
L'Hypocrisie du gouvernement de l'Alguanera persiste à s'exprimer, dans ses actions et le vocabulaire qu'il utilise pour les désigner. On peut légitimement s'intéresser au crédit à apporter à un gouvernement qui, sous couvert de protéger les vies civiles, provoque un coup d’État armé dans une région qui aurait sans cela obtenue une indépendance pacifique par la voie des urnes, comme partout dans l'ancien empire colonial Listonien. On peut aussi s'amuser de remarquer que cette province désormais indépendante est entourée de la marine fédérale, protégée par son aviation, et couverte de mercenaires en étant originaires.
(Cette hypocrisie ne trompe personne. C'est du langage de diplomate. On fait mine d'y croire par politesse.)
La guerre d’indépendance du Pontarbello, que les médias Kah-tanais désignaient déjà sous des noms aussi provocateurs qu'occupation du pontarbello par l'Alguanera ou Nouveau Coup d’État Brun (référence aux gros titres de la crise de Kotios) battait son plein. Les forces des Brigades Solaires se montraient relativement confiante, bien que ne s'exprimant que très prudemment et via des représentants manifestement formés au débat public. On reprochait à l'ANPL son caractère étranger et militariste. L’indépendance de la Listonie s'était faite récemment et dans le sang. Il ne fallait pas s'attendre à trouver dans la province des patriotes fanatiques d'un État qui n'existait pour ainsi dire que depuis quelques jours, et par la volonté seule d'une élite politique dont on se doutait – et dont on espérait bien faire comprendre à la population – qu'elle n'entendait pas lâcher le pouvoir. Le narratif était d'une simplicité confondante, mais d'une efficacité indéniable. L'ANPL était un mouvement dirigé par l’Étranger. Le Pontarbello, plus qu'un régime indépendant, le nouveau dominion de l'empire Alguaneros. Cet empire n'avait jamais été contre la colonisation. Jamais, à aucun moment de son histoire. Et si on demandait des preuves, il suffisait de pointer du doigt son action au sein de l'Archipel Jaune. L'Empire Capitaliste avait prestement réagi pour protéger ses amis les tyrans du sud lorsqu'une province occupée par leur empire décrépi avait tenté l'aventure du soulèvement.
Les brigades solaires ? Là pour se battre pour le peuple, et dégager les nouveaux oligarques. Leur intervention n'aurait pas eu lieu si l'indépendance s'était faite de façon populaire, par et pour le peuple, comme ailleurs. Les exemples étaient nombreux. Avait-on vu des mercenaires débouler sur les plages hafenoises ? Avait-on versé le sang pour libérer Jadida ? Y avait-il eu des morts à Porto-Mundo ?
Non. Non. Non et encore non.
Non. Parce que l'Empire se délitait. Non parce qu'il distribuait les indépendances sans distinction. Non parce qu'il répondait aux demandes du peuple, n'ayant plus d'autres options. Non car la violence n'était pas nécessaire, comme l'avait prouvée l'histoire récente.
Que fallait-il en comprendre ? Que l'indépendance du Pontarbello allait avoir lieu. Que le groupe mercenaire qui avait saisi le pouvoir avant qu'elle ne puisse se faire avait saboté le processus pour éviter qu'il ne donne un résultat démocratique, nécessairement contraire aux intérêts de celles et ceux qui payaient les hommes de l'ANPL. Cette guerre, ce conflit entre l'ANPL et les Brigades Solaires, n'était pas un conflit entre le Pontarbello et des forces étrangères. C'était un conflit entre les forces d'une nouvelle oppression, les oligarques étrangers, en services commandés, et des hommes et femmes formés à la libération populaire, au respect des conventions militaires, qui avaient déjà héroïquement donné leur vie pour des régions du monde où l'on avait eu besoin d'eux. Leurs intentions, ici, étaient extrêmement claires.
Et concernant l'ANPL ?
