Posté le : 22 oct. 2022 à 09:43:18
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Et les acteurs économiques observent.
C’était l’un des bâtiments les plus moderne et élevé de Nasabis, capitale du Kodeda. Une structure, comme une large pyramide de verre, longue de plusieurs rues, ornées des lettres métalliques, les noms de ses sponsors. Datadyn, Saphir Machrotechnology, Oreska Prospekt, Lafaille... À sa création on l’avait présenté comme un pôle recherche et développement, la structure abritait aussi une nouvelle chambre du commerce, un hôtel de standing international, des bureaux. Il s’agissait d’un lieu pensé comme le nouveau poumon économique d’une province asphyxiée, on l’avait construit à l’annonce de l’installation de l’enclave Pharoise, pour transformer la colonisation étrangère du territoire en une occasion. Le gouvernement n’avait rien à voir dans son édification, si ce n’était les quelques "taxes" extralégales qu’avait touché un certain nombre de fonctionnaires. Le Palais des Congrès de Nasabis, comme on l’appelait, échappait à sa juridiction. Ce qui s’y passait ne concernait que les corporations et leurs investisseurs.
Mais ça, Zula le savait déjà, car le somptueux Palais des Congrès, et sa terrible architecture moderne qui certes impressionnait les investisseurs étrangers et leur faisait miroiter les promesses d’une Nasbis future, propre, aux standards sans âmes du grand capital international, acculturée au possible, avaient été sortis de terre des mois et des mois avant que la situation ne dégénère au point de devoir, assez systématiquement, rappeler les investisseurs et partenaires qu’ils avaient pariés sur la région et que les contrats qu’ils avaient signés, nombreux et riches de promesses, faisaient de ces investissements dans la région la condition nécessaire à l’obtention de contrats avec Saphir, leader mondial dans plusieurs domaines industriels, et de certaines autorisations, notamment bancaires, au sein du Grand Kah. Ces individus, Zula les méprisait au plus au point. Ou plutôt, se surprenait à les mépriser. Plus fréquemment, même, qu’elle ne l’aurait voulu. Ce devait être cette rêveuse d’Aglaya qui déteignait sur elle. On ne pouvait rien y faire, à force de se côtoyer des réunions secrètes en rencontres officieuses, de boires des cafés à deux et d’évoquer ensemble les semblants tristes et lointains d’une vie sociale d’apatrides se retrouvant par hasard dans les lieux les plus branchés du sud économique, elles devaient bien s’influencer mutuellement. Peut-être même qu’Aglaya finirait un jour par ravaler sa rage de vivre et de vaincre son nébuleux impérialisme, qu’elle haïssait d’une haine si farouche qu’on aurait pu croire que le Grand Capital lui-même avait brûlé ses enfants ou son chat avant de s’enfuir dans un grand rire machiavélique, peut-être finirait-elle par calmer sinon ses ambitions, au moins leur expression. Et enfin, alors, elle passerait d’élément instable mais efficace à élément, tout simplement, efficace.
Car ça, Zula ne pouvait l’ignorer, pas plus qu’Aglaya d’ailleurs : elles étaient toutes deux des pions dans ce grand jeu, et elles suivaient la partition écrite par une même main mystérieuse et toute puissante, répondant à un cerveau lointain, au cœur des ministères d’Axis Mundis. Le Grand Kah, magnifique démocratie, à la transparence parfaite, avec des services secrets parmi les plus tortueux, nébuleux et, aussi, puissants de la planète. Spécialisé dans l’intelligence humaine, répartissant ses agents à la surface du globe, les actionnant quand cela était nécessaire. Et à quelles fins ? Ici, au moins, peu de doute permis : à fin de provoquer la révolution. Mais cela soulevait tout de même de nombreuses questions. Existait-il dans cette conjuration un révolutionnaire sincère ? Un seul homme ou une seule femme qui ne répétait pas ce qu’il devait répéter pour obtenir ce que le Cabinet Noir jugeait nécessaire ? Ou bien était-ce le contraire ? Le cabinet noir se saisissait-il de tout les révolutionnaires, tout ls héros, toutes les héroïnes, tous ceux et toutes celles qui, bientôt, auraient droit à des chants funèbres ou des articles sentencieux dans les livres d’Histoire, pour les remodeler selon ses besoins ? Cette structure générait-elle la révolution ou la parasitait-elle ? Quelle était l’option la moins déprimante ? Quelle était la bonne solution ? Pouvait-on tirer quoi que ce soit de bon de cette situation, si du moins la réflexion s’avérait fondée ?
