

Presqu’un an après la proclamation de l’indépendance kotioïte, la nouvelle province-état eurysienne espère prendre son envol, aux côtés d’un empire voisin imprévisible qui souffle le chaud et le froid, hésitant entre les manœuvres militaires d’intimidation aux frontières et les plans d’aides au développement d’une région qui lui a fait sécession. Un jeu trouble qui vient déteindre sur le ressenti des populations partagées entre leur désir d’une cohabitation fraternelle et celui d’une rupture claire, assumée… Ce tableau, peint de blanc et de noir, affichant un clair-obscur grisâtre, continue d’alimenter les comportements ambivalents d’une population kotioïte déracinée. Des comportements différents d’un ménage à l’autre et allant parfois jusqu’à jouer sur les deux tableaux, pour tenter de s’organiser dans le cas où une hypothétique intervention militaire à Kotios se concrétiserait.
Le tourisme kotioïte mort-né.
“Cela fait un an que je n’ai rien vendu au rayon souvenir…” Hildeburg B. tenancière et vendeuse d’une petite boutique en bordure de mer à Kotios, ne cache plus sa peine. La rupture brutale et soudaine voulue avec l’ancien état tutélaire francisquien a bouleversé les perspectives économiques de son commerce. “Quel kotioïte ira acheter un souvenir d’une région qu’il habite? Personne. Il est temps que la situation retourne à la normale. On nous a promis la liberté, l’indépendance et la réussite loin des frasques impériales. Mais quand je sors dans la rue, je ne vois que le tiers-monde…”
Un grincement de dents qui trouve de l’écho au sein de plusieurs secteurs économiques liés au tourisme. Les hôteliers et les propriétaires de gîtes par exemple, affichent un même son de cloche que celui des tenanciers de petites boutiques, “Limité au petit territoire kotioïte, vous n’avez plus de tourisme national. Personne à Kotios n’ira réserver une nuit dans un hôtel à 30 bornes de chez lui. Il faut normaliser les flux migratoires, le passage aux frontières des biens et des personnes, et vite ! Car même s’il n’est pas interdit aux avions et navires étrangers de se rendre à Kotios, on a tout de même une bien mauvaise pub qui se fait à cause du blocus albelais sur l’Empire Francisquien, des manœuvres militaires francisquiennes aux frontières du pays, des actions militaires hostiles ayant conduit au débarquement de commandos étrangers sur une plage de Kotios il y a moins d’un an... Quel touriste assez fêlé prendra son billet pour une semaine en bordure de plage à Kotios? Dites-le moi? Le pays va mal, il entretient avec ou sans l’Empire, une image détestable…” peste Artaud P. maître hôtelier.
Privés de leur clientèle, certains kotioïtes seront contraints au dépôt de bilan avant la fin de l’année. Kotios reçoit pourtant des aides étrangères, dont celles du principal donateur et plus proche voisin, l’Empire francisquien lui-même. Un paradoxe qui peut légitimement interroger sur la capacité de Kotios à entretenir l’indépendance, à reprendre un semblant de vie normale, sous les perfusions d’un état ami-ennemi, longtemps peint comme les racines du mal par la classe politique kotioïte. Un positionnement kotioïte ingrat qui ne trompe plus l’ensemble de l’opinion publique.
Un statut quo entre les deux états qui cultive les incompréhensions.
Formalisée par une lettre citoyenne (dont la représentativité fait toujours débat), l’indépendance de Kotios jouit d’une certaine aide internationale mais d’une reconnaissance encore limitée, compte tenu d’un sommet diplomatique en décrépitude et ayant toutes les peines du monde à formaliser un accord susceptible de légitimer ses acteurs. Manœuvrée par un parti de la Libération imprégné des tendances anarchistes pharoises et de leurs alliés totalitaires, les élus parlementaires majoritaires de Kotios peinent à jalonner de manière sereine les prochaines étapes d’un calendrier politique indispensable à l’accompagnement de l’indépendance. En effet, si le peuple kotioïte peut compter sur des aides étrangères et pourquoi pas la reconnaissance d’une majorité de nations étrangères, quel crédit international ou ne serait-ce qu’Eurysien, sera porté aux décisions politiques d’une coalition de radicaux de gauche?
