
Le dirigeable UPS Lord of the Skies survolant un Prodnov en guerre totale
A peine les corps inhumés et enterrés de ceux qui avaient donné leur sang et sacrifié leur vie pour cet idéal démocratique que peu pensaient un jour voir de leur vivant, voilà que la noirceur s’abattait de nouveau sur ce pays, comme s’il était maudit et qu’il attirait à lui tous les fléaux et les malheurs de ce monde.
Les canons avaient tonné, les sirènes avaient retenti, le soleil avait cédé sa place à un ciel assombri et lourd, lourd de mauvais présages et de drames humains à venir. L’invasion avait commencé, la RSP et le Pharois s’ennivraient de futures batailles et de nouveaux charniers à remplir, car c’était une machine de guerre terrible mais très bien huilée, dont les rouages étaient graissés au sang de républicains et taillés dans les os des démocrates. Et il fallait l’alimenter, car elle avait faim, faim de tout, faim de terres arables, faim de territoire, et surtout faim de chair, et de membres laborieux. L’implacable et meurtrier rouleau compresseur soviétique allait broyer indistinctement les enfants de la République Libre de Prodnov, car le rapport de force était de 10 pour 1. Quel honneur, quelle candeur, de la part des RSPiens et des Pharois, qui entendaient “réunir” dans la fraternité et la joie des peuples frères à la force des baïonnettes et sous les bombes de leurs chasseurs-bombardiers.
La chose était scellée, peu importe le nombre de cadavres qu’il faudrait piétiner, la réunification sera donc funèbre et les cendres mêlées à la boue et au sang des prodnoviens servira de ciment à ce futur rassemblement national.
L’ONC le savait, ses stratèges n’avaient que trop sous-estimé le désir ardent de guerre et de conquête qui consumaient intégralement le cœur, s’il devait vraiment en avoir un, d’Alexei Stanislavovich Malyshev, le faiseur de veuves de la RSP. L’ONC s’était contentée de renforcer un dispositif frontalier et de former une armée prodnovienne bien en peine et sous équipée, bien bien loin des espérances des officiels prodnoviens. Du temps, voilà ce qui avait manqué, du temps, et le temps, était un luxe que ne pouvait s’offrir les Provinces-Unies. Et le contingent lofotène, le plus important en terme d’effectifs et de matériels, s’était résigné, mort dans l’âme, à quitter le territoire de la République Libre du Prodnov, à qui les troupes Jashuriennes avaient rapidement emboîté le pas.
Mais tout n’était pas perdu, les vaillants et courageux auxiliaires alguarenos, mercenaires novigradiens et défenseurs prodnoviens n’entendaient pas offrir au RSP et au Pharois un pays tout entier sans coup férir. Et tout ce qu’ils faisaient pour entraver et ralentir l’ennemi avant la bataille finale de Staïglad était bon à prendre, et ce qu’ils offraient en échange de leur sacrifice et de leur combat, étaient du répit et du temps, du temps mis à profit pour évacuer et exfiltrer le plus de civils et de non-combattants possibles. La politique de terre brûlée initiée par le retrait des forces lofotènes et jashuriennes était partiellement suivi par la population, mais une bonne partie tout de même, notamment ceux qui avaient beaucoup à perdre, rechignèrent à détruire tout ce qu’ils avaient laborieusement construit au fil des années. Au final, ce sont les plus précaires, ceux qui n’avaient pas grand chose ou presque rien à perdre qui eurent plus de facilités à se résoudre à mettre leur feu à leur chaumière branlante ou leur matériel agricole éculé. Car l’heure des choix viendrait vite, celui de collaborer avec l’ennemi d’hier et le nouveau maître d’aujourd’hui, ou celui de se résoudre à entrer dans la clandestinité et la résistance.
Le FSD lofotène avait déjà préparé le terrain, avait eu le temps et le loisir de noyauter des organisations, des syndicats, et des associations, et de faire ce qu’il savait faire de mieux : intriguer et conspirer pour des actions futures de guérilla, de sabotage ou de collecte de renseignements.

Un prodnovien libre fuyant l'avancée des troupes communistes après avoir mis le feu à son habitation
Mais tournons désormais nos regards vers Staïglad, là où bientôt tous les projecteurs seront braqués.