Zula n’y apportait, en fait, qu’un intérêt assez limité. Elle était, contrairement à certains de ses pairs - contrairement à Aglaya - une femme efficace. Simplement efficace. Et acceptait de jouer son rôle avec la joie simple et pure d’une travailleuse efficace. Ou plutôt la satisfaction, car elle ne semblait pas vraiment connaître la joie. Ce qui pouvait passer chez elle pour des émotions tendait à disparaître derrière un voile épais de cynisme, de déception. Elle maîtrisait parfaitement son esprit et ses impulsions, et leur intimait, stoïquement, de rester calme. Pas un mot plus haut que l’autre. Alors pour tout observateur extérieur, elle passait peut-être pour l’une de ces personnes dénuée d’âme. Avalée par un système sociopathe ou née pour y exister. C’était un constat qu’elle partageait avec celle que l’on surnommait l’Ingénieur : le capitalisme était un système pensé pour les tueurs en séries. Elle s’y faisait effectivement très bien, mais pas tant par vocation innée que par un entraînement sérieux et une assimilation parfaite des codes du système. C’était que pendant très longtemps elle s’était référée à ces théories libertariennes qui considéraient l’économie comme l’analyse non-pas des transactions, mais des méthodes mises en place par les individus pour remplir leurs buts puis en trouver d’autres. C’était une conception qui lui convenait et elle n’avait compris que très tard les limites d’un modèle assujettissant toute la conception philosophique et sociale à la pure question des individus, niant par la même toute notion contextuelle. Elle avait ensuite découvert les théories socialistes, qui plaçaient au contraire le contexte au centre des choses, faisant des individus le résultat d’une dialectique - interprétation, rejet, rejet du rejet - conforme aux pensées philosophiques pré-classiques. C’est à ce moment relativement lointain qu’elle avait commencée à réfléchir au système non-pas comme une expression visible d’un incroyable fourmillement d’individus mais comme une structure véritablement holistique, qu’on pouvait influencer à une échelle locale en vue de provoquer une réaction chez ses membres. En bref, c’était à ce moment qu’elle avait commencé à considérer que le socialisme, pour être un beau rêve irréalisable, contenait des notions concrètement cohérentes. On pouvait, effectivement, changer les choses. Le monde n’était pas nécessairement une course de tous contre tous dont l’apparence reflétait simplement la somme des individualités le parcourant. Si cette description des choses ressemblait pourtant au monde, c’était parce que le modèle capitalisme moderne, son néo-libéralisme post-classique, prônant des notions de désengagement des acteurs globaux au profit des entreprises, avait pour effet de reféodaliser la société, donnant ainsi un aspect personnel aux grands mouvements et grands effets socioéconomiques en les associant à des marques, à des riches investisseurs, à des comités d’entreprise. Bref, à ce qu’on pouvait qualifier, en termes révolutionnaires, de saloperies.
Pourtant, malgré tout, et surtout malgré les apparences, Zula avait toujours détestée la froideur réaliste de la dialectique matérialiste. Dans un contexte kah-tanais, il n’existe pas de «réalisme capitaliste». Il existe cependant un réalisme révolutionnaire. Et si la pensée est libre, elle s’imbrique toujours dans une structure. Oh, une belle structure. Une structure égalitaire.
Zula, pour sa part, était une rêveuse. En tout cas, elle se le justifiait de cette façon. Elle ’était une rêveuse. Oui. Elle refusait les limites de la société. Refusait autant les mythes capitalistes que les utopies socialistes. Méprisait les nationalismes, aussi. Elle avait regardé ce que le monde avait à offrir et avait, plutôt que de suivre la voie que traçait le contexte de sa naissance, décidée de devenir la plus horrifiante des abominations : une ultra-libérale. Le terme ne représentait rien, et ça lui allait parfaitement : elle n’était par libertarienne, pas centriste, pas non-plus une néo-classiciste. Elle était son propre genre de créature apathique et froide, conçue pour évoluer librement dans les structures corporates du monde moderne.
