
Arnold Babin, à la tête du principal producteur izcalien de cannabis
Officieusement pourtant, Arnold Babin n’était pas l’émissaire du président, il n’était pas le représentant d’un quelconque gouvernement, mais le dirigeant d’une entreprise qui produisait du cannabis de variété sativa, si bien qu’il l’avait baptisée « Les Maîtres Sativiers ». Aujourd’hui quadragénaire, il fallait s’imaginer Arnold Babin, une quinzaine d’années auparavant, avec des dreadlocks qui traînaient jusqu’au sol. Il était membre de la communauté Rastafari en Izcalie… Ses ascendants étaient des afarées réduits en esclave envoyés en Izcalie pour travailler dans les plantations de tabac et de cacao. Par la suite affranchis, ils s’étaient convertis au christianisme, mais en avaient une lecture beaucoup moins occidentalisée. Comme bon nombre de ses homologues noirs en Izcalie, Arnold Babin avait été sous l’influence de ce mouvement, et promouvait le cannabis comme une herbe sacrée et inoffensive qui permettait de se connecter à Jah, c’est-à-dire à Dieu.
Voilà maintenant six ans qu’il avait coupé ses dreadlocks et qu’il était devenu millionnaire dans son pays. De cœur, il se sentait encore Rastafarien mais dans la tête, il a épousé Babylone, c’est-à-dire la société de consommation, le capitalisme, le business. Exclu de sa communauté, il était néanmoins devenu le premier producteur de l’herbe sacrée utilisée par cette même communauté.
Après qu’il eut transmis la montre à qui de droit, Arnold Babin tenta d’avoir une entrevue avec l’autorité chargée d’approvisionner la Lutharovie en cannabis. Le but était clairement de faire de l’Izcalie son premier producteur, pour qu’elle puisse profiter de son marché immense de 130 millions d’habitants, qui plus est la concurrence du système capitaliste. Un monopole lucratif qui pourrait s’ouvrir à lui. Arnold Babin avait en sa possession un peu de la meilleure herbe qu’on pouvait produire sous les latitudes izcales, dans une quantité malheureusement très minime, pour respecter la législation lutharovienne.
Pour l’occasion, il s’était revêtu de sa chemise à col mao, sans signe extérieur de richesse mais en gardant le « swag ». Après s’être présenté auprès de la secrétaire, Arnold Babin attendit, un dossier à la main, dans la salle d’attente… un peu nerveux, en secouant légèrement sa jambe. Son argumentaire était néanmoins préparé au millimètre près : il existait plusieurs espèces de cannabis à fumer dans le monde mais l’Izcalie produisait la variété sativa principalement, une espèce aux feuilles plus claires, avec une structure beaucoup plus grande (les plants pouvant atteindre jusqu’à 1m80). Mais ce qui distinguait le plus la sativa de sa cousine, l’indica, c’étaient ses composants. La sativa était composé de tétrahydrocannabinol (THC), qui a un effet stimulant, qui rend plus social et crédit, mais aussi plus joyeux… là où sa cousine indica était composée de cannabidiol (CBD), très relaxante mais qui vous cloue au canapé. Arnold Babin proposerait ainsi que les travailleurs lutharoviens disposent de THC pour améliorer leur productivité et leur camaraderie. Les pouvoirs politiques auraient alors une population plus joyeuse, plus docile, mais qui garde sa productivité et son esprit créatif… Du win-win… Restait maintenant à convaincre la Lutharovie socialiste de l’intérêt d’adopter un tel « business plan ».