18/11/2013
17:45:12
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Missions de Pădure

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Missions de Pădure

Ici seront contés la façon dont vos expéditions tentèrent de survivre à la forêt.

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Ergene - 1. Point de non-retour

Une telle expédition, c'est quasiment autant d'efforts au pays que dans la forêt

Vous n'en rêveriez pas sous les fièvres les plus intenses

La carlingue crépitait sous les grosses gouttes associées au vent qui s’écrasait sur le métal, l’avion commençant à trembler. Le pilote corrigea son instruction en criant « Coagulez ! », suivi de sa traduction kharine. Evidemment, des techniciens avaient décidé qu’il y avait plus important à apporter à bord de l’avion que des sièges, à la place, il y a un plancher mince et une soute chargée au maximum, alors on ne s’attache pas, on coagule.

Coaguler : s’assoir à même le sol, avec nos compagnons, se prendre les coudes, serrer solidement, encaisser les chocs, ensemble, comme un gros caillot d’humains.

Au hublot, l’on voyait principalement une cascade d’eau et au-delà, une purée de pois. L’on n’avait pas encore vue la forêt que ses tempêtes venaient déjà voir nos coques d’acier, il fallait alors simplement espérer qu’on avait choisi le bon jour, que notre pilote rompu aux atterrissages sur le Fjord puisse faire tenir son oiseau une fois de plus, et repartir. Dans la zone des passagers, l’on était vingt à s’agglutiner pour tenir le choc. Personne ne parlait, qui nous entendrait de toute façon ? Odchigin tourna la tête vers moi, l’on échangea un regard, l’on essayait mutuellement de se sonder, d’échanger dans ce chaos. Le pilote criait quelque chose au haut-parleur, personne n’entendait, mais le sens le plus optimiste sur nos chances de survie était : « On approche du lac ». Le vent avait l’air assez modéré pour que ce soit la bonne interprétation, mais le pilote naviguait probablement aux instruments. Voici des coordonnées, débrouille-toi avec. Si l’on craignait pour notre vie avant même d’atterrir, j'avais hâte de voir la forêt. L’avion perçait couche de nuage après couche de nuage, mais le brouillard semblait infini. Il paraissait que cette pluie s’étendait sur plus d’un millier de kilomètres. Le monde inhabité semblait au moins aussi redoutable ici qu’il ne l’était aux Terres australes, mais on ne parlait pas leur langue. Aucun chaman de la Horde ne saurait même tenter d’en déchiffrer le message. Le monde habité ici n’était qu’une graine, qui ne survivrait pas sans nous, pas le puissant allié que l’on avait chez nous. L’on était livré à la forêt on le savait, on était là. L’on avait appris à vivre la mort à nos côtés. C’est le point commun qui nous permettait de mener des expéditions ensemble, malgré les différences dans nos langues, nos vies, même nos concepts les plus basiques. La pluie tambourinait ce plus en plus fort. Je l’imaginais déjà infiltrer l’avion. L’eau infiltre tout, disait-on. L’étanchéité est une illusion, quelque chose que l’on raconte aux expéditionnaires pour leur donner espoir. Le pilote cria encore un truc. Il nous dirait de toustes déguerpir car un monstre géant nous foncerait dessus qu’on ne l’entendrait pas. L’on sentait la gravité varier de manière chaotique : l’avion manœuvrait.

L’énorme détonation de notre avion percutant l’eau à l’atterrissage, on l’entendait très bien ! L’on pouvait voir tout autour les innombrables filaments d’eau enserrant l’avion, mais le lac ne l’a pas englouti. Les gerbes d’eau retombaient en intense crépitements qui s’ajoutaient à la pluie, puis tout se calma un peu, assez pour qu’on se lève, assez pour qu’on parle. Désormais, au-delà du rideau de pluie des hublots, l’on voyait l’eau du lac. L’avion virait vers le sud, vers la rive sud du lac, au loin, l’on entendait une autre détonation.

« Ergene, tu es vivante ? » me demanda Odchigin, sur un ton à moitié sérieux
« Oui, j’aurais largement le temps de mourir »
« On ne va pas mourir, on va apprendre à comprendre cette forêt »
« Rêve pas, ce n’est pas le rôle des premiers ça »
« On sait qu’une personne est réapparue »
« On sait qu’une personne a eu de la chance. On ne sait même pas ce qui a fait disparaître tous les autres, Audebert ne l’a peut-être jamais rencontré »
« Il est mort après, assez étrangement, le risque ne vient peut-être pas de la forêt après tout »
« Oui, que le danger soit la forêt, c’est l’hypothèse optimiste »
« Tu peux être sinistre des fois ! Et ça m’a aidé plus d’une fois dans l’Enclave. Je m’inquiète juste un peu pour toi »
« Comme toujours ! Mais ne regarde pas moi, regarde la pluie »

Les trombes de pluies tombaient sur le lac en une bruine sur le brouillard, formant des motifs complexes, apparemment indéchiffrables. J’étais presque sûre que ces motifs renfermaient de l’information. Cota, dans 30 ans, avait probablement déjà cassé le code. Au loin, l’on voyait passer un rocher ou s’accrochait quelques résineux battus par le vent, une île.