C’était pour ça qu’elle avait travaillé au sein de Saphir, d’ailleurs. Le Consortium était une vieille structure. Plus vieille encore que le Grand Kah si on s’en tenait à la structure histoire de sa conception et de son évolution dans le temps. Elle empestait le vieil argent, c’était même incroyable qu’une structure dont le coeur se trouvait maintenant installée dans le Grand Kah, centre-névralgique de la révolution, puisse à ce point dégager l’air d’un grand consortium capitaliste. Et en un sens, ce n’était peut-être pas surprenant; Saphir, comme toute chose, était un outil servant la Roue. Elle tournait, tournait, et savait reconnaître ses bons éléments. On avait créé Saphir, comme tant d’autres, avec l’ambition assumée de dominer un libre-marché mal préparé pour tenir le choc face à l’offensive d’acteurs aidés par leurs pays d’origine. Saphir était une méga-structure qui, peu à peu, avait envahi les marchés nationaux, les places financières. Répandant la révolution par ses propres moyens bizarres et détournés, provoquant des rentrées d’argent incroyables pour l’Union, finançant la croissance de cette fille prodige dont le destin promit était de mettre un terme aux oppressions.
Saphir, quoi qu’étant théoriquement une coopérative en ce qui concernait ses membres kah-tanais, était de ces entreprises autorisées à exister sous une forme capitalisée "classique". Championne dans les domaines des infrastructures et des véhicules de chantier, la structure était...
Disons simplement qu’elle jouait parfaitement son rôle. Comme Zula. Originaire du Grand Kah, mais jouant le jeu du capitalisme froid. Le jouant si bien, en fait, que le consortium en venait à écraser ses opposants. C’était simple, de recruter les meilleurs éléments dans tous les domaines lorsque l’on propose les meilleurs salaires, les meilleures conditions de travail, les défis les plus innovants, intéressants. Et le tout servis par une propagande à voir. On parlait d’agilité, de flexibilité, de termes novateurs et clinquants qui faisaient grandement plaisir à tous ces gens à la recherche de ce que des années d’éducation leur faisait prendre pour des promesses d’efficacité et de richesse. Technique bien simple : assécher la concurrence en la privant de toute opportunité d’action dans son domaine. Puis détruire ou racheter.
Zula, qui avait par son mari une double-nationalité, était une simple représentante d’entreprise. Ce qui voulait dire en fait qu’elle était à la fois juge et bourreau, et avait présidé, das de nombreux pays et à de nombreuses occasions, à ces actions-acquisitions meurtrières. Elle le faisait généralement avec un sourire aimable et en entretenant un dialogue cultivé et agréable. Au Kodeda, maintenant, elle venait en qualité d’alliée, ce qui expliquait aussi son ton beaucoup plus froid : inutile d’infliger à ses alliés le calvaire de ces digressions de bonnes gens, ayant passé toute leur vie à manger des petits fours et à boire des alcools hors de prix dans les plus grands hôtels du monde; Non. Surtout pas avec ces gens du PIK, simples et susceptibles, fiers et n’ayant jamais touché au luxe - pour la plupart - sinon avec un certain dégoût. Non pas que le PIK ne comptait pas dans ses leaders des individus que l’on pouvait qualifier de riches. Il y en avait même des très riches, toute proportion gardée. Mais le fait est que l’oligarchie impériale et ses excès avait fait passer à tous ces gens le goût de l’argent.
Mais ce n’était pas tout. Cas leurs projets faisaient appel à un monde extérieur qui, lui n’avait pas oublié. Un monde extérieur qui était en fait addict à ce goût. Un monde extérieur qui, si on lui en donnait l’opportunité, ferait tout son possible pour reproduire les gâchis listoniens, à l’échelle des richesses qu’il pourrait spolier sur le moment. C’était la raison pour laquelle on avait construit une impressionnante pyramide au coeur de Nasabis, la raison pour laquelle des noms de corporation y trônaient, la raison pour laquelle se trouvait dans ce petit morceau de bout du monde terriblement menu et dépourvu d’intérêt concret détaché du reste du monde, une structure d’une modernité si totale, si absolue, qu’elle en éclipsait - comme le font systématiquement les monuments érigés par les capitalistes en leur propre honneur - le pouvoir bien réel, celui détenu par les gouverneurs et l’armée. Fort heureusement, celui-là se rappelait fréquemment et dans les formes au petit royaume corporatiste. Ce fut en tout cas ce que se dit la représentante corporatiste lorsqu’un énième hélicoptère survola la ville en vol bas, faisant trembler les immenses panneaux de verre de la pyramide, et tout ce qui se trouvait derrière. L’un des cadres sur le bureau de la kah-tanaise fut renversé, ce qui l’arracha à son travail.
