Chien de garde, justement. La comparaison est-elle vraiment apte ? Selon ce qu’on peut discerner de l’actualité internationale et du rapport étroit entre la Fédération et la dictature, pas vraiment. Il est vrai que le général Leopoldo Sapateiro doit toute sa survie à celle de son puissant bienfaiteur. Le régime qu’il a installé, en effet, ne propose rien qui lui permettrait de tenir en tant que tel. Outre un enrichissement très relatif profitant dans la grande tradition du capitalisme oligarchique à une poignée d’élites possédant les industries et s’appuyant sur le régime militaire et la possession des différents médias nationaux pour éviter l’apparition de propositions alternatives menaçant la position des nouveaux maîtres de la région, l’ambition indépendantiste même a été trahi par la mise sous-tutelle du territoire. Une fois encore, la loi du Pontarbello ne se fait pas au Santialche, mais quelques milliers de kilomètres plus loin, dans une quelconque officine d’un ministère impérial. Un empire différent, qui a lui pris le cap de la modernité de son fonctionnement, mais qui demeure caractérisé par les mêmes traits importants : ambition dévorante de territoires et de soumission, absence de société civile, de parole contradictoire en son sein, cultes de la pensée unique et usage massif de la force armée comme seule réponse à toute problématique. Au Pontarbello, enfin, on ne décide ni des inclinaisons économiques, ni des inclinaisons politiques, mais à la limite de la façon dont aura lieu la répression. Leopoldo Sapateiro a tout du gouverneur colonial qu’il prétend remplacer, ce qui n’aura pas vraiment échappé à une population locale dont le quotidien a principalement été celui d’une oppression renouvelée, qui ne change que par son acuité avec celle subite du temps listonien.
Leopoldo Sapateiro , maintenant, n’est pas un gouverneur. Si son rôle est principalement policier, la raison réelle de sa mission est toute autre, ce qui nous ramène à la question initiale : peut-on qualifier le Pontarbello de Chien de Garde ? Pas vraiment. Un chien de garde a une fonction, défendre la propriété de son maître. Le Chien de garde est généralement dressé, voire entraîné pour le combat. Il est d’une race reconnue pour sa férocité, voir sa violence. Le Pontarbello, pour être un régime autoritaire nettement caractérisé et dont plusieurs éléments de la propagande officielle confinent au latino-fascisme déjà bien présent en Alguarena, n’est pas une nation apte à envahir protéger l’Alguarena. Ce n’est pas un Palatinat, une forteresse dressée pour protéger les côtes d’un grand voisin qui aurait mieux à faire qu’entretenir ses propres forces de défense. En effet, sur ce point la relation est inverse : le Pontarbello est, par essence, protégé par l’Alguarena. La survie de son régime est entièrement dépendante du bon vouloir de ceux qui l’ont établi en envahissant la région. Là encore, un facteur dont beaucoup ont conscience, et ce à tous les niveaux de l’État et de la population.
Si certains analystes sont tentés par la lecture culturelle de la situation : on se souvient par exemple de la tentative risible du régime de se présenter comme un modèle de société viable pour les autres colonies indépendantistes, ayant toutes obtenus leurs indépendances sans passer par une action violente et s’étant depuis organisées sous des formes plus ou moins libérales voir libertaires, il semble impossible de réellement croire à cette hypothèse. Peut-on franchement imaginer un tel niveau d’incompétence ? Il semble peu probable que l’Alguarena ait réellement compté sur un succès de la politique étrangère de ce gouvernement fantoche, dont les principaux fait d’arme sont : l’absence de contact avec les entités politiques voisins sinon pour les menacer et l’assassinat d’ambassadeurs et d’autres civils lors de l’invasion de l’enclave Pharois. Deux tirs dans le pied que l’on peut être tenté de mettre sur des initiatives seules de Santialche, sans oublier qu’elles ont été permises par la relative impunité que la dictature peut espérer tant qu’elle est protégée par l’Alguarena. Nous y reviendrons.
Le véritable usage du Pontarbello est donc autre. L’hypothèse numéro une serait que ce régime existe parce que toute alternative serait désastreuse pour un Alguarena dont la légitimité internationale ne tient ni à sa société civile – inexistante – ni à sa diplomatie, se cantonnant au cercle fermé des nations de l’ONC. Il est possible que le Pontarbello, s’il n’était pas une dictature militaire protégée par la Fédération, aurait pu être un régime de nature libérale, démocratique, favorisant librement des intérêts le rapprochant des puissances non-alignées, de plus en plus fréquemment opposées à l’ONC après les nombreuses déroutes diplomatiques de l’organisation, voir le rapprochant des autres colonies indépendantistes, qui ont pour leur part fait le choix de se rapprocher des nations libertaires. Il est donc possible que le Pontarbello existe uniquement en tant que mesure d’endiguement, pour éviter à ce territoire de muter en quelque-chose de plus indépendant et, par nature, apte à ne pas suivre la ligne dictée par Aserjuco.
Une autre possibilité serait celle de la pure soumission des gouvernements de l’ONC à des intérêts économiques privés, caractéristique centrale du modèle néolibéral au sein duquel la puissance du pouvoir publique, incarnée par l’État bien souvent policier, est mise au service des intérêts économiques. Or, on le sait, le Pontarbello ne doit sa survie économique qu’à des investissements massifs qu’on imagine difficilement porteur d’un réel développement pour les populations locales. Plusieurs difficultés logistiques et industrielles imposent au Pontarbello une situation rendant difficile de l’imaginer devenir, par exemple, un grand port commercial comme les autres colonies. Son marché se limite à ses bienfaiteurs de l’ONC, qui ont tout-intérêt à directement se rendre aux ports alguarenos. D’éventuelles nations non-alignée souhaitant commercer en Aleucie ont pour leur part accès à d’autres ports s’intégrant dans des économies plus porteuses et, surtout, moins instables. Les marchés détestent l’instabilité et la nature policière et subventionnée par l’étranger du Pontarbello en fait, par défaut, une région assez peu sûre. Peut-être pourra-t-il devenir une région porteuse d’une certaine économie de production, en pariant sur un droit du travail absent pouvant profiter aux industriels alguarenos, ce qui permet certes de faire vivre les classes dirigeantes de la région mais ne permets pas, à cette échelle, et comme nous l’apprend l’analyse matérialiste de l’histoire et de la situation, un développement économique perenne.
