
Puis le claquement de six-cent talons sur le pont du destroyer porte-hélicoptères MMC Tlathui, vaisseau amiral de la flotte par simple droit d’aînesse, ou plus précisément, parce que son équipage était le plus ancien et le mieux formé aux manœuvres que rendait nécessaire les missions d’un appareil de commandement. La Marine Militaire Communale était une vieille institution, mais cette flotte était jeune. Ses marins encore inexpérimentés. L’un des reproches les plus réguliers que l’on faisait aux soldats kah-tanais c’est qu’ils suivaient des préceptes libertaires, et en bref intégraient la notion d’ordre sans hiérarchie. De tels hommes étaient longs à former. Mais enfin, cela prenait aussi du temps de casser un militaire jusqu’à ce qu’il obéisse sans y penser. Les marins de l’Union aussi suivaient les ordres, mais parce qu’ils concevaient très bien l’utilité de leur obéissance.
En tout cas, l’amiral Tohei n’avait pas à se plaindre. Il gonfla ses poumons d’air et lâcha le « Rompez ! » tant attendu. Lui-même n’était pas très adepte de cette discipline clinquante : les talons qui claquent, les mentons bien droits sous le sale soleil d’Eurysie, tout ça c’était… Du spectacle. Dans l’Union on tutoyait souvent les officiers, mais on gardait cette impression idiote que les autres ne comprendraient pas. Les étrangers. Et cette manœuvre, filmée et suivie par d’attentifs journalistes et de scribes, leur était toute destinée. Donc on faisait claquer les talons, donc on suivait le décorum encombrant de la hiérarchie des grades. Donc il allait donner un discours retransmis à travers toute la flotte. Quoi que très bref. Une simple préface, destinée à évacuer les polémiques, souligner ce qu’il fallait comprendre de toute cette situation.
L’homme attrapa le micro qu’on lui tendait. Il voyait du coin de l’œil les fusiliers, du côté des hélicoptères, qui attendaient impatiemment de passer à l’action. Leur supérieure élue croisa son regard et haussa imperceptiblement les épaules : tout irait bien, elle s’assurerait qu’ils ne commettent pas d’impair.
L’amiral parla enfin.
« Pour autant que j’adorerais vous dire ne pas faire de politique, camarades, la vérité est que nous sommes tous kah-tanais. Il est impossible de naviguer ces eaux en ignorant ce que cela implique. En vérité notre présence ici alors que les tensions régionales sont au plus haut est un malheureux hasard du calendrier, mais qui ne doit pas nous faire oublier le sens de notre mission, de notre engagement, et servira peut-être de rappel salutaire à ces pays qui se permettent d’enfermer leur population dans des camps de travail, ou de commander le meurtre de cent hommes de sang froid. »
Il toussota dans sa main. Quelqu’un à Axis Mundis allait probablement l’étrangler s’il continuait sur cette voie, mais on avait assez accusé la Marine d’être royaliste. Au point de la surnommer l’Impériale. Cette vénérable institution qui avait plus que toutes les autres défendues la démocratie. C’était une question d’honneur. Cette première grande manœuvre filmée devait être l’occasion d’exprimer clairement la nature de cette flotte, et de laver l’honneur de ses membres.
« Le golfe est l’arrière-cour de plusieurs des régimes les plus autoritaires du continent. Un point de tension extrêmement important et, depuis peu, un haut lieu de déstabilisation. Nous nous apprêtons à partir en manœuvre dans cette région car il est nécessaire d'être préparés à toute éventualité. Cette exercice d'entrainement étant, il a jusqu'à maintenant échappé à beaucoup de pays que le Grand Kah veille sur la région. »
Il marque un temps. Certains des marins avaient instinctivement regardés en direction de la base navale, où se trouvaient postés des lignes de fusiliers et de canons. La "Citadelle" était comme une redoute face à l’immensité océanique. Depuis peu, on avait commencé à y édifier des pistes d’atterrissage. Tohei conclu d’une voix calme.
« Avant-hier, la Transblémie a tuée une centaine d’hommes et a diffusée les images épouvantables. Dans un même temps, des sous-marins identifiés comme appartenant à la Maronhi se sont rendus jusqu’en Clovanie, ce qui n’est pas étonnant puisque les deux pays sont membres d’une même organisation, spécifiquement anti-démocratique et opposée aux notions de droits humains. Ayez une pensée pour les réactionnaires lorsque vous serez à vos postes. J’espère qu’eux penseront à nous.