Les bureaux que l’on trouvait à l’intérieur du Palais des Congrès, la plupart étaient loués par le Consortium Saphir qui, de toute façon, détenait aussi le lieu par l’intermédiaire de holdings divers, étaient modernes et confortables. Ils n’auraient pas fait tâche à d’Heon-Kuang. Celui de Zula, en particulier, était approprié à son rôle important mais nébuleux au sein de l’organisation. Assez grand, divisé en un espace de travail équipé de mobilier design de verre et de métal couvert d’une couche de plastique bleu, et d’un espace de réception ressemblant un peu à un salon de présentation tant il était propre et parfaitement agencé. Zula avait un eu personnalisée les lieux depuis son arrivée dans la région, par exemple avec le cadre, que le passage de l’hélicoptère avait renversé, mais aussi par des touches exprimant subtilement son individualité. Replaçant ainsi le porte-manteau et le pot à crayon fournit par l’entreprise, remplissant la bibliothèque d’ouvrages libéraux un poil plus hétérodoxes que la moyenne, obtenant une grande toile de maître représentant le port du Kodeda du temps de la renaissance et l’installant face à son bureau, pour rappeler à ceux qui le savaient déjà que la représentante d’entreprise aimait la navigation à voile et s’y adonnait parfois en tant que loisir. Il se disait qu’elle avait même envisagé de se lancer dans une carrière sportive, dans sa jeunesse, avant d’abandonner pour se concentré sur sa carrière naissante. Ce qui était totalement faux, une pure spéculation sortie de l’esprit d’on ne sait qui, mais qui plaisait à Zula en ça qu’elle participait à son aura.
Dehors, c’était la grève. Elle s’éloigna de son bureau pour s’approcher de l’immense baie vitrée, qui courrait en fait sur deux pans de mur de la salle qui était à l’angle du Palais des congrès. De part sa position dans le nouveau centre-ville de Nasabis, la structure était bien placée pour observer les cortèges et les sit-ins organisés par les syndicats et mouvements politiques en ville. Elle n’avait pas vraiment suivi l’affaire, sinon en ses qualités de corporate. Elle ne comprenait pas beaucoup plus la situation qu’un autre cadre de sa position, et c’était très bien comme ça. Bien entendu elle se doutait que tout cela était lié au PIK, mais n’avait pas les détails, bien qu’il fût évident pour tout le monde que cela devait être lié à leurs revendications sociales ou indépendantistes. Probablement un mélange des deux. Les gens du PIK étaient des populistes hors-pairs, qui avaient parfaitement réussi à lier, de façon difficilement remédiable, les problèmes économiques de la région à l’occupation Listonienne.
En bras, dans l’avenu qui s’étendait sous ses pieds, elle voyait les cortèges colorés et les grandes banderoles. Elle devinait les chants et, lorsqu’elle fermait les yeux, ressentait mêmes les échos des percussions et des cris scandés. C’était rapide. Rythme rapide voulait dire, traditionnellement, rythme joyeux. Elle ouvrit la baie vitrée et sortie sur le balcon de son bureau. Elle voyait, plus en bas de la pyramide ou sur sa droite, d’autres balcons occupés par d’autres cadres Saphir, visiteurs du site, personnel en pause, clope au bec ou café en main. Tous observaient les manifestations avec un mélange détaché d’appréhension et d’approbation. Les milieux économiques "modernes" étaient par essence libéraux et favorables à l’indépendance, ou au moins, à une modernisation de la structure politique de la région. En ça ils étaient favorables au PIK. Bien plus, en tout cas, à eux - qui avaient déjà commencé à négocier avec des grands groupes économique - qu’envers un prince - maintenant sa fille -qui n’avait de cesse de militariser le débat; On ne voulait pas remplacer l’empire Listonien par une autre dictature : c’était mauvais pour les affaires. Très, très mauvais pour les affaires.
