
Son excellence, l'Amiragglio-Sénateur Gian Galleazo Baarisi, dit "le boucher du Chandekolza"
Au loin, sur les rivages, un petit groupe d'hommes et de femmes, les uns en uniformes de marins, et les autres en bleu de travail et en tenues de soldats, tous s'alignent devant la vague qui enfle, encore et encore par ce sale temps. Une femme parcourt leurs rangs, les cheveux blonds et ondulés qui viennent brutalement casser l'unité des couleurs froides qui règnent en maître ici. Elle pavoise, marque des pauses, eux ne disent rien, et la fixent dans une attente interminable. Un rituel folklorique, une cérémonie religieuse d'un monde ancien qui n'existe plus que pour se rappeler à une légitimité quelconque. La jeune jeune s'arrête, le dos à son auditoire, et la face tournée vers l'océan. Elle ne parle pas, elle hurle, elle vide ses poumons comme pour s'adresser à elle. A elle. La seule, la puissance féconde et destructrice d'une marée salée.
L'audience répond, à l'unisson, d'une voix rauque, impérative, et prompte à faire remonter une sensation de frisson tout du long de la colonne de tous ceux qui assisteraient à ce moment.
La jeune femme renchérit.
Et l'audience répète, encore une fois.
Ces cérémonies désuètes, elles n'ont pas toujours existées ici, dans cette base. De telles manifestations n'auraient pas eu lieu lorsque la Classis III était sous le commandement de son excellence, la sénatrice Sofia Di Saltis. Mais les chose sont changé, et une nouvelle tête a pris la tête de la flotte dés lors que sa prédécesseur a fait son entrée au gouvernement. Loin de Velsna, la politique prévaut, encore et toujours.
L'air est frais ici, et humide. La pluie est tombée il y a peu, et sur les quais de maintenance, le personnel de la base a disposé des chemins de planche sur le bitume, pour ne pas glisser. Peine perdue, une autre averse est tombée quelques heurs plus tard; et le bois est désormais plus glissant encore que le ciment. Nous sommes loin de Velsna, à des milliers de kilomètres de la cité, et pourtant, ce qui se dit là bas se répercute ici bas dans la minute qui suit. La base de Port-Ponant, ou plutôt en des termes officiels "le centre de maintenance technique de Pal Ponantaise", havre portuaire pourtant secondaire dans le dispositif stratégique de la Marineria, est sans dessus le sous. Les ingénieurs font face à une activité inédite qui n'avait pas été atteinte depuis...c'est vrai depuis quand ? Peut-être en 2017, lorsque la base servait de port d'attache à plusieurs navires de la Classis III, qui avait participé à la camapagne du Chandekolza. La classis III: il est de nombreuses flottes velsniennes de la Marineria, au nombre de sept en tout, mais la Classis III, avec peut-être sa congénère de la Classis II, située en Achosie du Nord, sont ses flotes les plus prestigieuses, les plus puissantes, les plus grandes, celles qui assurent le va et vient perpétuel des marchandises vers le coeur de la Manche Blanche. La base, elle, l'est beaucoup moins, et ne sert que d'arrière boutique d'une flotte, dont les principaux ports sont plus au nord, à Mesolvarde et sur l'île de Tercera. Inlassablement, les navires vont et reviennent de patrouillent, dans des eaux grisâtres, obscurcies par des jours sans soleil, et par les pollutions résiduelles ramenées depuis Drovolski par les courants.
Sous le filet d'eau qui tombe sans s'interrompre, un jeune aide de camp manque de glisser sur les planches, puis d'entraîner avec lui plusieurs marins suivant le chemin inverse.
L'homme en bel uniforme de la Marineria n'avait pas plus de vingt cinq ans peut-être. Les splendides épaulettes et le lin de son beau costume étaient ruinés par l'averse, sur ces quais pourtant si peu fréquentés à l'accoutumée. L'officier enjambe à grosses foulées, un souffle sortant des poumons de cet air trempé, jusque dans l'intérieur des ateliers de maintenance des sous-marins de la flotte, qu'il s'arrête pour admirer en d'autres occasions que celle-ci.
Il monte les escaliers quatre à quatre, puis parvint finalement devant une porte fermée, dont il hésite à toquer.
" Fabio. Entre. Ne reste pas derrière la porte, elle ne va pas t'inviter en rendez vous."
" Oui excellence-Amirraglio."
L'Amrraglio, il entendu le bruit de ses pas derrière la porte. La faute aux escaliers de métal, mais aussi et surtout, à une ouïe bien développée. L'amirraglio est un Homme attentif au détail, qui ne ironiquement aux cérémonies implorant Dame Fortune, calcule la chance à tout bout de champ. Fabio passe le pas de la porte, qu'il referme derrière lui avec une grande délicatesse. Son excellence ne réagit pas, et a les yeux rivés sur le document qu'il est en train de signer, avec un trait vif qui caractérise sa griffe.
" Ce n'est pas un concours de loyauté, Fabio. C'est un concours de foi. Quelle est donc la raison "impérieuse" de ta venue ? Es-tu là pour m'annoncer une autre nouvelle désobligeante qui mettrait à l'épreuve la bonne image que j'ai de toi ?"
