Posté le : 04 mai 2022 à 19:53:10
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Ganfra dort. Elle dort dans le silence et la moiteur des nuits tièdes de l’Afarée. De ce sommeil jamais tout à fait serein que connaissent les petites villes. Elle dort comme une écorchée vive à qui on a laissé quelques minutes de repos. Ses côtes ouvertes par l’industrie du diamant et des métaux rares. Elle dort comme une sale terre. Toxique. Polluée par la civilisation et le sang. Comme dorment des milliers d’autres communes du continent. À jamais l’objet d’avidités extérieure. Soumise à ses caciques, puis aux colons, bientôt à d’autres, peut-être. Un sommeil incertain, terrifié, ponctué de spasmes, de gémissements. Des quelques mauvais souvenirs, ou peut-être plutôt, visions prophétiques que l’esprit se fait parfois, lorsqu’il analyse trop clairement une situation que la conscience refuse encore de voir. Et au cœur de Ganfra, les hommes dorment. Les femmes dorment. Les enfants dorment. Les animaux de compagnies, les petits mammifères, la plupart de ce qui vit, dort de même. Dans une expectation électrique qu’on ne peut pas uniquement mettre sur le compte de l’air trop chaud, trop lourd, et de ces lourds nuages qui se sont accumulées des kilomètres au sud, le long des côtes.
Quelque-chose a changé.
Une voiture remonte dans le sens du vent. Il vient des côtes et des grandes villes. Les cités princières, où festoient les colons, leurs fonctionnaires, leurs serviteurs les princes et les nobles locaux, qui ont bien profité du festin et se sont gavés jusqu’à plus faim. Tout leur règne a été un pillage. Les listoniens ont industrialisés le processus mais, au final, la théorie de l’écoulement s’est appliquée. Les parasites d’alors ont fait alliance aux parasites d’aujourd’hui, et ils ont bien bu le sang du peuple. Il n’en restera bientôt plus une goutte.
Les phares de la voiture éclairent la route. Elle est goudronnée, celle-là. Mais vieille. Des générations de poussière et de sable la couvrent. On devinerait presque les traces des camions qui faisaient la navette, du temps où Ganfra était active, où ses mines puisaient encore dans la terre, les richesses que l’on arrachait aux habitants. Maintenant on ne tirait plus rien de cette ville que des impôts, des taxes sur le commerce. À la surprise générale elle n’est pas morte. Les habitants, par un mélange bizarre de lassitude et de courage, sont restés après la fermeture des mines, des usines. Ont reconvertis le centre industriel en centre marchand. Comme ça a été rendu possible par ces énormes routes construites pour prendre et transporter les richesses ailleurs, les colons s’enorgueillissent d’un succès de plus. Mais bien-sûr, ils ont développé la province. Mais bien-sûr, ils ont créé des installations, des routes. Routes qui ne sont plus entretenues, mais ça fera l’affaire pour le moment. Ganfra vivra encore un peu du commerce qu’elles permettent.
La voiture accélère un peu, le temps presse. A son bord les mines sont fermées. On se tait. On a plus rien à se dire. On garde tout pour la réunion qui doit avoir lieu. Les intêréts sont nombreux, et même s’ils convergent, le silence donne une impresion facheuse. Comme si ces visages se détestaient. Comme s’ils n’avaient rien à faire ensemble. C’est peut-être le cas. Ou peut-être qu’on a peur de trop se détendre. De parraitre amis. De discuter. Les temps sont durs, troublés. Les hommes listoniens, ceux des princes, aussi, tous sont aux aguets. Il ne faudrait pas donner l’impression qu’une collusion se forme dans leur dos, quand bien même c’est effectivement le cas. Alors on garde le silence. Sur la plage arrière, il y a des mallettes et des caisses. L’une d’entre elle porte le logo d’une grande compagnie d’armement. Sa propriétaire, installée sur un siège passager, mange un sandwich. Ce qui est un peu amusant, car en dehors de ce point elle semble peut-être être la moins à sa place dans l’assemblage disparate de jeunes, de vieux, de traditionalistes et de fâcheusement nouveau qui compose les passagers du véhicule. Elle fait simplement propre sur elle. Moderne. Libérale – au sens le plus strictement capitaliste et dénué de personnalité que l’on peut trouver au mot. Après un temps, et une dernière bouchée de sandwich, elle s’exprime enfin.
– Et donc elle est fiable?
Ça acquiesce un peu. Elle regarde le paysage et grogne. Elle a intérêt à l’être.