« C’est vrai que c’est beau ! »

L'envers de la surface

Maral prit la parole en Thuranni, les Kharins faisaient de même.
« Alors, on se fait les vérifications, on va chercher nos sacs et on s’assure qu’on n’oublie rien »
Dans les cases à bagages, on avait chacun deux sacs, un par épaule : un pour nos effets personnels, avec les habits que l’on portait avant de se changer dans l’avion, et un sac de débarquement avec tout ce qu’il faut pour passer les premiers jours. Je pris avec un peu de difficulté mes deux sacs solidement sanglés, les vingt ou trente minutes de vibrations avaient un peu entamé mon équilibre. Je n’étais pas la seule à priori. Une fois sur l’eau, le tambourinement de la pluie, aussi intense soit-il, devenait assez apaisant, le doux ronronnement des moteurs et le son de la surface d’eau que l’on fendait ajoutaient un bruit de font constant au bruit des pluies. L’on revint vers la zone des passagers, en posant nos sacs à côté de nous, l’on jetait toustes des regards au lac qui défilait autour de nous.

« Rien oublié ? » Demanda Maral au groupe qui se réunissait là
« Correct ! » Répondit à l’unisson les Thuranni
« Vos deux sacs sont avec vous ? »
« Correct ! »
« N’ouvrez pas vos effets personnels tant qu’on a pas de quoi les décontaminer, organismes exotiques, tout ça tout ça… Vous avez mangé et bu ? »
« Correct ! » Sauf un à qui Maral fournit une boîte en bois contenant un steak de baleine frais avec une salade, des tomates, et des herbes, du riz et un curry austral. Un des derniers que l’on aurait avant un temps. L’on avait encore une caisse de produits frais pour ce soir (qui permettait autant d’importer le métal que la salade, un forgeron devrait arriver à la seconde vague) puis ce sera selon les arrivées sur le lac jusqu’aux premières récoltes.
« Personne n’est malade »
« Correct ! »
« Tous vos appareils électroniques sont dans vos mini-cages de Faraday ? »
« Correct ! »
« Vos lampes à microbes ont leur sucre ? »
« Correct ! »
« On récapitule : quand on sort, nous, on monte les tentes. C’est celles où la plupart d’entre-nous ont vécus, on sait les monter. On les aménage, puis on monte le catamaran ! On en aura besoin pour charger et décharger des avions à même le lac, surtout pour les pièces lourdes ! Un autre avion livrera la barge, toutes les pièces sont dans la soute ! Ensuite, on charge tout, et on part vers la côte. puis on prendra le temps de faire connaissance, et après, on sera largement assez fatigués pour se reposer, on sera bientôt rejoint par d’autres, s’ils ne sont pas déjà là ! »
« Compris ! »
« Et quand un avion atterrit, on aide à décharger, aujourd’hui et demain, ils doivent tourner vite, on table sur deux trajets par journée pour tout livrer jusqu’à après-demain, on aura plus de temps à la dernière livraison à dix avions »
« Compris ! »

L’avion approchait lentement de la côte, une plage de galets face à un complexe de rochers à nu, où l’on placerait notre base, après quoi se trouvait une falaise d’une dizaine de mètres, et derrière, un ou deux kilomètres plus loin, c’était la grande forêt, elle le savait, même si dans les faits, l’on voyait surtout de l’eau et des bancs plus ou moins épais de brouillard.

« Il parait qu’il n’y a pas beaucoup d’animaux dans la forêt », je faisais remarquer à Odchigin
« C’est pour ça qu’on commencera je pense par explorer au Nord avant d’aller au Sud, il y a de la tourbière et de la taïga, ça ne doit pas manquer de grosses bêtes à chasser »
« Tu crois que la forêt est hostile à la vie animale elle-même »
« Pas plus que chez nous ! »

L’avion commence à faire face à la plage, l’équipe se rassemble, la tension est là, tant qu’on ne peut qu’attendre. Les questions troublantes peuvent rapidement émerger.
Que sont devenues les dernières explorations ?
Pourquoi, soudainement, tout le monde veut sa part de Pădure ?
Des milliers de kilomètres sous la pluie ? C’est quoi ce climat ?
Qu’est-ce qui cause ces anomalies magnétiques ?
De ceux qui sont là, combien en reviendront sous forme d’humains ?
La forêt serait-elle en train de nous manipuler ? Sommes-nous de la chair venue satisfaire l’appétit d’esprits affamés ?
Est-ce que ce ne serait pas notre peur qui finirait par nous déchirer ?


J’ai confiance en mes compagnons. J’ai vu des équipes qui ne se comprenaient pas tenir un hiver austral dans une base sur l’Inlansis, l’un d’en eux, un Kharin, était présent dans cet avion. Même avant, on avait eu l'occasion avec ma tribu de se déplacer dans des conditions climatiques atroces pour atteindre une zone sûre des kilomètres plus loin. Ce sont des compagnons qui n’abandonnent personne. Il faudrait vraiment être au bord de l’oblitération totale pour envisager de laisser une personne, et tout le monde y aurait alors son mot à dire. Mais je ne serais pas étonnée que la forêt en vienne aussi à bout, comme de tout le monde. C’est ainsi ! Si on meurt ici, ce serait d’une belle mort. Mais si l’on devenait autre chose ? Difficile à dire. Peut-être que le futur de l’humanité se trouvait dans la forêt. Je pensais aux quelques transhumanistes dans les avions en train d’atterrir en train de se dire que la forêt n’avait jamais tué personne. On connait suffisamment peu la forêt pour y imaginer ce que l’on souhaite y imaginer. Un peu des esprits changeformes dans les brumes de la forêt.

