Posté le : 07 juin 2022 à 21:33:18
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On s’était une fois de plus rassemblé à l’Hydra Café, dans cette ambiance proche des trattorias eurysiennes, joyeux mélange d’auberge espagnole et de meeting politique où chacun amenait tant sa nourriture que ses idées, et où une masse sans cesse renouvelée de partisans, délégués, envoyés de tout ordre se rassemblait à l’occasion des diverses réunions informelles qu’accueillaient les lieux. L’ambiance y était, c’était difficile à croire, plus lourde encore qu’il y a quelques mois seulement, lors de la déclaration de l’État d’urgence. Un nuage de nicotine généré par cinq ou si fumeurs menait la vie dure à la ventilation, et les partisans du PIK, rassemblés en conciliabule secret autour d’une bouilloire de thé, fixaient l’horizon jaunâtre de Nasabis, ses toits couverts de sables, ses rues vidées par l’anxiété. Au loin ses routes, peut-être une forme d’espoir.
– Donc, c’est un agent de votre gouvernement ?
L’homme qui venait de parler n’était autre que Sharaf el-Sabir. Le jeune représentant des sections indépendantistes de la zone universitaire semblait avoir vieilli de huit ans en quelques mois. Pas « mal vieilli », cela-dit. Il semblait surtout avoir mûrit, compris certaines choses qui lui échappaient encore dans les jours précédents. Son interlocutrice, Aglaya Lilich, s’était fait la réflexion que ce n’était qu’une première étape. Ses traits se tireraient, se creuseraient, comme pour tous les autres, dès les premières effusions de sang. Sharaf était un genre d’idéaliste, il prenait bien la situation parce qu’il vivait dans sa petite sphère intellectuelle.
Elle ne répondit pas à sa question, et avala une nouvelle gorgée d’Izcale, cocktail qu’elle avait importée en même temps que ses idées révolutionnaires. Le citron était local, le mezcale d’importation. On trouvait de nombreux produits d’importation, ici. Quoi que plus pour longtemps, à en croire l’actualité.
Un peu froissée, elle fit claquer sa langue contre son palais. Elle n’appréciait pas la direction que prenait le Kodeda. L’architecte dû le prendre pou lui, sa réaction était sans équivoque.
– Je veux dire, pas un agent. Un envoyé. C’est le type qu’ils vont nous envoyer, c’est ça ?
– Non.
Aglaya Lilich hésita à lui rétorquer que c’était elle, le « type » qu’ils avaient envoyé, mais n’en fit rien, le reprenant plutôt d’un ton amical.
– Il vient dans une mesure légale et officielle, pour attester de la situation. Indiquant l’horizon lointain, à travers la vitre, elle se redressa un peu dans son siège. Il va rencontrer Zula, les grandes pontes du consortium Saphir, étudier leurs preuves, enquêter, monter un dossier rapide pour permettre à la justice d’émettre une sanction.
– Tout cela ne semble pas très… Révolutionnaire.
Elle haussa un peu les épaules, ce qui le fit sourire sans pour autant le pousser à retirer ses propos.
– On donne du temps à nos ennemis, Aglaya.
– Qui ? Nous ? Mais non, nous préparons la révolution. L’Union, elle, vient défendre ses intérêts économiques sur le territoire d’une nation alliée. Tu suis ?
Cette fois c’est l’architecte qui haussa les épaules.
– D’accord. Et donc ce type, il est de votre "Égide", c’est ça ? Il va rassembler nos preuves, faire un rapport à l’Union qui le transférera à l’Empire et...
Il la fixa. Leva la paume de sa main gauche vers le ciel l’air de lui demander des comptes. Aglaya Lilitch avala une gorgée d’Izcale et leva les yeux au ciel. Les enceintes du café jouaient maintenant un morceau de trip hop. Les sonorités électro-mélancoliques emplissaient l’air d’une langueur attentive. Ce n’était pas celle de cet éternel été, trop brûlant pour qu’on y existe, mais plutôt de ces saisons de passage, qui précèdent de peu les grands massacres.
–L’Égide s’occupe uniquement des affaires intérieures à l’Union. Le Kodeda n’en fait pas partie.. Elle lui sourit d’un air complice, il acquiesça. C’est un Prêtre-juge. Il ne vient pas mener une action de police ou d’enquête, mais attester de ce que Zula et les autres ont à montrer. L’Union n’a aucun intérêt à donner l’impression au monde qu’elle ingère dans les affaires de la Listonie. De toute façon je suis sûre que des missives sont déjà échangées en au lieu quant à cette histoire de pillage.
