Car les Gardes Communaux étaient beaucoup de chose, à n’en pas douter, mais fasciste, ça, non. C’était tout le contraire, même. Ils incarnaient une certaine forme d’idéal anti-fasciste. Et c’était bien connu : les Gardes n’attaquaient pas. Leurs déploiements avaient toujours été des déploiements défensifs. Même lors des opérations offensives, ils étaient là en protection. Protection de la jeune république de Damannie, protection de Kotios face aux putschistes, ainsi de suite. C’était le principe d’une garde. Elle montait... La garde. Et protégeait des lieux. Des idées. Des concepts. La nouvelle donne militaire du Grand Kah se faisant attendre, sa force armée conservait une posture attentiste et modeste d’autant plus sensée que l’industrie militaire de l’Union était assez limitée. Contrairement à ce qu’essayait de faire croire une certaine propagande, plus intéressée par des notions idéologiques et par sa crainte absolue de tout ce qui ne ressemble pas à un marché capitaliste sauvage et oppressif, le Grand Kah n’était pas, fondamentalement, une nation d’interventionnisme militaire. Dans les faits on redoutait même la notion. La situation avec l’Alguanera, qui pouvait se résumer en une mauvaise passe de Poker, avait gentiment rappelé à l’Union et à sa population sa sainte haine des conflits et de la guerre. Dans un même temps l’ONC avait prouvée à l’ensemble de la planète, et en moins de quelques mois, que ses prétentions économiques n’étaient qu’un paravent cachant difficilement les formes d’un complexe militaro-industriel obèse et, en bref, on se retrouvait avec une confédération extrêmement anxieuse, agacée, et hésitant entre brûler ses fusils et en créer plus, plus, toujours plus.
Ici, cependant, au milieu des méchants de mauvaise science-fiction et des excavateurs de déchets radioactifs, la question ne se posait pas en ce terme. Ce n’était pour ainsi dire pas le sujet du tout. Il n’y a pas à hésiter sur la question de la militarisation d’un pays quand on est déployé dans une forteresse en construction, aux portes d’un continent faisant office de poudrière mondiale. On ne peut pas vraiment hésiter quand on est envoyé sur ce genre de mission. À quoi bon hésiter ? C’est un coup à se faire tuer. Ou pire, à avoir des débats désagréables à la cantine. Carnavale et sa citadelle sont la preuve que le Grand Kah, même s’il a peur de la violence, même s’il répugne à tuer, même s’il aimerait bien se contenter de tirer sur du fasciste – du vrai et authentique fasciste, avec les chemises brunes et l’idéologie dégueulasse – et ne pas avoir à occasionnellement pointer ses armes sur des néolibéraux décérébrés et égoïstes, qui pourraient se contenter d’être des libéraux et, par conséquent, se montrer inoffensifs et aimables, finirait invariablement pas prendre le choix qu’imposaient les circonstances : celui d’une plus grande militarisation. La citadelle, en fait, globalement ignorée par le reste du monde et au mieux vue comme une espèce de curiosité aux raisons d’être floues, était surtout une forme de symbole. Symbole de l’âme profond du Grand Kah. Et on y avait pas conséquent expédié tous les aigles de guerre et militaristes outranciers de la Garde. Là où ils ne pourraient faire aucun mal, n’auraient aucune influence sur les décisions confédérales et se feraient un plaisir de saliver imaginant, au loin, mais plus si loin maintenant, les côtes de l’Eurysie où ils rêvaient de déverser la révolution salvatrice. Il y avait tant de peuples à libérer, de gouvernements dégénérés à fracturer, de régimes capitalistes, esclavagistes, à ouvrir dans le sens de la hauteur à coup de canons. Eh bien mes amis, rêvez encore, mais loin de nos yeux et plus important, de nos oreilles. Les fanatiques sont trop bruyants.