L’on arrivait près de la plage, l’avion se tourna, présentant la porte de la soute vers la côte, recula un peu, puis la rampe de la soute put être abaissé, dans un bruit de cliquetis et de vibrations électriques, de pompe envoyant l’eau dans des vérins. L’on pouvait voir à travers l’ouverture grandissante, l’éclat d’une lumière diffuse, blanche, vive. Pour la première fois, l’on entendait l’eau tomber sur l’eau en plus de tout le reste, je m’avançais vers la rampe, ainsi que quelques autres, au fil de son abaissement. Le bout de la rampe s’enfonça dans l’eau, à une dizaine de mètres, de manière à peine distincte, l’on pouvait voir la côte et la falaise. Des gens s’affairaient déjà sur place. Je continuais à avancer, sous la pluie, protégée par un grand chapeau de paille et de tissus, et une ample tenue de tissus imperméabilisé. Je serais trempée en quelques minutes au lieu de secondes. Je m’arrêtais près de l’eau, j’observais les alentours. La forêt, que ce soit Pădure ou la Taïga, on ne la voyait pas. Je voyais la tempête nous observer de coin de l’œil, mais sans en être sûre. Les éclaboussures de la pluie étaient assourdissantes. L’odeur de pétrichor remplissait le nez. La sensation de milliers de gouttes de pluie souhaitant traverser le chapeau et le tissu semblaient étrange. Je ratais quelque chose, sûr ! Je m’accroupis, plongeais la main dans l’eau du lac, du froid et des remous. Le vent me battait, prêt à m’emporter, et un jour, j’en suis sûre, il le fera. Mais non, ce n’est pas ça. Non, je dois mieux observer, reste encore à savoir où. Je fis demi-tour vers la soute, annonçant « Rien à signaler, on peut débarquer ».

La suite des opérations : débarquer la rampe flottante, l’attacher solidement à l’avion, le trainer par des cordes jusqu’à la plage (des gens sont venus chercher les cordes), et l’attacher à la plage, des efforts qui mettent tout le monde à contribution. Une demi-heure d’effort intenses, mais à la fin, l’avion est relié au continent. C’est alors un groupe de Hohhothaïens et de Shus qui vinrent à notre rencontre :

« Nous sommes heureux de vous voir ici nous rejoindre, partageons le travail ! »
« Nous en serions honorés »

Et on est repartis, une colonne de quarante personnes chargées de caisses, de tonneaux, et surtout, des structures du catamaran et des tentes démontées. C’est ainsi chargée de longues tiges de bois de yourte et de mes deux sacs que je mis les pieds sur les galets de la plage pour la première fois, tendant de garder l’équilibre sous le vent pourtant encore modeste, pendant qu’un autre avion accostait. Ensuite, on a rentré la rampe, et, toujours à quarante, sortis les lourds flotteurs du futur grand catamaran, on les soulevait, jetait à l’eau, et une équipe sur la rive tirait à la corde jusqu’à ce que le flotteur soit échoué sur la plage, une fois cela terminé, le pilote annonça « nous sommes prêts à repartir, bienvenus à Salkithainuur, et bonne chance à vous, puissions-nous tenir l’hiver ensemble ». Je dirais s’il pouvait m’entendre : « vous de même, et les villageois de Dogla, Hunni et Ammir également ». Dans les faits, nous sommes simplement partis, je sautais sur le canot que Maral faisait naviguer alors que la rampe de la soute commençait à remonter.

Et soudainement, j’étais sur le lac, sous une trombe de pluie, sans rien à porter, et l’avion qui me reliait au reste du monde était en train de partir. Je me demandais ce que je pouvais bien être en train de faire ici. Maral semblait l’avoir remarqué, elle me demandait :
« Tout va bien ? Tu ne m’as pas l’air en état là ! »
Je levais mon poing au ciel et l’agitais en l’air comme on le faisait dans l’Enclave, en criant
« Oui Maral ! Tout va bien »
« On va prendre une heure à se poser, et ensuite, on monte les tentes ! Profites-en pour t’accommoder à ce nouveau lieu, et simplement, comprendre où tu es ! »

L’on sentit un choc sur le canot : on avait atteint la plage. Cette fois, en posant les pieds sur la plage, je me sentais entrer dans un autre monde. Un monde inconnu qui était déjà en train de me changer, irréversiblement, irrémédiablement. Je me suis assise sur la plage, et j’ai observé l’horizon.


Et… Je suis toujours sur cette plage ? Toujours à observer l’horizon ?