Comme elle l’avait devinée en se concentrant sur leur rythme, les percussions étaient joyeuses et la cohorte essayait de maintenir un semblant d’ordre. Dans les faits il y avait une grande crainte de l’armée. Ou plutôt, une crainte mêlée de colère. Beaucoup voulaient faire la révolution violente et tuer pour de bon les occupants. Mais ce n’était pas la politique du PIK. Alors c’était la confrontation, l’épreuve de force. On militait pacifiquement pour voir comment réagirait l’Empire. C’était à lui de décider, maintenant, s’il tirerait dans la foule, réprimerait la paix et ne laisserait plus d’autre choix que la guerre, ou laisserait faire, et ouvrirait la porte à des négociations. Personne de sensé ne voulait réellement la guerre, mais tout le monde avait bien conscience que chaque jour qui passait la situation locale devenait de plus en plus instable. Bientôt, s’ils n’obtenaient pas leur libération, les Kodedans finiraient pas chercher des méthodes alternatives. Des méthodes peut-être plus violentes, et cruelle.
L’idée du terrorisme armé ne plaisait pas à Zula. Elle rentra à l’intérieur et s’approcha de son bureau pour composer sur le téléphone qui s’y trouvait le numéro de la pièce voisine, ou se trouvait son assistant.
- Cheng, tu peux venir, s’il te plaît ? » Et sans lui laisser le temps de répondre. « Avec un café, merci. »
Le dénommé Cheng fut trés rapide à venir. c’était un trentenaire efficace, pas beaucoup plus ouvert que sa supérieure en apparence, il était du genre très qualifié. Assez, en fait, pour s’occuper de ses affaires en son absence. N’étant lui-même pas un tulpa - à priori - elle évitait de lui déléguer trop d’opérations, ou de le mettre au courant de toutes ses activités. Les deux se respectaient et travaillaient bien ensemble. Du reste, Cheng avait un avis sur beaucoup de choses, généralement renseigné ou au moins éclairé par sa vive intelligence, et n’était pas avare de commentaire si on l’autorisait explicitement à s’exprimer. Il déposa le café demandé sur le bureau Zula, qui ne s’était pas assise et avait plutôt récupérée son assistant personnel DataDyne, compulsant les données d’un air grave.
« Vous avez besoin d’autre-chose ?
- Oui, les chiffres des grévistes au sein du consortium ?
- Toujours les mêmes depuis ce matin. De tête je ne sais pas exactement ce qu’il en est mais... »
Elle le regarda et acquiesça. Grève minimale au sein des structures dépendantes de Saphir Macrotechnologies dans la région : les grands chantiers ayant été immobilisés par l’armée, il se trouvait une quantité importante d’employés au chômage technique (découvrant par la même avec surprise le concept d’indemnités), les autres faisaient soit du travail de bureau assez confortable en ville - certains avaient tout de même pris leur journée pour manifester en soutien avec les autres, ce qui était louable et approuvé (à demi-mot) par la direction - soit des ingénieurs, professeurs, techniciens de tout ordre travaillant dans des villages où il aurait été hors de propos d’arrêter de travailleur à leur raccordement au monde moderne. Cependant, il allait sans dire que les syndicats et une partie des employés de Saphir avaient organisée, là-bas, des actions populaires de soutien prenant la forme de fêtes, de banquet, de célébrations, de discours ou retransmission de discours. Cela donna une idée à Zula.
« Franchement, Cheng, je crois que je vais prendre ma pause. Vous voulez venir ?
- Venir où ? »
Elle réfléchit un instant. Elle se demandait si Aglaya se trouvait à ce petit café, presque secret, suspendu dans les auteurs d’une tour d’habitation et où étudiants et artistes écoutaient de la musique jazz et latine. Base arrière confortable d’un PIK urbanisé. Non. Peu probable. L’ingénieure devait être en ville. Elle devait marcher triomphalement, et même, il y avait fort à parier que les slogans que cette foule compacte et colorée répétait avaient été prononcés, pour la première fois, par cette étrangère que le peuple kodedans avait adopté comme l’une des siennes.
« Je vais en salle de repos, Cheng, et je vais regarder les informations.
- Je vois. Ce n’est pas une journée très occupée, citoyenne, je suppose que je peux vous suivre. Je vais juste dire à Célia de predre les appels s’il y en a.
