Posté le : 20 mai 2022 à 15:04:07
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L'air s'était alourdi sur Nasabis. La loi martiale avait pris un certain temps à se faire ressentir dans cette province coloniale où la loi du plus arbitraire régnait en fait depuis que l'homme eurysien avait saisi les terres de l'afaréen. C'était une question d'habitude. Pour la plupart des kodediens, l'arrivée des militaires, le renforcement du dispositif policier, l'assignation à résidence du gouverneur et la convocation des hommes et femmes ayant exprimés d'éventuelles sympathies indépendantistes n'était qu'une humiliation de plus dans la longue liste de celles subies par la région. On avait mis du temps à réellement saisir qu'il ne s'agissait pas d'un énième soubresaut de l'Empire, mais bien d'une réaction de ce dernier. Contre toute attente, la couronne impériale avait enfin décidé d'agir quant au sort de ses colonies.
Et tout d'un coup, l'ambiance de Nasabis, cette éternelle cité grouillante de marchés, de casbah, de quartiers coloniaux si propres et autochtones si vivants, avait changée du tout au tout. Les blancs disaient que la douceur de vivre avait disparue, d'un coup. Ils n'avaient pas encore saisi la réalité de l'indépendance prochaine. Pour l'heure les militaires n'étaient pas encore les héros dont ils cireraient les bottes et excuseraient les exactions, mais des importuns, faisant du mal au commerce, gâchant le grand soleil de leurs uniformes, imposant leurs airs sévères à une ville où il fait pourtant si doux vivre. Pour les autochtones, maintenant, c'était tout autre. Le Parti de l'Indépendance sondait l'air et sentait bien ce qu'il en était. Un doute. Une peur encore mal définie; L'armée est déployée, ça signifie qu'il y aura une guerre, non ? Et contre qui sinon contre le peuple ? On ne perdait pas espoir, mais on comprenait que pour Kodeda, au moins, il ne s'agirait pas d'une partie de plaisir. L'indépendance, ici, ne se ferait pas par référendum, ou en déposant des fleurs aux pieds des gendarmes.
Ce n'était pas bien grave. En tout cas ça ne dérangeait pas particulièrement les leaders du Parti de l'Indépendance.
Le Parti était organisé selon un schéma quelque-peu pyramidal rendu nécessaire par les impératifs de la clandestinité. Dans l'idéal chaque membre ne connaissait que ses deux subordonnés et son supérieur. Dans les faits cette théorie n'était respectée que chez ceux qu'on préparait à devenir des agents opérationnels. Il y avait trop d’interaction entre tous les autres. Penseurs, militants officiels. Beaucoup se connaissaient d'avant la lute. C'était une confédération de réseaux, d'organes, de syndicats, de mouvements, qui avaient pris un certain temps à se fondre dans la structure du Parti. Durant cette période d'adaptation, les uns et les autres avaient collaboré ouvertement comme dans n'importe quel syndicat. La clandestinité réelle, celle où il est impossible de réellement tirer le fil du réseau en capturant ses membres, celle où la main gauche ignore pour de bon ce que fait la main droite, et où personne ne rencontre le cerveau, ne viendrait qu'en cas d'échec de cette première génération de résistants.
On espérait sincèrement ne pas en arriver là, mais au cas échéant, on y était préparé.
Une musique résonnait dans la salle de l'Hydra Café. Un homme chantait sur la saudade, par-dessus le timbre atone d'instruments à corde. La décoration était dans un style moderne, un peu chic. Mobilier coloré, plantes vertes entourant les tables, cernées de canapés rouges. Le club était posté dans un immeuble. Accessible par l'escalier ou une petite cage d'ascenseur dont les boutons indiquaient l'étage mais pas ce qu'on y trouvait. C'était un club d'initié, on y entrait librement, mais il fallait déjà connaître son existence. À une époque on faisait aussi restaurant, mais c'était l'affaire de l'ancien propriétaire, qui était mort et avait légué l'ensemble au fils de sa femme, moins porté sur la cuisine et plus sur la politique. En ça, au moins, l'Hydra n'avait pas changé. De tout temps c'était un lieu de rassemblement pour la bonne société, intelligentzia artistique, les étudiants ambitieux. Au fil des années on y avait exprimé des sympathies différentes, toujours dans un certain respect du lieu et de ce qu'il représentait. Pour son éloignement relatif avec la Métropole, Kodeda avait été le point de chute de nombreux opposants à la monarchie, ou aux gouvernements nommés par Sa Majesté. Restait de ces illustres invités et hommes de passage des tracts signés accrochés aux murs, des mots dans le livre d'or, des souvenirs amusés, des questions. Que sont-ils devenus ? Et des successeurs. La clientèle de l'Hydra, toujours propre sur elle, présentable, impeccable, était moins blanche qu'elle ne l'avait été. Il y avait des "bons" kodediens. Assimilés. Éduqués. Qui pour beaucoup étaient passés en métropole ou à l'étranger. Ils parlaient doucement, comme pour respecter la voix mélancolique qui s'échappait des enceintes. On lançait des regards furtifs aux grandes baies vitrées sur lesquelles on avait rabattu des persiennes de façon à se protéger du soleil. L'armée avait défilé dans les rues. L'air était lourd.
