoeĂŻgrad ou Rome, et toujours ces personnages singuliers trouvaient lĂ la grĂące dâune dame, ou Ă©taient sujets eux-mĂȘmes aux sentiments les plus effroyables. La pensĂ©e quâil pu, lui aussi, adopter un tel comportement le combla dâenthousiasme, mais du haut de ses quinze ansâŠ
Oui, si ArtadĂ©rus Ă©tait parfois dĂ©crit comme un gros bĂ©bĂ©, qui ne parle pas, qui ne fait pas preuve dâinitiative, câĂ©tait pourtant tout le contraire chez lui, oĂč il dirigeait la maison avec un main de fer. LassĂ© du quotidien, il tentait, chaque fois, dâassurer les tĂąches qui y Ă©taient liĂ©es avec toujours davantage de soin, et, ceci-dit, y parvenait fort bien, pour le bonheur le plus immense de ses deux parents qui se fĂ©licitaient dâune telle conduite.
ArtadĂ©rus avait un peu moins de douze ans lorsquâil fut chassĂ© du Chandekolza par ces cruelles armĂ©es jashuriennes, qui contestaient mĂȘme jusquâau caractĂšre humanitaire de lâaide apportĂ©e par la PoĂ«toscovie. Aujourdâhui, il peinait Ă se souvenir avec exactitude des sensations qui lâhabitaient lorsquâil vivait Ă la base, alors mĂȘme quâil y avait vĂ©cu la majeure partie de sa vie. Cela lâaccablait terriblement.
Sur internet, le soir, il se connectait Ă Internet, et au lieu de jouer Ă des jeux vidĂ©os â quoiquâun super forum nommĂ© « Terre », oĂč il jouait un Ătat appelĂ© « Palestine » empĂȘchait toute rupture avec ce monde, quoique ce fut un jeu de gros cracks â comme les jeunes de son Ăąge, il rejoignait des groupes secrets de poĂ«toscoviens, mais aussi de gens dâautres nationalitĂ©, partageant une exĂ©cration pour le Jashuria.
Un jour, bien quâil lui en fallait beaucoup pour parvenir Ă le choquer, a fortiori sur un pareil sujet, la violence de ce qui lui fut partagĂ© le pris tout de mĂȘme de court. CâĂ©tait un canal se prĂ©sentant comme « militant », sur une messagerie chiffrĂ©e. AprĂšs avoir consultĂ© lâensemble des publications, il ferma le canal, jura de ne plus jamais frĂ©quenter ce genre de groupes⊠mais il Ă©tait trop tard, il savait, et que pouvait-il faire ? Anonymement, nul nâavait conscience quâil sâagissait dâun garçon, « mineur au moment des faits » comme il pensait que le juge dira en apprenant tout cela. Son alias, @jashurian_killer, avait apparemment fait le tour des boucles les plus extrĂȘmes dans la lutte contre lâimpĂ©ralisme Ă coup de pĂątes de fruits.
Sur le canal en question⊠Toutes les horreurs, les atrocitĂ©s, les abominations ! ArtadĂ©rus, dont les convictions dans la matiĂšre Ă©taient pourtant inĂ©bralables, se trouvait Ă©coeurĂ© par ce quâil avait aperçu. Ce quâil y avait vu : des mots, beaucoup de mots, associĂ©s Ă quelques illustrations oĂč lâon voyait des hommes â peut-ĂȘtre des femmes dâailleurs â encagoulĂ©s, prĂšs de gros rĂ©cipients faits de mĂ©tal. Ces ĂȘtres paraissent sembalbles aux terroristes afarĂ©ens, tristes commandos dont innombrables victimes innocentes. Pour sĂ»r, ArtadĂ©rus, quoique son pseudonyme fut cĂ©lĂšbre dans cet univers pour ses prises de positions radicales, Ă©tait rĂ©vulsĂ© par des telles prises de positions, et ne pouvait que sây opposer. Il ne pouvait que sây opposer⊠du moins se taire. Quâaurait pu un adolscent ayant appris quelles actions, parachĂšvement de sa propre pensĂ©e, allaient se produire dans un autre pays ?
Et en mĂȘme temps, mantenant quâil avait quittĂ© le canal et sâĂ©tait jurĂ© de ne pas y revenir, sous aucun prĂ©texte, Ă©tait-il sĂ»r dâavoir bien vu ? Dâavoir bien tout compris ? Et sâil sâagissait dâune blague, ce qui Ă©tait dâailleurs probablement le cas ? Raaah, tout cela devenait dĂ©cidĂ©ment bien trop complexe pour un petit enfant de quinze ans seulement.
Pourtant, la gravité de la situation était bel et bien extraordinaire. De nombreux services de renseignement, et en premier lieu les jashuriens, auraient payé cher pour savoir tout cela.