Depuis son arrivée ici, Rai Sukaretto survivait à cette ambiance limite chauvine avec une espèce d’amusement affecté. Tout le monde ici était très fan du Comité de Volonté Publique Estimable, malgré ses erreurs dramatiques et sa démission finale. Tout le mode ici était extrêmement méfiant du risque pourtant nul de restauration impériale (enfin ça ne serait jamais que la quatrième), et, par conséquent, tout le monde voyait en la princesse rouge, celle qui avait rejoint les rangs de la raison et du Bien plutôt que de fuir avec les blancs en exil, comme une espèce de divinité faite chair de la révolution.
C’était un peu absurde, d’autant plus que l’identité politique de Sukaretto n’était pas non-plus celle d’une irréprochable divinité publique. Personne au sein du Comité ne pouvait prétendre à un tel titre – quoi que les colères froides d’Actée étaient mythiques et la raison du citoyen de Rivera proverbiales – et elle d’autant moins qu’elle était, vraiment, dans les grandes lignes, une cruche.
C’était elle-même qui le disait, et avec une certaine ironie teintée de fierté dissimulée, la dépréciation cachant chez elle une modestie mal dégrossie. Elle n’était pas imbécile. Elle n’était pas non-plus naïve, ou ne manquait pas de culture. Mais son éducation impériale, cette éducation qui faisait d’elle la princesse d’un empire disparu, qui aurait un jour dû récupérer la couronne impériale et diriger le destin de soixante-dix millions d’âmes telle l’incarnation absolue d’une quelconque et ridicule volonté nationale, avait laissée de sérieuses cicatrices dans sa personnalité et sa façon d’être. Elle avait rejeté son héritage, mais ce rejet avait dû se faire par l’effort, et un véritable travail de déconstruction et de désapprentissage. Elle plus que beaucoup d’autres comprenaient ce que les féministes demandaient aux hommes, en quelque-sort elle était passée par un processus similaire. Analyser ses biais, les comprendre, travailler à les expurger. Pendant des années, donc, elle n’avait pas été à sa place au sein du Grand Kah. Elle avait les manières et la façon d’être d’une culture morte. Celle des tyrans. Dans un peuple libéré depuis tant et tant de générations. Les kah-tanais étaient bons avec les leurs, et ne lui avaient jamais tenu rigueur de son comportement. Elle était comme ces immigrés étrangers devant s’adapter. Sauf qu’elle émigrait du sommet vers la base. On lui avait pardonné des années durant ses idiosyncrasies, ses réflexes, son parlé. C’était quelque-chose qui l’avait touché et y penser l’émouvait encore profondément. Finalement, ayant été incapable de réellement abandonner son être profond, de rejeter l’ensemble de son éducation, et quand bien même on ne lui en demandait pas tant, c’était l’objectif qu’elle s’était fixée, elle décida de créer quelque-chose de drastique. Une personnalité publique trop caractéristique et trop ouvertement anti-système pour être celle d’une ex-petite princesse.
Alors elle était devenue un genre de punk. Progressivement, mais à rythme soutenu, elle était devenue cette femme du monde, faisant la mode plus que la suivant, et sortant de sa tombe un vieux style désuet pour en faire l’une des principales caractéristiques stylistique du Grand Kah. Elle était devenue créatrice de mode par pur goût de l’art et du porté, et avait remplacé ses créations classiques et élégantes pour un style défoncé, grunge, beuglant ouvertement au monde « Rien à branler ! ». Le Grand Kah avait adoré. C’était amusant, d’ailleurs, car pour beaucoup d’étrangers c’était cette décision, prise pour s’éloigner de ses racines (et aussi par goût personnel) qui lui donnait cet aspect inoffensif. Elle n’était que la petite créatrice de mode. Une artiste, quoi. On sait tous que les artistes sont stupides. Sauf qu’elle ne l’était pas. Elle avait été éduquée pour régner. Diriger. Savait être machiavélique. Et si ce n’était pas la direction qu’elle avait prise, même au sein du Comité elle n’était pas la plus capable, la plus douée ou la plus cultivée sur les principes de gouvernances, elle n’en était pas incapable. Loin, très loin de là. Maintenant elle ne se plaignait pas d’être perçue comme telle, et appréciait d’être en quelque-sorte le cœur visible du Grand Kah. Actée était son esprit, cette espèce de serpent auquel était confronté le monde extérieur et qui récitait sa théorie avec la facilité d’une encyclopédie consciente et malveillante, elle en était le cœur. Cette créature naïve et gracile qui survolait le débat pour lâcher quelques banalités d’usage et donner l’image de marque du communalisme. Bienveillant. Inoffensif. Probablement un truc de bobo. Parce qu’évidemment, aux yeux du monde extérieur, le Grand Kah était soit une dictature à capitalisme d’État sur le modèle des régimes fascistes ou soviétiques, où en bref tout le monde est prolétaire opprimé, soit une espèce de quartier chic de la taille d’un pays, où tout le monde est tellement branché mais tellement inefficace. Le « Cool-Kah », comme on disait.