La troisième hypothèse, enfin, est que le Pontarbello représente par essence une zone de non-droit internationale. Comme nous l’avons dit en introduction, ce régime a du sang sur les mains, ce qui lui assure paradoxalement une certaine impunité. Ayant tiré sur des diplomates sous les caméras de plusieurs médias internationaux, le Pontarbello se présente comme une espèce de repoussoir absolu que la plupart des chancelleries et gouvernements du monde s’échinent désormais à éviter pour la simple et bonne raison qu’il est défendu par l’ONC. Ce qui permet à ses protecteurs de potentiellement y déporter toutes leurs activités les plus discutables. Notamment, en ce qui concerne les informations connues du public et officielles, le mercenariat Lofoten et Alguarenos.
On sait que ce mercenariat n’en a que le nom et représente en bref une extension des armées nationales, appartenant certes à des structures à part entière mais équipées par les industries militaires nationales et répondant de façon plus ou moins officieuse à des officines gouvernementales. Nous savons aussi de quelle manière la stratégie de l’ONC les inclus : l’Invasion du Pontarbello s’est, par exemple, faite avec un soutien important de l’Alguarena mais en engageant, en ce qui concerne l’infanterie, des forces "mercenaires". Ces sociétés militaires privées, installées là-bas, continuent d’afficher un certain détachement de l’Alguarena permettant à moindres frais rhétorique de barrer toute critique de ce modèle en s’appuyant sur un simple éloignement géographique. Si une analyse, même courte, de la situation permets de se rendre compte de l’absurdité de la situation, nous savons que les gouvernements s’intéressent assez peu à la droiture de leurs pairs mais à leur apparence de droiture. Si les nations de l’ONC, et notamment l’Alguarena, n’existent que par leur action militaire et le rejet qu’elles provoquent chez les nations non-alignées, le fait qu’Aserjuco puisse désormais nier – avec un niveau de crédibilité très relatif mais plus élevé – toute implication dans les futures exactions de ses groupes militaires officieux, devrait interpeller et peut justifier l’existence du Pontarbello.
Ce qui renvoie à la question initiale. Quels risques, pour le Pontarbello, sans l’Aviation alguarenos. La question fait plus office de conclusion logique. Comme nous l’avons vu, le Pontarbello en tant que régime se caractérise par une espèce de colonie ou de territoire occupé, servant potentiellement de divers manières à l’Empire depuis lequel il est dirigé. Cet empire, par la même, est obligé d’assurer la sécurité de ses frontières car ni la diplomatie alguarenosni celle du régime de Santialche ne sont en mesure d’assurer la paix. Cet échec – plutôt cette absence totale et caractérisée – de tentative diplomatique impose une conception extrêmement militaire de la sécurité. Or en la matière le Pontarbello seul a des options limitées. La présence de mercenaires sur son sol, équipés de rebus alguarenos, ne permettrait par d’efficacement défendre le régime d’une éventuelle invasion par un État digne de ce nom. Dans les faits, il est même reconnu que le Pontarbello n’est pas capable de remplacer les pièces d’équipement à mesure qu’elles s’abîment. C’est une situation se reproduisant fréquemment, celle d’arrivées si élevées de matériel de seconde main que les maigres capacités industrielles régionales ne sont tout simplement pas en mesure de toutes les entretenir. L’armée du Pontarbello est très littéralement une armée du tiers monde.
Or c’est aussi une armée avec de très nombreux ennemis. De ceux qui ont été courroucés par l’invasion du territoire – Grand Kah, Listonie – à ceux qui ne supportent pas la forme que prend son régime – Rousmala – aux nombreux pays ayant signifié leur profond dégoût après le meurtre de plusieurs diplomates – anciennes colonies listoniennes, Pharois, Canta.
Une chose est sûre, la seule chose séparant le Pontarbello de la chute de son régime – ou pas des moyens intérieurs tels qu’un second élan révolutionnaire, ou par des moyens extérieurs telle qu’une invasion, c’est la capacité de réaction alguarenos. Seulement la première armée du monde ne peut pas être au four et au moulin. Et si elle peut se reposer sur un important réseau d’obligés et d’alliés, la puissance militaire et scientifique de ceux-là ne composent pas tout à fait la quantité d’ennemis qu’ils se créent à mesure qu’ils multiplient les théâtres d’opération.
Ce qui impose de poser la question suivante, notamment à la lumière de la récente invasion du Kronos : que se passerait-il si l’Aviation de l’Alguarena partait pour un front lointain ? En cas de conflit avec le Pharois, par exemple, qui nécessiterait la mobilisation de moyens extrêmement importants sur de très longues périodes, resterait-il assez de troupes pour assurer et la sécurité nationale alguarenos, et celle du Pontarbello ? Les jours du régime sont, vraisemblablement comptés. Ou plus précisément, la politique dans laquelle semble vouloir s’engager la Fédération pourrait bien créer les conditions propices à la chute de la dictature. Un risque à bien mesurer par Aserjuco, qui doit maintenant faire un calcul savant et décider ce qui lui rapporte le plus entre ses fronts éloignés et les colonies qu’elle garde à ses portes.