– Des missives. Et si l’Empire décide de ne rien faire ?
– Développe ta pensée.
Elle semblait distraite. Quelques clients s’étaient mis à danser près du bar. C’était cette classe moyenne et éduquée, qui ne comprenait rien aux populations agraires et que les populations agraires ne comprenaient pas. Deux cultures qui n’entretenaient que des liens extrêmement ténus. Si elle devait choisir, Aglaya se sentait plus proche de l’honnête prolétaire que du petit bourgeois, fusse son cœur bien placé. Son capital culturel, cependant, faisait d’elle une étrangère à ce monde qu’elle défendait. Le Grand Kah, avec son économie d’abondance, changeait de toute façon les travailleurs en petits bourgeois. Au sens premier, factuel, du terme. Quand on avait plus à se préoccuper de la faim et de sa propre oppression, on tendait à évoluer au-delà des vieux principes.
Sharaf el-Sabir suivit le regard de sa comparse et haussa un sourcil en la voyant fixer les danseurs. Est-ce qu’elle l’écoutait seulement ? Après un moment, il la vit lui lancer un regard en coin et, à son tour, lever une main vers le ciel. Bon.
– L’Empire a prévu de faire du prince son petit chien de guerre. Je suis sûr qu’ils seraient prêts à accepter d’oublier le fait que ce porc s’adonner au terrorisme.
– Tout juste.
– Pas de solution en vue, donc ?
– Nous avons un prêtre juge qui va bientôt récupérer des preuves que ce type a du sang Kah-tanais sur les mains. Comment penses-tu que l’Union va réagir à la nouvelle ?
Elle pivota pour de bon vers son interlocuteur et lui lança un sourire désinvolte.
– Je sais. La solution militaire n’est pas sûre. Surtout depuis ce qui s’est passé au paltoterra. Et oui, je ne vais pas te mentir en niant que des barbouzes d’alguanera ont été repérées dans les parages du prince. Maintenant, réfléchissons ensemble si tu le veux bien. Une expérience de pensée.
– Si tu veux monologuer personne ne t’en empêche, je voulais juste savoir ce qui se préparait.
– Il se trame que les négociations entre l’empire et le prince ne vont rien donner, parce qu’il se trame que l’Empire n’a que peu d’alliés et que l’Alguanera n’en fait pas partie, et qu’il se trame que si le prince obtient le soutien de la Listonie, le Grand Kah lui fera savoir qu’elle assume par la même l’assassinat délibéré de ses ressortissants. Il se passe que la Listonie ne veut vraiment pas activer les mécanismes de défense du Libertalintern.
– Une escalade de la violence...
– Uniquement si l’Empire se montre déraisonnable. Sans quoi, il peut éliminer le prince, liquider ses possessions, et le Grand Kah ne fera rien, nous laissant par la même le champ libre pour continuer et achever notre petit travail.
…
Un ange passe, l’architecte fixe l’ingénieure. Elle lui sourit de cet air détaché qu’elle arbore généralement lorsqu’elle parle directement de la révolution. Tout de même, il l’a rarement entendu parler aussi directement de ses implications réelles, de ses liens avec le Grand Kah, de la nature profonde et réelle des liens entre l’Union et les mouvements indépendantistes. Il ne sait pas quoi en penser. Un mélange d’inquiétude et d’excitation le traverse. Il hésite, soupire, se passe une main sur le visage avec un rire qui sonne faux, puis se retourne soudainement, fixant la fenêtre sous laquelle, cinq étages plus bas, viennent de passer deux véhicules de police, gyrophares hurlant. Il sursaute. L’inquiétude remporte la bataille.
– Je ne t’ai jamais entendu dire les choses aussi… Aussi clairement, Aglaya. Qu’est-ce qu’il se passe ?
– À quel point tu as confiance en la victoire, camarade ?
Il ne répond pas, essayant de comprendre le sens de la question, la réponse que celle qui est progressivement devenue son mentor, attends réellement. Quand il trouve enfin le courage de lui répondre, de se retourner pour lui faire face, elle n’est plus là. Face à lui, un verre vide.
La réponse c’est qu’il ne sait pas. Il ne sait pas si la Révolution peut l’emporter.
Mais il fera tout pour.