Depuis combien de temps ? Je ne devrais pas déjà être en train de monter des tentes ? Non, ça fait trente ans maintenant. Non, pas trente ans. Moins. C’était peut-être le futur que je voyais. Mais donc, je devrais être dans ce monde de glace et de cendres. Ou alors, il n’a jamais existé ? Je l’ai rêvé, ou halluciné tout ce temps. Mais si, je suis sûre d’y avoir vécue. Deux mondes, il n’y a peut-être pas grand-chose entre les deux. Et pourtant. Je suis une nomade des glaces ? Qui y croirait ? Remarque, cette forêt n’est peut-être pas plus crédible…


« Ergene ! Un thé ? »

C’est Suke qui vient de me poser la question.
Un hydravion vient d’amerrir sur le lac dans de grandes gerbes d’eau, et ralentit sa cadence, pendant qu’un autre remonte la porte de sa soute et s’apprête à repartir. Il y a des activités autour de moi, même si ma vue perce difficilement le brouillard. La pluie tape de partout, détrempe tout, jusque sur ma peau, jusque dans ma tête, je n’arrive pas à m’en défaire. Je me relève lentement.

« Pourquoi pas tiens, oui, merci ! »
« L’abri n’est pas loin ! »

L’on parcoure la plage vers un passage, une pente qui menant vers les roches. Nous marchons lentement pour ne pas glisser sur la pierre humide. En quelques minutes, nous arrivons sur une tente de tissus sur le modèle majeq, avec une quinzaine de personnes trempées discutant en deux ou trois langues.

« Je vous ramène Ergene, elle était sur la plage à regarder au loin »
« Observer le brouillard, et faire pleins de réflexions profondes sur la vie en contemplant l’abîme de la pluie, oui, c’est bien Ergene »
« On gère chacun l’expédition à sa manière, enfin, ma chère, prends ta tasse, le samovar est tout à toi ! »
« Merci »

Sous l’abri, ça discutait d’exploration. Ça mettait un mot sur des peurs en les traitant comme de simples problèmes techniques. La forêt compte bien nous engloutir ? Prévoyez la bonne tactique et équipez-vous bien. En expédition, on rationalise comme on peut !

« Normalement, si tu veux partir dans une forêt de milliers de kilomètres, on a un GPS, mais au vu des anomalies magnétiques, ne comptez pas là-dessus. Le beau là-dedans, c’est que ça concerne aussi les boussoles ! Alors notre lien vers la base, c’est la route de repères qu’on pose derrière nous, on a intérêt à y faire une confiance aveugle »
« Et sur des milliers de kilomètres, pas moyen »
« Quand on n’a pas de boussole, on trouve le Nord aux étoiles. C’est con qu’il y ait du brouillard ! »
« Il ne se dissipe jamais ? »
« En tout cas, jamais assez pour qu’on puisse simplement attendre ce moment »
« On doit donc compter entièrement sur les piquets et les bouts de tissus rouges qu’on accroche dans les arbres ? »
« Ou sur notre connaissance de la forêt, ce qui impliquerait une exploration très lente, des décennies ou des siècles peut-être »
« Tu crois que c’est ce qui a perdu les anciennes expéditions ? La boussole qui ne marche pas ? »
« C’est une des hypothèses ! Mais difficile à savoir. Mais c’est le plus crédible »
« Alors, au moins, aujourd’hui, on a des cartes. Imprécises par satellite, mais des cartes ! Il va falloir compter dessus au maximum ! »
« Cartographier, ça va être nos premières missions en forêt, je ne vois pas moyen qu’on fasse autre chose sans carte »
« Si on se perd en cartographiant, personne n’a de carte »
« Donc, ça va être de l’exploration lente »
« En théorie, survoler la forêt, c’est possible, mais je pense qu’il faudrait encore une bonne décennie »
« Avec les anomalies magnétiques ? »
« Un dirigeable, et tu mets tous les composants électriques sous cage de Faraday, il n’y a que les hélices qui doivent sortir, et tu as juste à sortir l’axe qui tourne, toute l’alimentation, tu la garde sous cage »
« Un peu comme le catamaran, en amélioré »
« Exactement ! »
« D’ici-là, partir loin va être très, très difficile »
« On trouvera ! Je suis sûre, on trouvera ! »
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Ergene – Partie 2 – Entre les jours, à travers les tempêtes


« Tenez bon » crie l’un parmi nous

L’on est en train de patauger avec de grandes cordes que l’on tend au sein d’une structure de tiges de bois que l’on recouvrira ensuite de plusieurs couches de tissus pour l’isoler et l’imperméabiliser. Le premier demi-mètre presque à la verticale, et la suite bien plus fortement inclinée, une tente circulaire de 24 mètres de diamètre faite pour loger 90 personnes avec un foyer au centre, passant d’une hauteur de 0.5 mètres au bord jusqu’à 5 mètres vers le centre (quand on compte passer beaucoup de temps quelque part, comme ici, on peut même rajouter une structure au centre pour fournir de l’espace supplémentaire au point le plus chaud). Elles sont surtout pratiques dans les expéditions car spacieuses et conçues pour mutualiser les efforts de construction et de déconstruction ainsi que les coûts de chauffage sur 90 personnes, et facile à renforcer pour des usages de longue durée (comme passer une tempête hivernale dans l’Enclave). Ce sont des tentes que l’on ne construit pas seul, et qui fournissent un véritable abri un fois en place. L’on a trouvé une bande de terre boueuse entre les rochers et la falaise pour être sûrs de bien ancrer notre premier village. La tente que l’on assemble maintenant est la troisième, on compte en monter quatre dans les premiers jours, mais la quatrième attendra demain, trois, ça loge tout le monde, et plutôt bien, on n’en demande pas plus. Dans la chaîne de Tsaagan, c’était rapide, ici, on tout le monde ne sait pas monter une telle tente, dans les faits, les chantiers de tentes sont principalement tenus par les Thuranni, les colons professionnels, quelques autres. Le reste ne sait pas comment monter une telle tente, et on n’a vraiment pas de temps pour leur apprendre. De nouvelles personnes continuent d’affluer, une équipe s’est dédiée à nous apporter des matériaux pour qu’on puisse construire vite, d’autres ont commencé à assembler le catamaran, à dresser la première éolienne de l’expédition, le tout à la force des bras, En bref, on serait un million ici qu’on manquerait de bras.