C’était elle, ça. L’image modernisée d’une union ouverte sur le monde.
Parce que le monde extérieur oubliait aussi qu’on la surnommait la Princesse Rouge non pas en référence à ses origines et à son choix de la révolution, mais bien parce qu’elle était une ultra-radicale ; qu’elle croyait à la révolution mondiale et qu’elle avait, systématiquement, prêchée l’absence totale et absolue de pardon et d’efforts envers ceux n’étant pas disposés à en faire. Elle était la pire ennemie de ses propres ancêtres, au sein du Comité. Bon il y avait peut-être pire qu’elle. Aquilon, Styx Notario, entre-autre. Mais ceux deux-là étaient des fous et iraient probablement en enfer à leur mort, ou y retourneraient, car il y avait fort à parier qu’ils n’étaient pas venus au monde mais avaient rampé hors d’un quelconque trou dans le sol, puant le souffre et hurlant un quelconque passage du Capital en latin.
Non. Elle était une radicale raisonnée. Mais tout de même, elle n’était pas rouge pour rien. Et il ne fallait pas s’y tromper, le sang qui la couvrait était artériel, elle ne coupait jamais ses ennemis de façon superficielle.
Et donc c’était cet aspect qui lui valait l’amitié absolument fascinante des officiers élus de la Citadelle de Carnavale. Ces chauvins, militaristes, va-t-en-guerre, percevaient en elle l’alliée secrète au sein de la Convention Générale. La femme de la destinée, en quelque sorte. Celle qui un jour allait mener le Grand Kah vers son destin. C’est vrai qu’elle était jeune. Elle avait encore le temps de virer César et de défendre une ligne impérialiste. Un jour ou l’autre, durant ce long naufrage que représente la vieillesse. Ils ne manquaient pas de lui partager leurs espoirs, au gré des repas et des discussions amicales. En jouant au Ma-jong, par exemple, un type de la marine lui avait expliqué très ouvertement qu’il espérait la voir défendre un programme militariste lors des prochaines élections. L’ambiance était détendue et le petit salon de repos avait pris des allures de parloir comme on en trouve en métropole. Lumière tamisées, bruits des chantiers rappelant ceux d’un port industriel, allez et venue de soldats en permissions. Le marin s’était donc exprimé comme s’il se trouvait dans l’un de ces respectables établissement, en compagnie d’alliés, à conspirer. Sur le principe la base de son raisonnement se tenait, et il avait raison de dire que l’Union devait se militariser ou accepter la possibilité d’une invasion étrangère, quoi que son énumération de ses ennemis potentiels frisant à la paranoïa. Le discours, cependant, trébucha dans le franchement problématique lorsqu’il énuméra ensuite les pays qu’il faudrait frapper préventivement pour éviter tout problème à venir. Ce qu’un officier cru bon de rectifier en expliquant qu’il ne faudrait surtout pas frapper qui que ce soit en premier. Mieux. Avant d’ajouter, fier et sûr de lui, qu’il serait peut-être souhaitable d’organiser un changement de régime au sein des pays communistes eurysiens. Histoire de sauvegarder l’image du socialisme et de prouver une bonne fois pour toutes que ces dictatures, si rouges furent-elles, n’appliquaient jamais qu’une énième forme de capitalisme d’État. Et franchement, si ce n’est pas une raison suffisante de condamnation à mort hein, bon.