Dans un paysage prodnovien déchiré par les ravages de la guerre, dont les fumées noires et épaisses s’élevaient déjà au dessus des centres urbains proches des faubourgs et banlieues de la capitale prodnovienne, des avions et des zeppelins décollant et survolant la zone de conflit en direction du Sud et de l’Ouest se répétaient inlassablement.
Ces scènes évoquaient à la fois la puissance de l'appareil logistique de l’ONC, et lofotène notamment, et la tragédie de la violence humaine, celle de l’expatriation, de la fuite, et du déracinement. Sur les pistes encombrées de l'aéroport de Staïglad, entourées de hangars militaires et de véhicules blindés, c’était aussi la guerre, et une autre forme de bataille était menée, celle de la vitesse.
Le Département d’Etat à la Défense, les compagnies aériennes Airlander et Lofoten Airways travaillaient activement de concert et sans relâche afin d’évacuer et de sauver un maximum de familles et de civils, bien qu’il s’agissait littéralement de vider un océan avec une petite cuillère, car la ville et sa proche périphérie ne comptait pas moins d’un million d’habitants.
L'air était chargé d'une tension palpable alors que le plus grand Zeppelin de la compagnie Airlander, spécialement affrété pour l’occasion, l’UPS Lord of the Skies, aux lignes courbes et anguleuses, grondait sur la piste. Ses moteurs à injection d’hélium liquide rugissaient et les hélices auxiliaires arrières crachaient des tourbillons de poussière dans une atmosphère déjà épaisse et chargée. La lumière du soleil avait faibli sur l’horizon prodnovien et était filtrée à travers une brume de fumée lointaine, projettant des ombres inquiétantes sur la carlingue métallique du dirigeable. Le Zeppelin avait été renforcé pour l’occasion, plaques metalliques d’adamanthium et de matériaux composites, déflecteurs sur les ailerons arrières, radars de détection d’approche, et contre-mesures de qualité militaire. Malgré tout, il restait une grosse cible mouvante, bien qu’impressionnante.
Les pilotes de l’UP Air Force, vêtus de combinaisons de vol noire, ajustaient leurs casques et vérifiaient une dernière fois les commandes, le manifeste et le plan de vol. Les techniciens au sol se hâtaient de retirer les étais et les filins d’acier, et le Zeppelin commençait à prendre de l’altitude, tandis qu’au sol, se pressait, l’air hagard et terrifiés, des milliers de candidats à l’exil, prêts à tout pour avoir la chance de monter à bord de l’un des fameux dirigeables lofotènes, espoir absolu d’une vie en Aleucie autrement meilleure et plus prometteuse que ce que le Prodnov communiste annonce. Beaucoup de femmes et d’enfants, mais aussi de jeunes hommes, malheureusement ces derniers ne sont pas prioritaires, et l’on assista à des scènes déchirantes de familles séparées et désoeuvrées. Pire, les opérateurs au sol et les membres des équipages se virent offrir par les malheureux désespérés des objets précieux de toute sorte et des mallettes de billets pour espérer pouvoir s'acheter une place à bord, souvent en vain. Le personnel de l’ONC avait reçu des directives claires pré-établies
Seules quelques personnalités et personnes préalablement sélectionnées, comme des scientifiques, des universitaires, des chefs d’entreprises ou des membres de l’élite culturelle et intellectuelle avaient pu négocier leur billet de sortie. D’autres en revanche, n’eurent pas vraiment le choix, et l’on pense bien sûr à l’ancien dictateur Kuklin Vikor, extrait de sa cellule par un commando de Jäegers, sous l’égide du FSD, bâillon dans la bouche et cagoule sur la tête, et expédié comme une marchandise dans un avion militaire, direction les Fjords des Provinces-Unies.

Prodnoviens libres, des familles essentiellement des femmes et des enfants, dans l'attente d'être évacués
Une fois en l'air, l’UPS Lord of the Skies grimpa rapidement et fit machine en direction de l’Ouest, laissant derrière lui le sol dévasté et les vestiges d'une ville autrefois florissante.