Une jeune femme, quasiment une ado, s'exclama en réponse à ce qu'avait dit un homme à sa table.
– Non, non. Je déteste l'action directe. Mais si nous venions à souffrir d'une répression...
– Eh bien ?
– Nos mains ne seraient plus liées.
La remarque provoqua quelques rires et des soupirs désapprobateurs. Des regards en coin, aux autres clients. Ici tout le monde était un ami. On le savait, il n'y avait pas de mouchards. Les mouchards étaient connus, ils jouaient le jeu, savaient qu'on les tolérait jusqu'à un certain stade. Tout de même, on osait plus parler aussi librement qu'avant. Un homme embraya d'un ton pensif.
– Je ne trouve pas que ce soit une très bonne chose. De toute façon avec ce qui est prévu...
– La manifestation ?
– Les campagnes de tractage. Avec la loi martiale la manifestation a été annulée. On te l'avait dit, non ?
– Ah.
– Eh bien en tout cas l'armée va vivre ça comme une provocation.
– C'est à notre avantage.
On échangea des regards en coin, et il y eut quelques toussotements. La jeune femme qui avait parlé en première croisa les bras et lança un regard au patron, qui était apparu derrière la caisse. Il lui sourit et lui indiqua d'un signe qu'il arrivait. Pendant ce temps les discussions continuaient. C'était l'esprit de l'indépendance. Des individus qu'on aurait juré dépourvu de personnalité, comme le chœur d'un théâtre grecque, fixant la scène et la tragédie s'y déroulant sans intervenir autrement que par leur narration réflective. Ici, on philosophait sur l'occasion. Quelques-uns des clients auraient pu être membre du Parti, voir même des dirigeants de ce dernier, qu'on en aurait rien su. A défaut de pouvoir jurer que ces discussions allaient avoir la moindre influence, il convenait d'estimer qu'elles étaient strictement artistiques. De la gymnastique intellectuelle entre sympathisants inutiles.
– Il faudra bien entrer dans la clandestinité. S'ils tirent le premier coup nous pourrons le faire sans perdre la face.
– Nous, "nous".
– En tout cas, la jeune fille s'arrêta le temps de remercier le patron, qui lui avait amené un café froid. Elle reprit. Ce n'est certainement pas à l'avantage du "prince".
– Vous voulez parler de l'occupation du port et de l'aéroport ?
– On dirait bien que les voies d'accès internationales sont fermées.
– Pas bon pour le commerce, ça. Je suis sûr que Saphir ira en toucher deux mots au général.
– C'est un général ? Moi je croyais que c'était un type de la marine.
– Si tu veux. En tout cas le secteur économique va s'exprimer. Et ensuite...
Il haussa les épaules.
– Non, vous n'y êtes pas. La jeune fille insiste. Elle fronce les sourcils. Vous n'y êtes pas du tout. Ils vont entrer dans la clandestinité parce que ça a toujours été le plan. Mais le prince ne peut pas se le permettre.
– Tu penses qu'ils vont arrêter le prince ?
– Honnêtement y'a moyen. En tout cas ce serait une bonne chose pour tout le monde.
– On pourrait s'en féliciter, reconnu un autre.
– Bon. Donc l'armée contre le prince, et le Parti dans l'ombre, c'est ça ?
– On peut tout à fait estimer qu'il attendra son heure, après tout.
– Il attend son heure depuis toujours.
– Il continuera si nécessaire.
– Conjecture. Moi je pense qu'il se lancera dans la guerre.
– Au moment opportun, s'il se déclare.
– Et en attendant...
– En attendant il y a des choses légales à faire. Qu'ils laissent l'initiative de l'erreur aux autres.