J’ai froid, très faim, la fatigue me pénètre, l’eau froide me vide de ma chaleur et je grelotte. Mais on tient, parce qu’on le sait, on n’a pas le choix : pas d’endroit chaud ou d’abri tant que les tentes ne sont pas dressées. Et la forêt, quand bien même on ne la voit pas, on la perçoit. Par ce brouillard persistant qui parfois permet de voir la tente entière, parfois à peine son voisin. Par cette conscience que le monde que l’on connaissait seulement ce matin est à plusieurs semaines de marche, suffisamment pour mourir plusieurs fois dans ce monde inconnu. Par cette impression prégnante que la forêt nous observe, que des esprits tout sauf bienveillants ont noté la présence de nouveaux habitants en sa lisière. Ses voisins sentent-ils la forêt ? Ils ne le montrent pas, mais je n’en ai aucun doute. Même ceux parmi nous qui n’ont jamais vu de forêt au cours de leur longue vie pourraient dire que cette forêt, elle n’a rien à voir avec les autres. Et surtout : il me semble bien avoir vu quelque chose bouger autour du chantier.

L'un des habitant hohhothaïens du camp a essayé de dessiner au mieux ce à quoi une yourte d'expédition pouvait ressembler

Je me tiens sur l’une des tiges structurelles près du sommet de la tente, à nouer la dernière corde et à demander que l’on me passe le premier morceau de tissus de couverture interne. Le chantier est enlisé et le monde se déplace à vitesse réduite et une personne en-dessous m’envoie avec quelques difficultés l’étoffe imperméabilisée. Mon voisin manque de tomber cinq mètres en contrebas, je le rattrape bien avant. Je le regarde pour voir s’il va bien, il m’adresse un regard rapide de confirmation et de remerciement que je connais très bien, mais tout dans son visage m’indique que non, il ne va pas bien. Il est anormalement fatigué et doit se reposer maintenant ou il va s’écrouler au plus mauvais endroit. Je lui fais signe de s’arrêter, il continue. Pas d’abri, pas de repos. Je le lui répète, il fait l’un des signes pour indiquer que tout va bien. C’est faux. Maral a vu notre échange, elle arrive, tapote son dos et lui ordonne de descendre de la structure. Il fait un signe léger de la tête et commence à délicatement mouvoir son corps pour descendre. Il va recevoir un savon, mais il sera là pour l’entendre. Un de ces colons professionnels inexpérimentés qui n’a jamais eu à monter une tente après une longue journée de marche, qui connaît mal ses limites et qui veut prouver qu’il sert à quelque-chose (ce dont il est bien le seul à douter par ailleurs) … Ou alors, il n’est vraiment pas dans son état normal.

Première tente aménagée. Le sol en bois est assemblé et ne se résume pas à de la terre boueuse. Le foyer au centre est en place, la réserve de nourriture est là, et tout le matériel de cuisine est prêt à l’emploi. La salle électrique est montée : une cage de Faraday contenant les batteries reliées par un câble à l’éolienne à l’extérieur, un poste radio bientôt relié à une antenne émettrice et réceptrice à l'extérieur, un bureau pour trois personnes et des casiers communs pour entreposer ordinateurs et autres matériels électriques, cathodiques, électroniques, et câbles, prises, boitier. La forêt envelopperait la tente de champs magnétiques intenses que l’on pourrait encore regarder des films, ou retravailler encore et encore ses analyses pendant des semaines. L’étage au centre permettant de fournir un peu plus de place sous la même tente. Les rangements sont installés, mais ce n’est encore la tente de personne. Les nattes sont en place et les structures pour en superposer une partie assemblées. Elle sert d’abri à globalement tout le monde. J’y suis, nue, tremblante, mes gestes sont maladroits – hypothermie phase 1 – face au feu de tourbe qui réchauffe la pièce, mes habits étalés à côté. Pendant plusieurs heures, j’ai transporté des trucs. Pour décharger des avions, pour aider ceux qui montaient le catamaran, pour ranger un minimum les stocks, pour aménager la tente. Maintenant, il reste deux tentes à aménager, mais c’est pour un futur lointain. A cette seconde, la fumée danse, danse, danse, entrainée par le rythme de la pluie, et le doux hurlement du vent qui l’emportera bientôt. La fumée danse en volutes, en images, en fractales, en trainées vers le bas, en turbulences vers le haut, en courant d’air, en chaleur, en crépitements, en étincelles, jusqu’à se fondre dans le brouillard, de plus en plus chaotiquement. Et pendant que danse la fumée, les humains parlent une litanie de conversations mêlées, de langues et d’accents mélangés. Le feu a désormais posé pied aux côté des humains à la lisière de Pădure. Le feu et les humains d’outre-terre doivent bien sembler aussi étrange à la forêt que l’inverse.

