
La sœur Gaudeline raccrocha. Elle se surprit à s’énerver contre sœur Régine qu’elle venait d’avoir au téléphone. Quelle pingre ! On n’était, certes, pas riche, c’est certain, mais enfin un paquet de chips, c’était quand même pas si difficile à trouver ; au besoin on pouvait le voler sur l’ennemi. À ce sujet, elle avait appris que la cantine ecclésiastique de Sancte était négligente dans sa surveillance des denrées et qu’il était donc facile d’en chaparder sans attirer l’attention. Cela dit, ce n’était certainement pas nécessaire, car sœur Gaudeline était persuadée que le duo de barbouzes avait reçu suffisamment d’argent pour leur mission mais que c'est par pure avarice qu’elles avaient l’audace de chercher à ne pas dépenser un seul denier pour leur soirée. Elles apporteront quelque chose, ne leur en déplaise ! se promit-elle intérieurement.
Cela était devenu en quelque sorte un usage dans le monde très particulier des agents d’influence de Volignon que de temps à autre, en cours de préparation de mission, l’on s’accordât une soirée de relâchement. Un moyen de décompresser. Ici, elles étaient quatre sur le coup - c'était un gros coup ! - avec une cinquième, la mère Mahaut, mais qui était partie discuter avec Stefano, le trouble-fête de la Dodécapole, pour lui faire entendre raison (mais la Mère Mahaut n'était pas des services, et il n'était de toutes façons pas question de l'inviter). Naturellement, entre sœurs de l’Ordre de Sainte-Régine, principal ordre monastique de Volignon, il était bien entendu permis de se détendre, mais toujours dans la mesure et la tempérance. Il n’était pas permis, par exemple, de boire ou de jouer aux cartes ou de se livrer à des intempérance plus grave encore comme elles allaient certainement le faire cette nuit. Il faut dire que les agents des services secrets de Volignon, s’ils étaient assurément de bons agents, n’étaient cependant pas, objectivement, de bons religieux, et les nonnes ne faisaient clairement pas exception dans le dispositif.
Quand elles ont loué leur chambre dans le petit hôtel miteux mais discret en bordure de Sancte, les sœurs Gaudeline et Lucienne ont naturellement pris qu’une seule chambre en prétextant des raisons d’économie budgétaire, mais se sont quand même assurées que cette chambre dispose d’un salon avec une vraie table et un minibar adapté. Cela leur permettait de recevoir plutôt que d’aller voir leurs consœurs ; ça peut sembler peu de chose, mais en organisant les réjouissances chez soi, on a la garantie que l’on ne se perdra pas sur la route du retour, en état d’ivresse avancée (on s’épargne ainsi pas mal de contrariétés insoupçonnées). Il serait peut-être plus prudent que personne ne reparte dans la nuit ; on pourrait se partager les lits, deux lits pour quatre, c’est largement suffisant, se dit-elle. Il faut dire que, pour en partager un avec sœur Lucienne depuis leur arrivée dans cet hôtel, elles ont pu constater par elles-mêmes que l’on dormait bien à deux dans un seul de ces lits une personne ; leurs invitées se serreraient un peu, voilà tout…
L’appartenance aux services spéciaux de Volignon offrait de surprenants privilèges tout à fait contraires aux lois les plus élémentaires de la morale prêchée par cette même église. Ainsi, dans la hiérarchie, personne n’a jamais trouvé à redire au fait que les sœurs Gaudeline et Lucienne vivaient de manière parfaitement maritale et de façon fort peu discrète — alors qu’il s’agit (mais est-il besoin de le rappeler ?) de deux femmes, et censément tenues à la chasteté par leurs vœux — et elles n’avaient aucune difficulté à obtenir l’absolution pour tous les désordres de leurs passions normalement tenues pour abominables par les autorités ecclésiastiques et vigoureusement poursuivies par le pouvoir séculier au Makota. La vérité était que Volignon n’attendait pas de ses portes-flingues qu’ils soient irréprochables, qu’ils se comportent en moines-soldats, qu'ils soient des saints, mais plutôt qu’ils fassent ce que l’on attend d’eux : sortir l’Église de l’embarras. Si les agents s’acquittaient des délicates missions qu’on leur confiait, alors la hiérarchie fermait les yeux sur tout, vraiment tout… D’ailleurs les sœurs Irmangarde et Régine, leurs invitées, n’étaient pas mieux loties qu’elles sur le plan des bonnes mœurs.