Cent prisonniers exécutés de sang froid, c’est cent de trop. En route, messieurs. »

Dans l’ensemble, les kah-tanais s’étaient montrés très cordiales et avaient prévenus de leurs intentions en avance, rendant disponible une version volontairement incomplète de leur plan de route et des recommandations permettant au trafic maritime dans les eaux internationales de s’adapter à une flotte qui, pour sa part, avait clairement indiqué son intention de ne pas se décaler de son itinéraire prévu, quoi qu’en dise un potentiel pirate, capitaine de cargo ou marin étranger à qui le rapport de force aurait échappé.
Le Porte-hélicoptères était escorté par un destroyer, deux frégate et une importante escorte de corvettes et patrouilleurs. De plus, des hélicoptères de l’infanterie de marine – appareils de débarquement en haute-mer, de lutte anti-sous-marine, torpilleurs aériens etc effectuaient un gracieux bal de va-et-viens, permettant de roder les hommes à toutes les éventualités qu’ils risquaient de rencontrer dans leur carrière militaire.
Il y eut aussi un peu de tir sur cible, et à plusieurs moments la flotte se divisa pour permettre aux appareils plus légers de mener des manœuvres indépendamment des mastodontes de la flotte. Les loduariens comme les Clovaniens purent, à un moment ou un autre, entendre le bruit des hélicoptères, les hurlements des canons. L’ampleur de l’exercice étant ce qu’elle était, les citoyens du régime communiste furent principalement impacté en matinée tandis que ceux de l’Empire entendirent les canons toner alors que le soleil commençait à se coucher. Les vaisseaux légers se rapprochèrent à plusieurs reprises des eaux nationales sans ouvertement les pénétrer, et la flotte s’arrêta quelque temps face aux côtés de Legkibourg, durant lesquelles les communications furent saturés par divers tests tandis que les bandes de fréquences de la télévision terrestre eurent pour leur part droit à une rediffusion de l'exécution des prisonniers transblémiens, froide et mettant en accusation le gouvernement local. Puis l’on considéra les tests radios et électroniques terminés et la flotte, immense pour les standards régionaux, se remit tranquillement en route non sans un message d’excuse de l’amiral Tohei, qui espérait sincèrement « ne pas avoir troublé la tranquillité des braves [citoyens] de la région » (sic). Puis, comme il s’agissait de la fin des manœuvres et qu’il fallait fêter cela convenablement, une grande partie du trajet restant, amenant la flotte à longer la côte Clovanienne et Loduarienne, se fit en rediffusant – fort – de la musique très clairement anarchiste et en tirant, à intervalles irréguliers et quelque-peu chaotique, des fusées de feu d’artifice. Les kah-tanais s’étaient lassés de l’ordre et en revenaient à leur nature un peu plus déroutante, ce qui ne semblait pas pour autant affecter la qualité de leurs manœuvres.

Ces exercices de manœuvre servaient un objectif secondaire, largement camouflé par l’impact du déplacement de la flotte et réalisé au profit de celle-ci : la mise en place, entre la pointe nord de Carnavale et la pointe sud de la Loduarie, à l’entrée du Golfe, d’une "muraille" de bouées sonar. Celles-là, dotées d’une portée d’une dizaine de kilomètres étaient au nombre d’une cinquantaine. La situation du Golfe rendait le passage de sous-marin relativement compliquée si elle ne se faisait pas dans les eaux plus profondes, éloignées des côtes, ce qui faisait de l’entrée de la mer intérieure un portillon tout désigné. Désormais, les appareils qui croisaient dans la région pourraient être détectés par la Citadelle. Redirigés où il se fallait à l’aide de bouées actives qui apparaîtraient sur leurs propres sonars comme d’autres sous-marins – un piège classique – puis interpellés par la flotte. Le but avoué était de mettre un terme tant à la piraterie sous-marine – qui aurait pu reprocher au Grand Kah de lutter contre cette plaie internationale ? – qu'aux interventions systématiques d’acteurs étrangers, venant déstabiliser la région à bord de sous-marins. Ceux-là devaient être rejetés hors du golfe après avoir été retenus plusieurs jours. De quoi mettre la pression à leurs gouvernements, et clairement faire passer le message que ces eaux, quoi qu'on en dise, étaient surveillées par l'Union.