- Ne vous en faites pas. Je connais beaucoup de monde à Noordcroen. Tout ira bien. Les zélandiens ont d’ores et déjà prévenus que nous serions les bienvenus.
Le Sénateur Andrea Pascal s’était sorti de la justesse de la journée du 2 mai. Il était encore marqué dans sa chair par un coup de poignard dans la cuisse que ses domestiques avaient cautérisé bien trop rapidement pour que cela soit fait en toute sécurité. Les pêcheurs, qui figuraient parmi sa clientèle ont par la suite accepté de le faire passer en Zélandia en guise de dernier service rendu pour des années de contrat tacite de fidélité où ils leur avaient vendu leurs votes aux dernières élections sénatoriales. La famille patricienne le remercie chaudement et lui souhaite bon retour, espérant que la Segreda de Scaela ne remonte pas la trace du navire.
Rapidement, le sénateur sort du chalutier et la famille se met en route dans les ruelles étroites et les maisons à pignons zélandiennes. Les canaux donnaient l’impression de familiarité, excepté que ceux-ci n’étaient pas rougis du sang de ses confrères sénateurs. Les velsniens s’en vont toquer à la porte de l’une de ces grandes maisons bourgeoise, garnie de dorure de façade qui font ressortir la pierre blanche avec laquelle elles ont été construites. Un homme en demi-sommeil lui ouvre la porte et met quelques instants à reconnaître l’Homme :
- Andrea ? Qu’est-ce que tu fais là ? T’es blessé ?
Le Sénateur se tenait contre son épouse, sans qui ce dernier ne pouvait marcher qu’avec difficulté. Andrea Pascal vint changer d’épaule pour celle de son hôte :
- Donne-moi un coup de main s’il te plaît. Ensuite je te dirai tout.
Le riche zélandien s’empressa de donner à ses invités de fortune de nouveaux vêtements et fit poser la table. Un modeste Hochpot de légumes fait dans l’urgence, sur lequel les invités se jetèrent. Le riche zélandien attendit ce moment pour lui poser la question :
- J’ai entendu parler de ce qui s’est passé…
- Ce qui s’est passé. A vrai dire, moi-même je n’ai pas tous les détails – répondit-il sur la réserve –
Sa fille, haute de ses 16 ans, ne fit pas preuve d’autant de discrétion, et elle explosa de colère devant son hôte :
- Pourquoi tu ne lui dis pas ? Vous voulez que je vous dise ce qu’il s’est passé, monsieur ? Ils ont tué mon frère ! Et puis ils ont brûlé notre maison, et ils ont tué nos clients, tous nos clients ! Même les domestiques ! Ils ont tué le Maître le l’Arsenal ! Et toi, père, tu dis que tu n’as pas tous les détails. Les voilà mes détails : Frederico DiGrassi était un homme bien, il était le patron de notre famille, et ils l’ont tué comme un animal !
- Ça suffit, Tina ! – avertit son père en haussant le ton –
La jeune fille se lève de table, et elle demande à son hôte :
- Monsieur, est-ce qu’une chambre a été préparée.
- Euh, oui bien sûr. Mon épouse va vous montrer le chemin. – lui répondit-il avant que Tina s’engouffre dans la pièce d’à côté, furieuse –
Le Sénateur Andrea sourit :
- Tina. Avez-vous vu comme elle est courageuse ? Même dans cette situation, elle m’a rappelé les dettes que nous avions auprès de la famille DiGrassi, une dette dont je ne pourrais jamais m’acquitter. Pardonnez-lui pour cela, elle parle avec son cœur comme je le faisais à son âge, et son frère comptait beaucoup pour elle, et pour moi. Lorsque que les gorilles de Scaela ont apprit que je m’en étais sorti, Dino m’a écrit lui-même, dans une lettre où il m’assurait d’une amnistie à condition que je me présente à lui, ou que je lui envoie un émissaire afin de conclure une trêve entre nous. Je croyais encore que Scaela ait encore un peu d’honneur velsnien pour lui, et j’ai accepté. Pietro, mon garçon, s’est porté volontaire pour y aller, et il a insisté. J’ai cédé. Et lorsqu’il est venu le rencontrer, il l’a assassiné à son tour, sans avoir même la décence de me redonner son corps. Ils ont massacré mon garçon comme ils ont massacré Frederico DiGrassi.
Pascal fit silence l’espace d’un instant, sa mâchoire tremblotait, et ses yeux bouillonnaient de rage. Il reprit, un ton plus haut, et serra les poings sur la table :
- Mon garçon, est venu à eux en émissaire et invité. Il est venu à eux en paix et désarmé ! Il a rompu le pain avec Scaela, et ils l’ont assassiné ! Jamais ne n’oublierai cela, et jamais Velsna n’oubliera que Scaela est maudit pour l’éternité. Notre cité le dévorera tout cru et prendra sa vie comme il a prit celle de tous ces hommes de bien, et de mon fils !