Sur les façades des établissements publics dont le fonctionnement normal peine à se réinstaller, le drapeau noir à l’étoile rouge a volé la vedette au drapeau francisquien. Un drapeau imposé de manière unilatérale par les courants politiques intégrés à la coalition des anarchistes et des communistes. Difficile alors sous cette configuration, d’y voir une représentation idéalisée pour être l’incarnation de l’un des premiers symboles de la nation de Kotios. Composé des ossements destinés à rappeler la mort sur les pavillons pirates dont le Syndikali Pharois assume une bonne part de la paternité, le drapeau kotioïte est également agrémenté d’une étoile rouge destinée à marteler l’unité de la classe ouvrière et populaire. Des signaux politiques forts qui viennent priver de sa représentativité, une partie de la population de Kotios.
Josselin N. employé dans un musée de la province autonome, appréhende. “Ce déracinement brutal, cette déculturation voulue à la fois sur le drapeau, le nom et le gentilé de nos concitoyens, fait craindre des initiatives politiques en faveur d’un effacement d’une partie de l’Histoire de notre pays. Nos musées sont remplis de tableaux, d’objets d’art et d’histoire précieux, rendant hommages à des membres de la famille impériale, à des soldats tombés sur le champs d’honneur pour le compte de l’Empire francisquien. Faut-il, partis comme nous le sommes, tout sortir et benner cela à la première déchetterie rencontrée? Nous traversons une époque folle… folle que je vous dis.” Dans le hall d’entrée d’un des lieux culturels dédiés à la mémoire nationale, on aperçoit effectivement les photographies noires et blanches des régiments impériaux de 1930, engagés pendant la guerre civile, quatre pas plus loin, des photographies de la ville de Kotios en 1968, au lendemain de la bataille du Dédale. Des foules en liesse sont présentes dans les rues pour louer la victoire de l’Empire. Histoire ou propagande? Identité nationale ou marqueur d’infamie illégitime? Faut-il faire table rase du passé comme les politiciens à la gauche de la gauche semblent vouloir le faire?
Le communisme a son terrain de jeu pour favoriser l’égalité des classes sociales.
Déclassée et vidée d’une partie de ses populations, l’ascenseur social est rendu possible du fait de la fuite des cadres dirigeants et des intellectuels, ayant fui Kotios et plus largement l’Empire francisquien, après les premiers déboires politiques de celui-ci. “L’éducation nationale a pris une sacré claque avec ce projet de sécession car les institutions chargées de la centraliser au niveau national, ont disparu du jour au lendemain et sans substitut notable. Il n’est pas impossible que l’on dise d’ici quelques mois, que la génération d’étudiants kotioïte de 2004-2005 ait été sacrifiée, sur le plan intellectuel j’entends…” explique la politologue heenylthaine Felicity Edminston. “Les dogmes académiques vont devoir se renouveler en vase clos, sans harmonisation possibles avec les autres rectorats ou académies francisquiens. Ils en ont pour quelques années avant de présenter au monde la future génération de chercheurs internationaux… Un contraste qui sera d’autant plus marqué par le fait que son frère ennemi a quant à lui dynamisé ses programmes de recherche et d’innovation, en débutant un appel d'offres autour de la coopération scientifique internationale sur le domaine botanique.
Faute d’experts et d’intellectuels de renom, il est très probable que les employeurs kotioïtes émetteurs d’offres d’emploi pour 2005 et les années à venir, vont reconsidérer leurs critères de recrutement à la baisse, par manque d’une main d’oeuvre quantitative et qualitative suffisante. Qu’à cela ne tienne, à moyen et long terme, ce sont les ouvriers qui tiendront les usines, se jure une poignée de kotioïtes insouciants croisés par notre équipe de tournage. L’intensification des flux migratoires et la capacité des familles aisées à quitter plus facilement le pays que toutes les autres, a entraîné un vide autour de certains postes encadrants ou appelant une forte technicité, ce qui a eu pour effet de permettre l’intégration de débutants ou de personnes insuffisamment qualifiées à des postes stratégiques dans les administrations des établissements privés et publics.