La voiture arrive enfin à Ganfra. Elle décélère, s’arrête dans la cour intérieure d’un motel où elle se range à côté d’une camionnette arrivée une heure plus tôt. Les passagers descendent, la grande femme en tailleur essuie ses mains sur un mouchoir gris marqué d’un logo, le conducteur – un jeune – se dirige vers le bar en compagnie d’un mastoc qui a un pistolet à la ceinture, un autre passager – vieillard, petit, borgne, bouteille joyeusement jusqu’au motel, grimpe les marches jusqu’au premier étage. S’approche d’une porte.
Ganfra dort encore. Ce n’est pas le cas de son invitée. L’Ingénieure a tout entendu. Tout vue. Elle attend, accroupit derrière les stores, à couvert derrière un meuble dont elle sait qu’il ne sera d’aucune aide en cas de fusillade. Là encore, une bonne habitude, rendue inutile par la situation. L’homme approche de sa porte. Elle a les mains serrées sur la poignée d’un pistolet. Arme de poing discrète, 9mm d’un classicisme absolu. Solide. Capable de résister au sable et à toute la merde qui va de pair avec Afarée. Elle a même mis son silencieux. Elle sait que l’usage sera limité. Il y a des soldats Listoniens en ville, et un poste de shérif à moins de cent mètres. Le silencieux jettera peut-être un doute sur la nature des deux ou trois premiers tirs. Maximum. Soit quelques secondes supplémnetaires pour prendre la fuite en cas de besoin. Toujours ça de pris.
L’autre est immobilisé devant sa porte. Il frappe plusieurs coups. Elle le reconnaît, malgré l’obscurité et les stores bloquant son champ de vision. Elle reconnaît aussi sa voix.
« Alors Agi’, on veut me voir ? »
L’ingénieur se relève sans ranger son arme, puis ouvre la porte. Elle était dans la chambre d’à côté. Mesure de précaution habituelle. De toute façon l’autre est monté seul, parce qu’il ne cherche manifestement pas à provoquer une fusillade en plein motel. Précautions. Précautions. Un monde de précautions inutiles. Jusqu’au jour où elles ne le sont plus. L’homme se retourne en entendant la porte s’ouvrir. Il fronce les sourcils, pas très fan des précautions, celui-là. Fixe la porte à laquelle il a frappé. Souris. Bon. Eh bien il semble avoir compris. Mohammed n’a jamais été un imbécile.
« Agi’, où est mon respect bordel ? Tu me fais plus confiance ? Après toutes ces années ?
– Au cas où tu l’aurais pas remarqué il y a des nouveaux prestataires sur le marché de l’indépendance. Je préfère rester prudente. »
Elle fait enfin disparaître son arme dans un holster accroché à l’intérieur de sa veste, puis attrapera la main que lui tend son contact pour la serrer vigoureusement. Mohammed est un vieil ami, et pour tout dire elle en était presque à lui faire confiance. L’autre lui rendit sa poigne avec un petit rire satisfait qu’il acheva tout de même sur un raclement de gorge.
« Oui. Tu as sans doute raison d’être prudente.
– Tu n’es pas venu seul.
– J’ai pensé qu’on pouvait gagner du temps. Il fit un geste en direction des escaliers, puis se mit en marche, ouvrant la voie de son petit pas claudiquant. Tu en as pour longtemps, ici ?
– Si tout se passe bien, je vais subir votre climat pour encore quelques mois. »
Ils marchèrent ensemble sans rien ajouter de substantiel. C’était une de ces amitiés professionnelle, pleine de sentiments extrêmement dignes et d’une confiance vouée à ne jamais sortir d’un cadre spécifique. On n’avait, au final, pas grand-chose à se dire, mais on mangerait ensemble, en silence, avec plaisir. Mohammed était un de ces hommes qu’un aspect étrange et un comportement à priori volubile faisaient passer pour un genre de petit vendeur d’arme, ou d’arnaqueur de passage. Dans les faits c’était essentiellement l’un de ces héros silencieux des révolutions à venir. Grand orchestrateur des changements, Charon de l’évolution qui mettait les uns et les autres en contact et s’assurait pour faire transiter chaque jour un peu plus de vivants du côté des morts. L’armée de ceux qui n’avaient plus rien à perdre. Les rebels, révolutionnaires, indépendantistes par conviction sincère. C’était un type immensément fiable, respectable, et efficace dans son domaine.