La question avait-elle seulement lieu d'être ? Tout avait été fait si grossièrement. L'Alguanera n'avait pas besoin d'être pointé du doigt, il s'était déjà peint une cible sur le dos. Son gouvernement éructait. Inadmissible ! Qu'on l'empêche de conquérir à loisir. Il finançait la mort, s'engraissait à chaque balle tirait, mais jouait l'effarouchée face au conflit. Un nouveau type d'empire, qui échangeait la pourpre pour le costard et la grandiloquence pour une imitation ratée de vertu. Ces gens n'avaient aucune vision. Sous leur coupe, le Pontarbello ne serait jamais libre. Sous leur coupe, le Pontarbello ne serait jamais qu'un terminal commercial. On y verrait de la marchandise d'Alguanera, les droits de l'homme en moins.
C'était le projet capitaliste : un parc d'attraction avec la peine de mort.
Considérant l'engagement militaire de l'Alguanera pour soutenir ses soudards, il fut décidé par la Convention Générale de l'Union de déployer une force d'intervention réduite visant à rendre le maintient du bouclier aérien trop coûteux pour être maintenu. Le Grand Kah ne refusait pas le dialogue avec l'Alguanera. Il considérait simplement qu'il serait extrêmement difficile de l'entretenir, considérant les objectifs néo-colonialistes et les méthodes obscènes du gouvernement fédéral. Alors en attendant de pouvoir parler, on donnait de soi. Il fallait avoir le courage de ses ambitions.
La liberté n'était pas gratuite.

Solidarité internationale, de tout les travailleurs. Les Brigades Solaires comptaient sur un important réseau d'alliés.
Pour commencer il y avait les camarades du Pavillon d'Albastre. Ils avaient permis le passage des Brigades – c'était déjà énorme – et s'étaient de fait placé dans une position difficile face au gouvernement Izcale. Toujours aussi instable et incapable, ce dernier s'était écrasé devant la Fédération, puis contre les défenses des pirates. Calperas était désormais un bastion pour le Pavillon, un bastion situé à la pointe sud du pays, juste à portée de missile de la province. Car c'était bien de ça qu'il s'agissait. Et les instructions étaient très claires. Mais avant d'en dire plus sur le sujet il convient de présenter le second atout sur lequel comptaient les brigades solaires.
Les services secrets Pharois.
Il était inutile de les présenter. Ils étaient de ceux-là, qui faisaient sufisamment bien leur travail pour qu'on en entende jamais parler, tout en déployant systématiquement leur réseau à travers le monde. Kotios avait été une première tentative. La Listonie, avant son effondrement, avait aussi ouvert les portes de la bergerie au loup scandinave. Et dans chaque province ou ancienne province ultra-marine de l'Empire, se trouvait une enclave pharoise. Dans chacune de ces enclaves, conformément aux demandes de la C.A.R.P.E, un important centre d'écoute.
C'était là le second atout des Brigades Solaires. L'armée et le gouvernement du Pharois n'avaient pas intérêt à s'immiscer dans ce conflit : après tout leur enclave n'était pas menacée. Leurs services secrets, cependant, étaient des amateurs de la révolte. De vrais idéologues; Ce qui les rendait à la fois dangereux, instables et imprévisibles. Suffisamment, en tout cas, pour assister les camarades Kah-tanais dans une entreprise aussi périlleuse qu'un assaut si indirect fut-il des intérêts d'Alguanera l'honnie.