Encore raté, donc.
Sur ces questions Rai restait systématiquement évasive ou neutre. Ah ? Ah oui ? Intéressant. Hmhm. Très bien très bien. Elle déployait tout un vocabulaire de mot et d’expressions développées au fil des conventions, des visites et des rendez-vous qui avaient ponctué sa vie artistique. Elle s’était beaucoup produite à l’étranger, notamment, et avait côtoyé de nombreux grands patrons, des types voulant distribuer ses créations dans les pays libéraux, notamment. Ainsi, elle avait de l’expérience quand il s’agissait de parler avec des fous sans les brusquer. Tout de même, elle répondait parfois par des traits d’humour un peu cyniques, un genre de « Qu’est-ce qu’Actée ferait à ma place ? » La réponse et qu’elle les rabrouerait sans doute à sa manière passive-agressive. Absolument terrible à tout point de vue. Ou bien, en mettant qu’elle soit d’excellente humeur, leur aurait-elle fait remarquer qu’il était anormal et contre-révolutionnaire de vouer autant d’espoirs en un seul individu, d’autant plus quand l’individu en question est l’héritière "légitime" de la famille à l’origine des trois tentatives de renversement de la révolution au sein du Grand Kah. Et donc, parfois, Rai le disait à ses interlocuteurs. Qui riaient, ou s’excusaient, ou se contentaient de hausser les épaules. Rai n’est qu’une citoyenne parmi d’autres, mais rien ne l’empêcherait de porter la voix de ceux pensants comme elle, n’est-ce pas ? Des vrais de vrais radicaux. Elle pourrait défendre cette ligne, ce n’était pas centralisateur, de souhaiter avoir une voix au parlement.
Bon. Pas gagné, donc. Malgré tout son séjour sur la Citadelle et à Carnavale s’avéra être plutôt agréable. Elle n’était pas là en tant que vacancière, sa présence était motivée par des raisons précises, des objectifs qu’elle s’attelait activement à remplir, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’elle se tuait à la tâche. La folie de plus en plus évidente de ces soldats, en poste loin de tout et aux portes d’une forme toute industrielle d’enfer, l’effondrement généralisé de l’écosystème régional, l’immense chantier à ciel ouvert, navigué par des fantômes en combinaison, Carnavale, immense furoncle urbain où se trouvait probablement la porte vers le monde des morts... Tout cela avait quelque-chose... Oui. De définitivement très très punk. Dans le genre industriel, antisystème, tout est pourri et mieux vaut crever que se faire crever du genre. Et ça lui donnait une inspiration artistique incroyable qu’elle exprimait pour l’heure en croquant, systématiquement, tout ce qu’elle voyait et les idées qui allaient avec. Pour quelqu’un n’y prêtant pas trop attention elle ressemblait un peu à une contre-maîtresse, ou une inspectrice de l’Egide, observant longuement le monde, notant (dessinant, en fait) ses conclusions dans un carnet.
À côté de ça il y avait aussi la proximité avec les membres de la famille impériale en exil. Quelque-part au sein de cette ville immense. Rai n’avait pas accès au détail de ce que faisait le Cabinet Noir, les services secrets. Elle pourrait, mais ne l’avait pas souhaitée. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’il existait une cellule de tulpas qui avait infiltré le mouvement d’exilés, et que celui-là se trouvait – au moins dans sa large majorité – en ville. Quelque-part. Finalement, Carnavale était un Duché, une ville hystérique dirigée par des nobles. C’était une symbiose antithétique totale et absolue qui permettait à Rai d’exprimer, contre toute attente, l’expression parfaite de son être et de tout ce qu’elle avait été. Donner le bon titre de noblesse, respecter les codes silencieux d’une classe dominante aussi guindée que stupide et violente, tout en survolant habilement la folie ambiante, le décalage constant avec la réalité et la sensation surréaliste de progresser dans le rêve de fièvre d’un toxicomane en crise de manque.
En bref, la citoyenne passait un excellent moment.