Nuryia, une météorologue issue d’un peuple dérivant et moi, partons finalement sur le lac chercher les dernières personnes à débarquer de la soirée. La pluie ne semble pas être prête à s’arrêter de sitôt, mais la lumière a l’air crépusculaire. Ma lampe à microbes suspendue à ma cape de pluie illuminant les alentours, nous pagayons en rythme sur les eaux agitées du lac, luttant contre le vent. Les lumières de l’hydravion se reflètent en une tâche de lumière rugueuse sur le lac. L’avion s’est déjà un peu éloigné de la berge pour se préparer à décoller : le pilote et le copilote sont pressés de partir avant la nuit. La forme lumineuse et brouillée de l'hydravion se précise au fil de notre lente approche, comme une île au milieu du lac. Et en approchant de la soute, deux silhouettes se découpent à contrejour de l’éclairage, se tenant debout sur la porte abaissée, près de l’eau, à scruter l’horizon comme je le faisais ce matin. On atteint la porte de la soute, les deux personnes arrivent, se préparent à prendre des câbles pour l’amarrage, on leur fait signe de descendre directement. Ils le font un peu trop vite pour ce vent et notre uohac – notre canot – tangue dangereusement. Les deux derniers venus de la soirée sont des travailleurs venus d’autres pays, un constructeur d’origine siliquéenne, une médecin d’origine charbonienne. Elle ne dit pas un mot, mais lui, il parle frénétiquement dans la Lingua francasilica, sans s’arrêter. Il semble excité, paniqué, un peu les deux à la fois. L’avion referme lentement la porte pendant que l’on fait demi-tour pour rejoindre la côte. La charbonienne semble lentement promener son regard, tout scruter autour d’elle, surtout moi. Elle semble calme, ou résignée, je ne sais pas.

Représentation d'un hydravion sur le Lac Venté, prêt au départ

Le dernier câble branché, la radio commence à grésiller. De l’autre côté de la cage, se masse des dizaines de gens qui retiennent leur souffle.
« Salkhitainuur à Dogla, Hunni, Ammir, m’entendez-vous ? »
Aucune réponse. Seule la pluie, le vent et le feu se font entendre.
« Salkhitainuur à Dogla, Hunni, Ammir, m’entendez-vous ? »

L’opérateur sort de la cage, et part vérifier l’antenne à l’extérieur. Il revient en silence, et retente.
« Salkhitainuur à Dogla, Hunni, Ammir, m’entendez-vous ? »
Il répète tranquillement quelques minutes, ça commence à chuchoter dans la tente.
Enfin, la réponse tombe.
« Ici Hunni, nous vous entendons, vous pouvez transmettre »
Une réponse accueillie par des cris de célébration et autres gestes révélant la diversité des codes par lesquels l’on peut manifester notre approbation.
« Le village-base de Salkhitainuur est viable pour la nuit ! Nous sommes de repos jusqu’à demain »
« Reçu, je transmets. Nous ne passons actuellement pas la barrière des tempêtes pour l’Enclave, mais nous pouvons transmettre vers Tumgao et Hohhothaï, des gens chez-vous souhaitent-t ’ils contacter leurs proches ? »

Opérateur radio tentant d'établir le contact avec les trois bateaux-villages stationnant dans l'Océan du Nord

Ce soir, les Cendregivres ne le passeront pas avec leurs proches. La tempête en a décidé autrement. Je suis au moins contente pour les Sangueruines et les Chaudepoussières, qu’elleux puissent au moins passer quelques minutes à dire à leurs ami et leur tribu que la forêt ne les a pas pris ce soir.
L’on initie quelques discussions à voix basse au sein de la tente, mais cela reste très calme. Tout le monde est trop fatigué pour faire connaissance, alors, on partage une soupe bien chaude devant un feu, puis l’on se couche simplement dans les zones ombragées près du bord de la tente.

