En réalité, les principes habitant les membres du gouvernement clovanien ne leur dictaient qu'une seule voie. Une seule voie était la bonne, celle à suivre. Il n'existait qu'une seule conduite à tenir pour pouvoir se présenter sans regrets, sans péché devant l'Éternel. Un seul et unique chemin pour pouvoir se regarder dans la glace et se gonfler du sentiment d'avoir fait ce qui était juste. Chaque homme autour de cette grande table ronde le savait au plus profond de son âme. Mais parfois, et même, en réalité, très souvent, cette unique voie à suivre est la plus difficile, et l'homme l'esquive donc bassement.
Une seule voie à suivre : défendre l'allié Antarien face à la barbarie communiste. Rien n'était plus clair, plus limpide que cette injonction divine. Mais les Ministres Impériaux, et même, il faut l'avouer, le jeune Empereur, avaient longuement parlementé, glosé, ergoté, avant de prendre la décision finale. Cette décision allait impliquer le peuple clovanien dans son intégralité. Chaque âme qui parsemait ce beau pays pouvait se noircir de douleur à la suite de leur décision. C'est pourquoi ils prenaient leur temps, c'est pourquoi ils faisaient mine de réfléchir. Oui, ils faisaient mine, ils faisaient semblant ! Car la voie à suivre, la seule et unique voie à suivre était simplissime, elle s'était imposée à leurs consciences dès la première minute.
Et après ces neuf réunions, ces neuf conseils au cours desquels les décideurs clovaniens avaient faussement pesé le pour et le contre, la décision finale avait été prise. Ces hommes avaient dédaigné la Justice, ils l'avaient regardée neuf fois pendant des heures, sans la choisir. Tout ce temps elle était nue devant eux, présentant ce qu'elle avait de plus précieux, et ces hommes l'avaient toisée avec hésitation, comme on hésite devant un fruit mûr ! Ils lui avaient ôté toute dignité, contemplant comme une gueuse ce qui était à ce moment la plus riche héritière. Mais elle, magnanime, magnanime comme l'est son père notre Seigneur, accepta de se donner à eux malgré leur impudence.
Au petit jour, donc, le jeune Empereur, du haut de ses dix-neuf ans, saisit sa plume devant le regard angoissé de ses plus proches ministres, et commença d'écrire, sur son papier le plus précieux, l'un des communiqués les plus importants de son règne.
Nous ne serions pas honnête avec vous si Nous ne vous avouions pas que, parfois, il Nous arrive de disserter intérieurement sur ce qui fait de notre peuple une Nation. Non que Nous doutions de l'unicité organique de notre corps, de notre identité culturelle et de notre commune dévotion à la Patrie, bien au contraire. Seulement, notre grand territoire abrite une immense diversité de personnes, et chacune porte en elle des caractères qui lui sont propres. Aussi, qu'est-ce qui peut bien rassembler un jeune Clovanien de dix ans, citadin et aisé, et une Clovanienne de quatre-vingt-dix ans, paysanne et modeste ? Et bien, Nous allons vous donner aujourd'hui la réponse à cette question. Ce qui nous rassemble tous, en tant que Clovaniens, c'est que nous vivons tous les évolutions de notre patrie dans notre chair. Nous ressentons ses joies, nous éprouvons ses craintes, tous, à unisson. D'un même souffle, presque synchronisé, nous respirons son air, inhalant avec lui toutes ses vicissitudes.
Aussi, Nous savons que chacun de vous frémit de douleur en levant les yeux vers le nord, en entendant crépiter les braises martiales tout proche de nos frontières. Nous le savons, car Nous ressentons Nous-même cette crainte, Nous éprouvons Nous-même cette appréhension. Mais Nous savons aussi qu'une autre émotion vous parcourt les veines, car la guerre, chez un peuple qui chérit sa Nation et qui s'abreuve aux sources des principes les plus divins, n'insuffle pas que la peur de mourir. Car un peuple qui a su traverser les âges en bravant tous les obstacles, en terrassant tous les ennemis qui menaçaient son existence, ressent autre chose que l'envie de fuir lorsque le bruit des épées s'entrechoquant s'approche de son oreille. Les peuples qui ne font que craindre le combat n'existent pas, ou plutôt, ils n'existent plus. Ils ont été englouti il y a bien longtemps déjà dans l'impitoyable, tournoyante et écumante vague des siècles qui roule sans cesse sur nos pauvres existences.
Oui, Nous savons, car nous la ressentons aussi, qu'une autre sorte d'émotion vous habite devant la barbarie. Cette émotion, cette impulsion, c'est le désir de Justice qui habite notre âme, le profond désir que Justice soit faite sur cette terre. Cette faim de Justice, cette envie de gloire divine doit être assouvie. Car on n'entre pas au royaume des Cieux en passant à côté de l'appel divin. Si l'on ne saisit pas, maintenant, la chance que le Seigneur nous donne de remplir le monde de sa volonté, de participer humblement à son dessein, nous ne serons rien à ses yeux.
Le parti communiste, qui tient depuis trop d'années déjà le peuple loduarien en otage, a décidé d'étendre sa profonde malfaisance au-delà de ses frontières. Entre les deux territoires qu'il contrôlait se trouve notre alliée, la République d'Antares. Cette dernière bravait avec honneur les regards belliqueux de son voisin revanchard, acceptant dignement et pacifiquement le lourd fardeau de cette frontière avec l'enfer. Mais comme celui qui voisine avec un volcan, ce brave peuple ne peut totalement se protéger contre les éruptions incandescentes de la perversion communiste. Aujourd'hui, les boules de feu fusent vers lui et les monceaux de laves coulent abruptement dans sa direction. Il en sera fini de lui si nous ne l'aidons pas.
Nous avons à choisir, Clovaniens, entre la Justice et le Chaos, entre la Paix et l'Enfer, entre le Bien et le Mal. En tant que chef de cette nation, en tant que souverain de ce peuple digne, Nous avons pris cette décision. Nous défendrons coûte que coûte notre allié antarien dans sa lutte pour sa souveraineté. Nous savons que vous comprenez cette décision, que vous éprouvez en votre âme sa nécessité. Nous devons agir, et si certains d'entre vous craignent les conséquences de cette guerre sur leurs vies terrestres, qu'en eux le besoin de Justice dépasse la crainte, et notre peuple pourra se regarder comme parmi les plus valeureux.
Louis Ier.