Aglaya Lilich, pour sa part, était simplement l’Ingénieure. Une figure à laquelle les milieux locaux de la révolution vouaient une confiance loin d’être aveugle, mais tout à fait sincère. Qui avait déjà donné des gages et des preuves de son engagement, tout en restant délibérément mystérieuse sur la nature précise de ses maîtres. Quoi que le terme maître, employé sur un ton de taquinerie, tendaient à l’agace, du peu qu’on arrivait à interpréter de son comportement ferme. Et à en croire la littérature qu’elle rependait et les termes qu’elle employait, elle était probablement une espèce de socialiste révolutionnaire. Ou au moins au service de ceux-là. Elle parlait des colons avec plus de colères encore que leurs victimes, ne supportait aucune forme d’impression, avançait avec efficacité et méthode. Elle était comme une machine à faire la révolution. Ou plutôt, à l’organiser. Infectant le cœur de ses interlocuteurs d’idées dissidentes qui, à terme, germaient en autant de possibilités de libération par les armes ou la résistance civile. Avec le temps, on avait bien compris qu’elle était kah-tanaise, probablement. On ne s’en faisait pas. Du fait de la proximité de ses communes exclaves, véritables havres de liberté et de prospérité, l’Union avait bonne presse dans la région.
Le duo arriva dans une cave bien éclairée et meublée. Un grand espace rectangulaire située sous le bar, éclairé par des néons et meublée avec soin. Une grande table centrale occupait le centre de l’espace et les murs étaient couverts de bibliothèques, tables basses, et percés de loges où se trouvaient des fauteuils. Un genre de mélange entre une salle de réunion clandestine, et un tripot.
Les autres avaient commencé à préparer les discussions. Sortant des mallettes des cartes et des plans, de quoi écrire, un dispositif radio, d’autres choses encore. L’Ingénieure décida de faire bonne impression en se montrant aussi agréable que possible avec ses futurs collègues. Elle pointa du doigt un jeune homme en vêtements chics, puis une grande femme noire, crâne rasé, dans un costume tailleur gris impeccable.
« Lui je le connais pas, elle non-plus. Elle fit un geste ample englobant une bonne moitié de la salle, et lança un regard froid à Mohammed. Pas de passif avec eux. Sors-moi une bonne raison de les avoir à cette réunion. »
Tous les regards étaient maintenant sur elle. De l’incompréhension, de la curiosité. Qu’est-ce que ça voulait dire, la réunion était annulée ? Le jeune homme fit un pas vers l’ingénieure, soucieux de s’expliquer.
« Madame... »
Mohammed secoua la tête.
« Je vais lui expliquer, restes à ta place. Lui c’est Sharaf el-Sabir. Architecte, il vient de Nasabis.
– La capitale. Elle croisa les bras. Il est sûr ?
– La ligue pour l’indépendance nous l’a envoyé. C’est un communiste.
– Et elle ? Un geste en direction de la femme en tailleur gris. Elle avait un logo brodé sur l’épaule gauche, et quelque-chose dans ses vêtements faisait un peu paramilitaire. Pourtant elle dégageait une énergie plus calme. Celle d’une haute fonctionnaire, peut-être. Partout à sa place, mais nul-part chez elle. Constamment à juger, jauger, évaluer la situation. Mohammed approcha de la femme et se plaça sur sa gauche, acquiesçant avec un petit sourire en coin.
– Notre contact chez Saphir Macrotechnology. Les marchands d’armes. Elle est des nôtres, à côté de ça.
– On peut pas faire confiance aux corporats. »
La femme de chez Saphir acquiesça et haussa un sourcil.
« Bien d’accord.
– Elle se fout de moi ? L’ingénieure pris Mohammed à témoins, avant de visser son regard dans celui du contact. Hey, toi, tu te fous de moi ?
– J’ai aidé à poser des bombes et à organiser des assassinats au sein de la compagnie et de l’administration de trois colonies Eurysiennes. J’ai déjà donné des gages de ma fidélité : votre groupe est en mesure de me retrouver moi ou mes proches, en cas de trahison. Mais cela n’aura pas lieu. Je veux cette indépendance autant que vous. »
Le sourire de Mohammed s’accentua un peu. Il fit un geste en direction de la corporatiste, et haussa un peu les épaules.
« Zula est cool. »
Puis ce fut au tour de l’ingénieure de sourire.
« Je vois ça. Et, en se plantant face à la table pour fixer les plans qu’on y déroulait. Assez perdu de temps, commençons. »