La dernière suggestion de Fabio, pourtant, avait été bonne. Déplacer le siège administratif de l'amirauté de la Classis III de Mésolvarde à Port-Ponant avait été une décision forte, mais nécessaire: son excellence Amirraglio Gian-Galleazzo Barisi tenait le lieu en horreur, et son air malsain de rouille et de souffre le rendait malade, comme beaucoup des hommes de l'état-major. Alors il avait troqué la maladie pathologique contre la maladie pulmonaire. L'air de Port-Ponant était froid, humide et venteux, mais il n'impliquait pas d'autre maladie désobligeante que la pneumonie.
La Poetoscovie ? Une mauvaise nouvelle donc. Le passif entre la Classis III et la "Nation littéraire" existait, et était frais. Déjà au Chandekolza, lorsque Gian Galleazo n'avait pas encore arboré le tricorne de l'Amirraglio, l'affrontement armé avait été évité de peu, sous les conseils sagaces des alliés jashuriens. Encore une fois, dans le Nord-Nazum, la nations des "bouquineurs" avait improvisé un plan de déstabilisation de la Moritonie et des gouvernements de la Confédération socialiste, et encore une fois les marins de la Classis III "Fortuna Patres" avaient répliqué par la menace, qui avait failli tourner à l'affrontement. La Poetoscovie était rarement associée à une bonne nouvelle en quoi que ce soit, et amenait avec elle ce que les intérêts velsniens redoutaient le plus: le désordre. Une épine dans le pied d'un Sénat des Mille qui ne concevait l'existence de ce pays que comme une gêne malheureuse dont il avait à cœur de se passer, par un moyen ou un autre. L'occasion ne s'était pas encore présentée jusque là, peut-être était-ce le moment...
Il était difficile de lire et décrypter les pensées du gouvernement de la nation littéraire, dont les manifestations de l'impérialisme ont de tous temps été erratiques et imprévisibles. Une telle manœuvre, toutefois, était de l'ordre de l'inédit, et correspondaient dans le temps, à des prises de position récentes. Son excellence Barisi ne tarda pas à en faire le parallèle, de la pointe de sa langue fourchue.
" Nos amis poetoscoviens n'abandonneront donc jamais leur idée d'imposer des normes... Ils aiment bien ces mots mignons: "droit international", "normes", "règles"... Quelle région du monde est donc marquée par le non droit ces temps ci ? Je me le demande... J'ai mon idée, mais cela ne nous intéresse guère. Il est intéressant toutefois, d'envisager de nous débarrasser durablement de cette patrie bien gênante dans le Nord-Nazum, et qui n'existe que pour tourmenter nos analystes. Que propose tu donc, Fabio. Tu as mon oreille, mais gars à toi de me susurrer que les idées dignes de toi et de ta réputation de misérable petit intriguant."
Audacieux était de la part des poetoscoviens d'imaginer pouvoir passer par la région du détroit mésolvardien et du Nord-Nazum en ces temps où la Classis III y faisait la police des mers dans le cadre de la guerre retsvienienne, et peut-être y avait-il là un intérêt à faire un exemple flamboyant du "respect des règles". Si toutefois sa flotte prenait bien le chemin du pays gris.
Gian Galleazzo réfléchit longuement, plus longtemps que d'habitude. Alléchante était l'offre, mais ile ne pouvait se permettre d'agir dans un aval.
L'aide de camp sourit, montrant toutes ses dents jaunâtres, avant que l'Amirraglio ne renchérisse.
" Cette couverture sera t-elle suffisante pour intercepter la flotte, excellence ?"
" Pas tout à fait. Nous devons nous parer à tout. Et il me vient l'idée de solliciter nos frères du sud. Envoie donc un message à Déria.."
Déria. Le nom qui ne devait pas être prononcé, et qui était même tabou pour ce magouilleur de Fabio, qui éprouva cette sensation, qu'il lui était si peu familière, celle de la peur. Déria était synonyme de Scaela: le tyran, le putschiste, l'indigne, le tueur, celui qui voulait se faire roi. Aussi, qu'un homme tel que l'amirraglio daigne dire ces deux syllabes était un terrible aveu: celui d'une complaisance vis à vis d'un ennemi à peine voilé du Gouvernement communal velsnien.
" Nécessité fait loi, Fabio. Veux tu que nous pourrissions dans cette région infame jusqu'à la fin de nos jours ? Ou souhaite tu voir ton nom être scandé par la foule lors de notre victoire ? Va écrire ce message, et dis à Déria: que l'homme qui m'aidera à détruire cette flotte aura mon amitié, et que je deviendrais son obligé et son abonné pour tout ce qu'il intente de faire à Velsna. Qu'il occupe de sa flotte la Leucytalée et ses alentours en échange."
L'aide de camp ravala sa salive, et attendit que la boule lui montant le long de sa gorge se soit évacuée dans son souffle avant de répondre:
"Fais les tuer jusqu'au dernier, qu'il ne reste aucun d'entre eux pour me reprocher ce qui va se produire."