« Ergene ! Lève-toi. On a vraiment beaucoup de travail aujourd’hui ». C’était la voix très douce de Maral qui parlait, alors que la pluie tombait en un crépitement continu sur la tente. J’aimerais bien continuer à dormir. Encore quelques heures. Mais je me lève, de toutes les force que je peux réunir. C’est déjà le matin, et il n’y a que peu de gens dans la tente.
« Je t’ai laissé un peu dormir, tu en avais besoin »
Je titube vers le feu, prends le thé que me tend Maral, la remercie d’un coup de tête.
« Comment tu vas ? »
Je ne sais pas
« Bien »
Je prends un bol de purée de poivrons sur lequel je casse un morceau de pain d’herbes, je prends un pain de farine de pignons de pin gris, et mets un œuf à cuire. En attendant que ça se fasse, j’enfile une tenue imperméable, et on se retrouve dans le noir, seule la lumière du Soleil très assombrie par les nuages filtre à travers la porte, et vaguement près de la sortie de fumée.
« L’électricité a encore des ratés, tu veux bien aller voir l’éolienne ? Je m’occupe du petit déjeuner »
Je m’avance vers l’ouverture. Cette lumière sombre est beaucoup trop familière. J’avance lentement vers l’entrée, soulève le lourd rideau servent d’entrée, et ce n’est pas la pluie. Plus. C’est une tempête hivernale chargée de cendre. Une tempête colossale, proche d’une éruption colossale. Elle s’en souvient. Une éruption qui a surpris en plein hiver, et il y avait des villages, des communautés là. Elle a vu ces ruines sous les cendres, ces gamins qui essayaient de repêcher ceux de leur tribu qui étaient encore sous les décombres. Sous un vent qui hurle, prêt à les emporter. Sous la tempête, on sait qu’ils sont là, mais on doit les imaginer. Une imagination concrète, palpable. Et si la réalité se résumait à ça ? Elle commence à paniquer, elle prend peur, rentre dans la tente. Mais l’éruption la suit, parce que la petite tribu thurannie perdue au milieu de l’éruption, elle a dû accueillir les réfugiés. Des gens remplis de visages renfrognés, blessés, mutilés, en souffrance. Dans toute la tente. Chacun porte un œuf. Il fallait les nourrir, et pendant quelques jours, avec la nourriture qu’on avait. Mais… On n’avait pas d’œufs. C’est la tente qui donne ses œufs. Là, quelque chose connecte dans ma tête, je regarde la paroi de la tente, qui sous le tissu de couverture, bouge lentement, comme le ventre d’un mammifère qui respire tranquillement. Je cherche Maral des yeux, ne la trouve pas. Personne ici ne bronche. Je fuis en panique vers l’extérieur de la tente et m’y trouve bloquée par un entrelaces de branches donc je n’arrive pas à apercevoir la fin. Je ne peux plus bouger, je ne peux plus… Respirer.

Le réveil est brutal. Je respire erratiquement, en sueur, tente de retrouver une consistance, de me rattraper à quelque chose. Près du feu, quelques personnes discutent encore à voix basse, presque des chuchotements. On est encore dans la nuit. Alors que j’arrive à régulariser mes respirations, j’entends la pluie qui tape encore contre la tente. Je tourne la tête autour de moi, regarde mes voisins endormis. Je suis sûre que quelque chose cloche.
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Jour 2 : personne ne croit la même chose, mais c'est peut-être vrai

La pluie tombait en fine bruine sur tout ce qui se tenait en contact avec le ciel, Aminat comprise. Elle observait la mer qui au-delà de la crique où l'Ammir stationnait, était encore assez agitée. Le vent froid battait le pont, et le ciel était d'un blanc clair, la lumière diffuse du Soleil filtrait à travers les nuages striés de marbrures noires. Le dernier hydravion déchargé de la journée était en train de décoller de la crique pour retourner, cette fois, à Hohhothaï. Il restera des coucous pour l'expédition, deux. Au second soir, le tout début semblait déjà passer. Et elle avait déjà entendu parler de l'intense effort de construction qui avait été entrepris là-bas.

Trois yourtes d'habitation, deux autres pour accueillir ateliers de base, infirmerie, bureau de poste, cuisine, serveur.
Un catamaran assemblé capable de décharger de l'équipement lourd, dont une grue.
Quatre éoliennes d'expédition, une par tente, plus une grande éolienne démontable flottante en pleine installation sur le lac.
Quatre entrepôts sous bâches, dont deux sous cage pour accueillir les stocks de matériel électrique, et des congélateurs, et des batteries. Un dépôt de combustible.
Des latrines, un réseau de collecte des déchets, un stock de déchets prêts à être exportés dans la Taïga au Nord pour l'instant (pour les déchets organiques) ou recyclés (pour le reste), une zone pour laver ses vêtements.
Un bloc de traitement de l'eau, des citernes d'eau et des citernes renforcées pour le carburant.
Une première jetée.
Sans oublier les places, zones de rencontre temporaires et autres coins délimitées par la convention pour prier, faire la sieste, se rencontrer, ou s'isoler


Un village solide et fonctionnel sorti de terre en deux jours simplement en utilisant tentes collectives, entrepôts sous bâches et préfabrications. L'Union pouvait l'étonner des fois. Aminat ne se rendait pas toujours compte à quel point l'Union comptait sur la multiplicité de ses peuples. La sédentarisation complète des nomades compromettrait les expéditions. Sans peuples dérivants, la logistique serait un enfer. Elle commençait à comprendre pourquoi former une nation et intégrer les peuples à une culture shuhe était inenvisageable même pour les institutions interethniques. L'Ahak, gardienne du temps long de l'Union, défendait farouchement les nomades, parce que sans elleux, l'ensemble pourrait être compromis. Comparer à d'autres pays qu'elle avait connu, c'était un étrange retournement de valeurs. Pour stabiliser une terre, le Milouxitania, Saint-Marquise ou l'Althalj formaient une culture commune, avoir des cultures radicalement différentes au sein de son territoire était source d'instabilité, il fallait intégrer. Même la Tchérie considérait la cohabitation de plus d'une vingtaine d'ethnies à la culture pourtant assez proche comme un exploit. Aux Terres australes, c'est bien l'extrême différentiation des peuples qui maintenait l'ensemble à flot, comme un écosystème qui se maintenait par l'interaction de communautés d'espèce que l'on ne souhaiterait pas voir disparaitre. Intégrer les peuples, former un ensemble uni, déséquilibrerait tellement la région qu'elle pourrait bien en devenir invivable. Et ce monde sous-estimait beaucoup trop les nomades.