- Je vous attends là-bas alors ! »
Elle rangea le Datadyne dans une poche de sa veste de tailleurs et attrapa le café, avec lequel elle se mit en route en direction de la salle de repos de l’étage. Ce dernier se trouvait à quelques couloirs à peine de son bureau. Couloirs construits selon un plan aérien et ouvert, comme des passerelles suspendues entre des murs de verre et des piliers métalliques laissant voir les autres couloirs des étages inférieurs et supérieurs, et la forme des bureaux suspendus contre les parois du Palais. Il se trouvait une quantité anormalement élevée d’individus occupés à discuter contre les balustrades ou autour des nombreux distributeurs de boisson. S’arrêtant en cours de route pour observer les différents étages, Aglaya se pencha un peu au-dessus du vide et vit, sans trop de surprise, que la sécurité du site avait bouclée le rez-de-chaussée. On voulait probablement éviter que les manifestants ne s’y déversent dans un soudain élan d’anti-capitalisme confusionniste et hors de propos. Cependant elle savait aussi qu’en cas de répression, les portes seraient stratégiquement laissées ouvertes. L’Empire allait déjà au-devant de plusieurs procès contre Saphir, notamment liés à l’arrêt des travaux dans la région, imposant un manque à gagné insupportable pour le grand groupe et ses partenaires. Il ne voudrait sans doute pas avoir à gérer, en plus de cela, une affaire de policiers - ou pire, de militaires - intervenant dans une structure inter-corporatiste pour y tabasser à mots des réfugiés entrés en toute légalité dans ce qui demeurait un étage ouvert aux visiteurs.
Ces procès, sur le plan strictement légal, ne donneraient probablement rien. Certes les avocats du consortium s’acharneraient jusqu’au bout pour tirer des juges listoniens et de l’imposant code de lois qu’ils sont censés faire appliquer quelque-chose à l’avantage de l’entreprise. Mais l’empire était royaume d’arbitraire, et il était évident que la politique prendrait le pas sur la loi, au détriment des intérêts corporatistes. Non. Le but n’était pas de gagner es procès, bataille perdue d’avance, mais d’en faire un grand moment de télévision mondiale : que toutes les sphères économiques de la planète voient, une fois encore, avec quelle délicatesse la Listonie traite les acteurs économiques présents sur son sol. La base d’une guerre économique sale, bête et méchante, qui avait en théorie les moyens de provoquer une crise terrible dans une nation déjà affaiblie par des décisions gouvernementales assez systématiquement catastrophiques.
Mais que pouvait-on y faire. Certainement pas menacer le gouvernement de sa majesté, et encore moins le chien enragé qu’il avait lâché sur le Kodeda en guise de représentant. Ces militaires n’avaient aucun sens du long terme et risquaient peut-être même de continuer de percevoir le Consortium comme un risque ou un adversaire, continuant par la même de s’aliéner les acteurs économiques mondiaux et d’empirer la situation qu’ils prétendaient stabiliser Alors on ne pouvait vraiment rien faire d’autre qu’attendre, les concernant. Et donc, faire comprendre non-pas sur le ton de la menace mais de l’inquiétude bienveillante de ceux qui aimeraient faire affaire dans la région envers et contre tout bon-sens (représenté ici par la frilosité maladive des marchés concernant les dictatures militaires et monarchies absolue), s’adressant à leurs amis et partenaires. Vous savez, chers amis, nous comprenons évidemment vos raisons, mais les marchés non. Il y a un risque réel que nous ne puissions plus investir chez vous. Ni nous ni personne d’autre en fait. Et l’inflation, ah, elle serait vraiment terrible. Personne ne veut de ça, nous les premiers : nous sommes là pour vendre des produits et des services, ce qui serait impossible si un emballement des marchés provoquait une implosion de votre tissus économique et du pouvoir d’achat de vos sujets. Vraiment.
La salle de repos étaient un lieu là encore moderne, mais déjà moins impersonnel que le bureau de Zula. S’y trouvait une grande écran télévisé, plusieurs petits salons dans des loges de verre les isolant du bruit extérieur et, insulte suprême, comme un doigt d’honneur dressé ironiquement à l’adresse de toute revendication syndicale, un billard, dans un coin. La télé était déjà allumée et plusieurs cadres et employés se pressaient autour. On avait mis PNN, qui passait pour une chaîne suffisamment libérale, modérée, et était aussi et surtout la principale chaîne internationale kah-tanaise. Ce qui, considérant la nationalité d’une bonne partie des travailleurs étrangers de la structure, avait dû peser dans la balance.