Gaudeline avait cru comprendre que ces deux agentes d’information n’étaient pas indifférentes au monde de la Nuit qui était leur territoire d’expertise informationnelle pour ainsi dire. D’ailleurs, il était vraisemblable qu’elles avaient été recrutées par les services précisément parce qu’elles s’étaient faites prendre à fréquenter ce monde (ce qui est beaucoup plus difficile à faire discrètement au Makota qu’ailleurs sur le globe). Elle savait donc, ou pensait savoir, qu’elle avait affaire à deux grosses noceuses débridées même si elle n’avait pas plus de détails sur leur vie. Cela dit, elle en aurait certainement beaucoup plus à l’issue de cette soirée, car boire, jouer et se détendre est un excellent moyen d’en apprendre plus sur ses collègues.
Elle se doutait bien qu’elles, pour leur part, en savaient certainement beaucoup plus long sur son dossier. Mais Gaudeline s’en moquait. Elle était droite dans ses bottes malgré les contradictions invraisemblables de sa situation. Elle était fille de vacher, passionnée depuis toujours des armes à feu et de l’équitation, et elle s’était découverte bien malgré elle un goût pour les femmes en côtoyant celle qui était sa camarade de classe et qui deviendrait sœur Lucienne ; et comme l’on fait au Makota dans ce genre de cas, elles avaient été placées toutes les deux en noviciat de complaisance et avaient rejoint les légions de religieux interlopes qui sont extrêmement nombreux au Makota, qui peut ainsi se vanter d’avoir un clergé pour le moins pléthorique (mais en réalité très défaillant). Naturellement, leurs désordres se poursuivirent comme attendu (il n'y avait aucune raison pour qu'ils cessent) ; cependant ils s’intensifièrent tellement que l’on songea à leur renvoi (ce qui aurait été une honte absolue pour leurs familles respectives). C’est dans cette situation précaire qu’elle et sœur Lucienne avaient été repêchées par les services.
Quand l’heure fut arrivée, qu’il fut 20 h, l’on frappa à la porte. C’étaient les sœurs Irmangarde et Régine. Et elles ne venaient pas les mains vides ! Elles apportaient les chips et même des petits saucissons d’apéritif. Gaudeline les fit entrer tandis que Lucienne mettait la table en rangeant quelques armes qui avaient été négligemment posées dessus :
« Allez, mes sœurs, ne restez pas sur le palier, venez. Ha, vous avez amené des saucissons… On est vendredi vous savez, il faudra donc attendre la tombée de la nuit, n’est-ce pas ? On n’aura qu’à prendre les chips pour commencer. » Dit-elle avec entrain.
Quand elles furent toutes les quatre attablées, le vin servi et les chips dans les bols, Gaudeline, en qualité d’hôte, prit les cartes et se chargea de faire le croupier pour la soirée. Rapidement, les premiers verres se vidèrent et l’on fumait beaucoup, cigarette sur cigarette, en riant, faisant des plaisanteries qui, à mesure que la soirée avançait et que l’alcoolémie allait croissant dans le sang de nos sœurs, se muaient en bouffonneries grotesques et gênantes. La partie de cartes allait bon train (on jouait au Barbu, le grand jeu de cartes du Makota) et l’on se serait davantage cru à une soirée de bidasses qu’à une réunion paisible de religieuses (peut-être parce que ces sœurs-là n’étaient finalement pas autre chose que des bidasses sous déguisement, un déguisement tellement crédible qu’elles y croyaient elles-mêmes).
Quand la nuit fut tombée et que l’on se trouvait donc liturgiquement rendu au jour suivant, il fut possible de manger de la viande ; elles sortirent donc le saucisson. Les bouteilles, elles, ne cessèrent pas de se vider. Tard dans la nuit, vers quatre heures du matin, il leur fallut mettre fin à la partie car Lucienne était endormie, ivre morte, sur la table. Difficile à dire qui menait aux points puisque celle qui était chargée de tenir les comptes dormait de tout son soûl depuis plusieurs manches. Elles convinrent donc qu’il était grand temps d'aller se coucher. Elles s’accordaient la matinée entière pour récupérer ; ensuite il faudrait revenir aux affaires sérieuses, à savoir la préparation de l'assassinat de Désiré, le faux cardinal de l’Église apostate qui menace la Sainte Église de Volignon. Pour l’heure chacunes allaient dans leur lit deux par deux : Gaudeline porta Lucienne dans le leur non sans difficulté et Irmangarde et Régine allaient dans l’autre, d’où elles se firent entendre longtemps après que la lumière fut éteinte. Naturellement, on négligea totalement le bréviaire… Ce qui était mieux, beaucoup mieux, que de songer à le dire… Il est capitale de savoir décompresser quand on est sur une opération importante. Qui sait si demain, la mort ne frappera pas un ou plusieurs membres du groupe ?