Zarema, s'accouda sur la barrière du pont à son tour, sondant quelque chose qu'Aminat semblait ne pas pouvoir décrypter. L'air du soir se refroidissait lentement, le souffle devenant volutes blanches au contact de l'air nordique. Zarema était un peu différente depuis son retour de l'Ahak. Plus pensive peut-être. Elle badinait moins, elle en disait souvent plus sans rien prononcer. Aminat se demandait bien ce qu'elle avait bien pu lire dans les carottes de glace, dans les modèles qu'elle avait fait tourner sur des milliers d'années. On allait toustes mourir ? Non, trop simple. Sa ne cadrait pas avec son expression. C'était quelque chose de plus complexe, plus incertain. L'on entendait des rumeurs que le climat se déréglait lentement, graduellement, mais perceptiblement plus ce ça ne l'avait jamais été, comme une force libérée en train de dérégler la machinerie terrestre. Mais si c'était ce que voyait l'Ahak, elle l'aurait dit. Non, en général, il y avait autre chose. Et quand bien même, sur le pont du village, sous la pluie trempait le monde entier, il y avait autre chose. Elle a essayé, du moins, Aminat en avait l'impression, de dire quelque chose. Aminat bien trop timide pour relever, reporta son regard sur l'horizon. D'une voix toute faible, Zarema, qui semblait rassembler son courage pour ouvrir la question.

"Dans quoi on met les pieds ?"
"A Pădure ?"
"Oui. Deuxième jour, et déjà des rumeurs étranges"
"On a pas attendu d'y aller pour ça, surtout au Nazum"
"C'est autre chose quand on a un village à la lisière de la forêt, et qui devrait l'explorer prochainement"
"C'est un truc connu ?"
"Un serpent gros comme un tronc d'arbre"
"Même ici, j'ai vu flotter des troncs d'arbre gros comme des troncs d'arbres, avec ce vent, il y a des chablis"
"Certains disent ça, d'autres ne veulent plus approcher du lac, ou alors y voient des dieux ou des esprits, ou une anomalie scientifique, ou le genre de raison pour laquelle on se trouve là"
"Une équipe avec pleins de cultures qui réagit de pleins de façons différentes, ça ne m'étonne pas du tout"
"Vu la diversité des réactions, iels ont joué avec pour continuer la construction du village, mais ça ne résous pas le problème"
"Qu'il y a des troncs d'arbres gros comme des serpents ? Le parano en expédition, c'est un classique"
"Sauf que là, c'est peut-être vrai. C'est le problème avec cette forêt, on sait qu'elle est étrange, on y va précisément pour cette raison"
"Tu y crois ?"
"Je ne sais pas, mais la solution qu'iels ont trouvé là-bas, c'est pas de gérer la rumeur mais l'observation. Les chercheureuses de Salkhitainuur vont sonder le lac. Un des avions est en train de ramener du matériel en plus, et une tente, iels vont constituer un laboratoire beaucoup plus vite que prévu"

Aminat contemplait les motifs des vagues à l'horizon. Ainsi, nous avons mis le pied dedans. Ce monde où on ne calme plus les rumeurs, mais où on les vérifie. Ce que l'on sait jusque-là, doit être revérifié. Ou alors, c'est juste les Shuhs qui sont paranoïaques. C'était un oubli dans les plans : l'on avait compté sur l'idée de prioriser la survie avant la recherche, mais finalement, comprendre ce qui nous entourait devenait prioritaire, comme un prérequis à la survie. De vieux démons issus des temps d'avant l'électricité et l'agriculture revenaient : la curiosité, la philosophie, même l'art, n'étaient un luxe pour les gens dont la survie étaient garantie. C'était, en soi, des mécanismes de survie. Le fait de les réserver à une élite était le véritable luxe.

"C'est... Beau"

Le dernier déchargement avait déjà rapporté des premières photographies de la région, du village, du lac. Des étapes de construction, de l'équipe, de chaque élément. Des documents qui circuleront, fourniront des support de recherche, seront discutées sous toutes les approches possibles, et agrandiront les archives. Dans 500 ans, si l'humanité s'est avérée capable de conserver ces documents jusque-là, ils seront utilisées probablement pour des recherches sur le long cours. Pourquoi pas une méta-analyse sur le comportement d'un village aux prises avec un environnement inconnu ? On calculera des sentiments collectifs déjà oubliés depuis longtemps, dans une société qui entrainera des experts pour conceptualiser ce qui nous anime au quotidien, comme un Arpenteur des glaces tentant de déchiffrer les pensées d'un Clovanien. Il y avait une certaine beauté à voir des centaines de gens tenter de complètement restructurer ce qu'ils savent. Quoi qu'il se passe à Pădure, il y avait de fortes chances que l'humanité telle qu'on la connait finisse par changer. Pas demain, ni dans un an, mais en quelques décennies, il est possible que l'on ne se reconnaisse plus.
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