À mesure que le dirigeable gagna en altitude, une vue déchirante pour les passagers apatrides et arrachés à leur sol national s'étendait en dessous de leurs pieds. Des colonnes de fumée noirâtre s'élèvaient des bâtiments détruits, au nord, et les cicatrices des conflits terrestres étaient clairement visibles. Des éclairs lumineux trahissaient des explosions et des tirs d’artillerie lointaines, témoignant de la violence persistante dans ce pays encore et toujours en guerre.
Le Zeppelin traversa le ciel et ses déclinaisons de couleurs grises, bleues et argentées, sa silhouette ovale et aérodynamique glissant dans l'air avec une grande précision. Si l’on ignorait le drame qui se jouait en surface, on aurait presque pu dépeindre un tableau poétique d'une grande beauté. Les pilotes d’Airlander, bien entraînés, très expérimentés, suivaient une trajectoire préétablie, évitant soigneusement les zones de combats les plus dangereuses, et surtout traversant l’espace aérien encore sous maîtrise de la RLP et de l’ONC. L’enjeu était bien entendu d’éviter de potentiels tirs amis de la part de la défense anti aérienne alliée, mais surtout bien plus probable, de se faire abattre en plein vol par un missile ennemi. Les troupes communistes n’étaient pas véritablement connues pour leur grande finesse et leur précision stratégique chirurgicale. L’armée rouge avait la délicatesse d’un bulldozer sur une pente, raclant et aplanissant tout sur son passage. Et parmi eux des soudards revenchards et des mercenaires pharois, qui dans leur grande tradition piratesque, ne sauraient résister à la tentation de cibler des aéronefs de l’ONC, qu’ils soient civils ou non, ils ne feraient pas de distinction. Cela serait classé dans les dommages collatéraux, un simple ligne comptable pertes et profits.
Dans tous les cas, l’objectif était clair : quitter au plus vite la zone dite de haut risque. En dépit du tumulte en dessous, l'aéronef évolua avec une aisance technique certaine, démontrant la maîtrise des Lofotènes dans ce domaine, assez particulier et unique dans le monde il faut le dire.
L’UPS Lord of the Skies s’éloigna au fur et à mesure de la tragédie humaine en cours au sol, mais cette scène se répéta non seulement avec d’autres dirigeables d’Airlander, mais également avec des avions de ligne conventionnels et des Hawkeyes, ces avions de transports hybrides ultra maniables décollant à la façon d’hélicoptères, particulièrement adaptés aux conditions de vol difficiles et potentiellement chaotiques. La tour radar de Staïglad étaient encore sous contrôle des forces loyalistes et républicaines, aussi chaque minute, chaque seconde de répit offerte par les lignes de défenses des prodnoviens libres était mise à profit pour faire sortir de cet enfer sur terre les âmes qui pouvaient être sauvées.
Car dès lors que la ville sera encerclée et assiégée, il sera bien trop risqué de procéder à un pont aérien, les dirigeables et les avions seraient alors des cibles très faciles sans un appui aérien puissant de l’ONC. Or l’aviation militaire prodnovienne était déjà à terre….

La présidente du Prodnov Libre sait que son destin est scellé
Parallèlement à cette évacuation de civils, à plusieurs reprises, le FSD offrit à Magdalena Sireskaya la possibilité de fuir le pays, assurée d’un sauf conduit pour elle et ses proches, et de bénéficier d’une protection à l’étranger, d’où elle pourrait éventuellement continuer le combat avec des moyens politiques et diplomatiques, ce qu’elle refusa catégoriquement. “Mourir pour ses convictions est un devoir patriotique prodnovien. Je le ferais en paix avec moi-même, mais ne peux retenir mes concitoyens qui souhaitent échapper au joug communiste, après toutes les souffrances et la douleur déjà endurées. Je serais même soulagée de voir autant des miens qui auront pu être sauvés malgré tout. “
La présidente de la République Libre du Prodnov, régime en sursis qui vivait ses derniers instants de liberté se réfugia dans un centre de commandement bunkérisé de l’armée prodnovienne, vestige du dispositif militaire hérité de l’ère Kuklin Viktor, et autour d’elle plusieurs membres du gouvernement et de l’Etat Major qui avaient refusé de fuir ou de se soustraire à leurs devoirs et obligations envers le peuple.