Plus exactement il s’agissait de l’antenne Afaréenne de PNN, qu’on avait longuement hésité à nommer ANN, la question n’était en fait pas tranchée et il était bien possible que l’expansion de la chaîne finisse par donner lieu à sa division en plusieurs entités continentales, ce qui était de fait déjà plus ou moins le cas, bien que chaque antenne s’appelait encore PNN et utilisait les mêmes visuels. La présentatrice, une jeune arabe installée dans les studios confortables des studios de télévision de Somagoumbé, lisait son prompteur d’un air très professionnel et souriant, on aurait pu croire qu’elle improvisait ou connaissait son texte par coeur. Derrière elle, sur un écran coloré, les images de foule compacte et de fête villageoise se suivaient, le tout couvert d’une musique lancinante sensée représentée l’urgence de la situation. Elle parlait d’un ton rapide et contrôlé.
« Nous en savon un peu plus sur les mouvements de contestation sociale en cours dans la colonie listonienne du Kodeda, sous gestion militaire depuis désormais un an et en proie à une opposition de plus en plus ouverte entre les acteurs de la société civile et le clan Saadin. Nos journalistes sur places nous informent qu’il s’agirait de mouvements menés de façon coordonnée par différents acteurs très différents. Qu’en est-il Ali ? »
Le dénommé Ali est un journaliste des plus fringuant, aussi présentable qu’on peut m’être lorsqu’on a passé une journée entière à couvrir une manifestation dans une région sablonneuse et dangereuse. Il sourit, répond avec un petit temps de latence correspondant à celui qu’il faudra pour que les ondes radios fassent passer la question de la présentatrice. Derrière lui, les structures traditionnelles d’une petite ville. Les bâtiments bas, au revêtement de stuc ocre. On voit des banderoles, des jeunes villageois qui passent en riant, certains s’arrêtent pour regarder la caméra. On entend de la musique, quelqu’un fait un discours retransmis dans des enceintes.
« Oui, c’est ce qu’on nous a expliqué ici, dans la localité de Metbek, dans le sud est du Kodeda. Selon les anciens du village toutes les communautés du Kodeda ont des revendications à faire entendre, et il s’agit pour elles d’un moyen de les faire entendre. Il y a une vraie peur de la répression et personne ne sait comment réagiront le gouverneur militaire ou le clan Saadin, qui a passé les derniers mois à s’entourer de mercenaires et dont certains craignent qu’il se prépare à la guerre.
- Des témoignages entendus par Judith à Nasabis parlent de l’attaque du projet d’investissement dans la région menée par certains consortiums économiques tels que le groupe Saphir dans la région. Qu’en est-il ?
- Oui c’est vrai que c’est aussi un sujet; Dans ces petites communautés cela fait plus d’un an que les investissements de Saphir permettent à une population jusque-là isolée et précaire de toucher un salaire élevé, sans parler des investissements massifs vissant à créer des écoles, à distribuer l’eau courante. Vous n’êtes pas sans savoir qu’une nouvelle attaque menée par des assaillants non-identifiée à poussée l’armée Listonienne à mettre fin au chantier ? Eh bien selon les habitants de Metbek que nous avons pu interroger il pourrait s’agir d’une nouvelle attaque de mandrakiens ou de mercenaires payés par le clan saadin. Ce ne serait pas la première fois et ils sont très en colère. Ils demandent au gouvernement impérial d’agir our leur sécurité.
- Qu’est-ce que ça veut dire, dans ce contexte, Ali ?
- Ils n’ont pas été plus précis et on sent bien que la question les mets un peu mal à l’aise, mais je crois qu’ils aimeraient que les mercenaires soient définitivement chassés et que le clan saadin soit condamné pour ses actions. Beaucoup de personnes ici ont été blessés ou ont des proches qui l’ont été, voir pire, lors de ces attaques mercenaires.
- Je vois, merci Ali.» Elle regarde droit devant elle, dans la caméra. Zula se dit que si elle la croisait dans un bar elle aurait sans doute tenté de l’aborder. Cette fille avait ce genre de visage, qui donne spontanément envie d’initier la conversation. « Rappelons que ce sont ces attaques de mercenaire qui ont poussé le Grand Kah à déployer un important contingent de sécurité dans la région, avec leurs partenaires continentaux Afaréens, et que le clan Saadin est encore invité à comparaître devant les tribunaux d’Axis Mundis pour répondre de la mort de plusieurs ressortissants kah-tanais. »
« J’aurai aimé qu’ils parlent un peu de la situation à Nasabis, » fit remarquer Cheng qui était arrivé durant l’émission. Zula acquiesça doucement.
« C’est dommage, oui. Peut-être qu’ils en parleront après. »