Ces promotions sociales facilitées est dans l’immédiat un outil de propagande assez efficace pour faire valoir l’essentialisme des ouvriers et des personnes issus des classes populaires par la coalition parlementaire des anarchistes et des communistes. Cependant, la réalité économique d’un monde globalisé, appelant à une qualité des productions et un renouvellement périodique des gammes de produits, finira par rattraper Kotios et la tirera vers le bas pour les prochaines années à venir.
Une situation politique exceptionnelle et inédite, qui encourage les manœuvres frauduleuses.
Pour tenter de se préparer au chaos ambiant qui sévit sur la région et prévenir des difficultés économiques en devenir, un certain nombre croissant de personnes-résidentes de Kotios (on privilégiera la notion de personnes-résidentes à tout autre terme puisque la notion de citoyenneté kotioïte et francisquienne est encore très discutable pour le moment) entretiennent une situation administrative ambiguë, à la fois auprès des nouvelles administrations kotioïtes que celles francisquiennes.
De la sorte, ces familles viennent maintenir un double enregistrement auprès des administrations des deux États. Hippolite*, retraité d’une entreprise de sidérurgie, continue de percevoir sa retraite des caisses d’indemnisation francisquiennes alors qu’il demeure physiquement à Kotios. “Je n’avais pas le choix, j’ai volontairement déclaré une adresse auprès d’un parent resté dans l’Empire francisquien, sinon je risquais de perdre toute mes sources de revenus du jour au lendemain…” Pour les administrations, tant francisquiennes que kotioïtes, il est en effet bien compliqué de deviner l’origine géographique des administrés bénéficiaires d’indemnités de l'État. “Les noms ont la même consonance, l’ensemble des réfugiés kotioïtes ayant migré pour l’Empire n’est pas recensé, l’inverse également, il est très facile de se déclarer simultanéement auprès des deux administrations” explique Médérick A. gestionnaire de dossier pour l’institution francisquienne en charge du versement des pensions de retraite. Une pratique en plein boom, qui reste inconcevable au sein d’un État stable.
De nombreux signaux, qui laissent aujourd’hui penser, que la décrépitude de Kotios est un fait amorcé. Le parti minarchiste de Kotios, conscient du phénomène, est partisan pour une limitation de l'État dans la redistribution des richesses sous formes de minimas sociaux. Une bouteille à la mer pour tenter d’assainir les comptes publics de Kotios et inciter les fraudeurs à ponctionner des caisses francisquiennes pour financer l’activité économique locale et entretenir un pouvoir d’achat des kotioïtes. Il faut dire que dans un état où tout se remet petit à petit en place, le paiement par chèque ou différé n’est plus une option, les personnes veulent du cash car la santé économique de Kotios est encore très fragile et la solvabilité de ses résidents, douteuse.
A cela s’ajoutent d’autres problèmes quotidiens comme la fermeture possible de points de retrait d’argent, voire d’agences bancaires elles-mêmes. La planche à billets qui approvisionnent les banques n’est pas à Kotios mais dans l’Empire francisquien, il se peut qu’à terme, les billets endommagés ne soient plus remplaçables… Par ailleurs, quand vous avez un réseau d’agences bancaires installé sur tout le territoire national et qu’un microterritoire en son sein fait sécession, il n’est pas impossible que les directeurs des grandes agences bancaires ferment les portes de celles implantées sur le territoire émancipé. C’est d’autant plus probable lorsque ce territoire énonce une ligne politique clairement dirigée vers la pensée anarchiste et collectiviste…
Sous cette analyse, de nombreux experts alguarenos, qu’ils soient politologues, économistes ou même sociologues, insistent sur le devenir trouble de la province-état de Kotios, rappelant ainsi que le véritable défi reste à venir pour cette région. Une région qui a agité une soif de liberté, sans pouvoir réellement la définir et qui paie celle-ci assez chèrement, si l’on en croit les pertes de commodités et le recul économique de certains secteurs d’activité là-bas.