Alors c'était comme ça. Les Pharois, dans leur enclave, observaient le va-et-vient du port industriel, écoutaient les communications. Se montraient attentifs, et partageaient leurs observations et déductions aux Brigades, qui faisaient ensuite tourner ces mêmes informations aux membres du Pavillon. Les membres du Pavillon, enfin, remplissaient la mission qu'on leur avait donnée : ils avaient des missiles sol-mer, une base à portée de tir, et on voulait par tous les moyens éviter que les forces ennemies ne profitent du moindre renfort. Avec cinq missiles, il fallait faire compter chaque tir, et on y comptait bien. Les ordres du Pavillon étaient donc les suivants :
Prendre systématiquement pour cible les navires de l'ANPL faisant le trajet depuis l'Alguanera. Les couler. Éviter un renforcement des effectifs ennemis. Et ce fut donc, précisément, ce qu'ils firent, notamment lorsque ces derniers approchaient des ports, plages et sites de débarquement.
C'était courageux de leur part. Extrêmement dangereux, même. Soit ces pirates avaient une conscience aiguë du danger existentiel que représentait un Pontarbello Alguaneros pour leur indépendance, soit ils étaient, eux aussi, de vrais idéologues. De tout les cas il faudrait bien honorer leur nom, et tant-pis pour l'amitié avec le président Trotter. Ces choses-là, contrairement aux dogmes, ne durent pas éternellement.
Dans les terres, enfin, on progressait minutieusement. Personne n'ignorait ce qu'essayaient de faire les soldats de l'ANPL. Gagner du temps, faire s'échouer les Brigades Solaires sur un terrain défavorable. Considérant les effectifs ennemis, il était prévisible qu'ils entretiennent des tactiques de guérilla rendue possible par la présence de drones d'observation ennemi. La priorité était donc de les abattre. Considérant les risques de frappes au sol ennemi faible, les canons antiaériens fixes comme mobiles furent réparties entre les colonnes de blindées pour permettre une prompte élimination des effectifs aériens ennemies. A terre on avait divisé le corps opérationnel en différents groupes. Blindés, d'infanterie, tactiques, avançant par ordre. Pendant que l'Aviation ennemie était aux prises avec celle déployée par le Grand Ami Numéro 1 (nom donné au Comité de Salut Public ou à ses membres par les services secrets de l'Union), les hélicoptères mercenaires auraient toute la latitude nécessaire pour mener des opérations de reconnaissance visant temps à orienter les positions d'artillerie sur les positions ennemies qu'à chasser et détruire les blindés ennemis. Ceux de l'Union, pour leur part, étaient des modèles légers de conception Kah-tanaies. Pensés pour lutter contre la Guérilla en pleine jungle, ces ocelots étaient systématiquement accompagnés de groupe d'infanterie extrêmement mobiles et équipés d'armes anti-char, anti-infanterie, et en contact direct avec l'artillerie mobile de l'union, prête à déployer de véritables barrages de feu et d'acier sur toute ligne ennemie ayant le malheur de se faire repérer.
Enfin, constatant que la région présentait des voies extrêmement limitées pour progresser en son sein, le capitaine Acalan Ogai, en charge du génie, déploya les bulldozers du corps expéditionnaire dans le but de créer plusieurs nouvelles routes visant tant à disperser les forces mercenaires pour éviter qu'elles ne représentent une cible facile qu'à éventuellement briser le dispositif défensif dont on se doutait que l'ANPL aurait mis en place pour surveiller les routes d'usage. On avait l'avantage du nombre, il fallait le faire compter : ce fut un maillage de troupes blindées et d'infanterie qui se déploya dans le paysage difficile de la province. Des groupes tactiques fonctionnant comme autant de cellules semi-indépendantes, soutenus par l'imposant dispositif d'artillerie et les groupes aéroportés. Il n'y aurait pas de guérilla. L'ennemi n'aurait pas le loisir de bouger entre les lignes. Il ne pourrait que reculer, ou assumer la confrontation.
Le mot d'ordre était simple. Avancer prudemment, utiliser des techniques de guérilla et contre-guérilla éprouvée dans différents pays et dans les territoires montagneux du sud de l'Union, et réprimer toute opposition sous un barrage d'artillerie lourde ou, au cas échéant, de tirs directs de canon et de troupes aéroportées.