

Alors que les hostilités entre la RSP et la RLP viennent de reprendre, l’action du gouvernement pharois sera décisive dans le destin de la région. En tant que principale puissance militaire et économique de l’océan du nord où il compte plusieurs alliés de poids – nous pensons à la Malévie et l’Empire Karpok qui à eux deux contrôlent le Détroit du nord, ainsi que la République de Priscyllia et la Lutharovie – la Merirosvo a la capacité logistique d'intervenir rapidement sur place sans qu'il soit réellement possible de l'en empêcher. Le Prodnov est directement accessible à l’armée pharoise qui contrôle l’accès maritime et peut déployer en peu de temps son aviation ou des forces d'infanterie motorisées comme elle l'a fait lors de la guerre civile de 2006. Les alliés de la RLP en revanche sont beaucoup plus isolés – Novigrad mis à part, il n’est pas étonnant que le gouvernement Antov soit l’un des seuls à s’être prononcé officiellement pour le maintien de ses forces sur place et l’option militaire.
Dans ce contexte, l’implication du Pharois sera déterminante mais que se passe-t-il dans la tête du voisin géant ? Les troubles récents ayant mené à un changement de régime et de gouvernement ont de quoi alerter sur la fébrilité de l’opinion publique et la fragilité de ses institutions. Faut-il s’attendre à un nouveau retournement de situation d’ici la fin de la guerre ? Que signifie ce renversement du Capitaine Mainio, qu’on savait au cœur du dispositif de paix et l’un des artisans des accords de Nevskigorod, que chaque belligérant accuse l’autre d’avoir violés ?
A : Bonjour.
I : Vous êtes capitaine mais surtout universitaire, vous être l’auteur de Dans les têtes de l’hydre pharoise un ouvrage de sciences politiques qui tente de dresser un panoramas de l’opinion publique pharoise en 2010, alors on aimerait bien savoir en effet : qu’y a-t-il dans la tête des Pharois aujourd’hui ? Où en sont-ils ?
A : Eh bien tout d’abord merci de votre invitation. Déjà il faut savoir que mon livre nie justement l’idée d’une opinion publique pharoise, le pays est tout à fait pluriel, fracturé à bien des niveaux, c’est une de ses grandes spécificités historiques d’avoir su agglomérer des communautés et des peuples tout à fait distincts les uns des autres et parfois très divisés sur certaines questions. Essayer de comprendre ce qu’il y a « dans la tête des Pharois » c’est assez compliqué mais on peut tout de même dégager certains principes importants qui sont en vérité constitutifs de l’imaginaire politique du pays et l’un d’eux – déjà très documenté par ailleurs – c’est le sentiment de citadelle assiégée.
I : Alors oui, c’est une notion qu’on comprend un peu intuitivement mais vous dites qu’elle raisonne de manière particulière chez les Pharois ?
A : En effet, oui, ce qu’il faut comprendre c’est qu’un comportement de citadelle assiégée est souvent quelque chose qu’on voit dans les périodes de crise. Pour le dire vite, lorsqu’un groupe est menacé il tend à faire corps, quitte à renier ses principes par ailleurs ou défendre l’indéfendable, pour préserver et défendre ses membres contre ce qui est perçu comme une menace vitale. Lorsqu’un parti politique, une institution par exemple est violemment critiquée, elle aura le réflexe de tout nier en bloc comme dans une situation de guerre parce que la moindre critique sera perçue comme une faille qui pourrait entraîner la chute de tout le reste. Cela créé un fort sentiment de paranoïa et d’agressivité. Un exemple assez évident de ce type de phénomène ce sont les critiques contre la police qui refuse d’entendre qu’on puisse avoir des reproches à lui faire car elle se vit dans une situation de menace vitale et protégera jusqu’à l’absurde ses membres, quel que soit leur comportement.
I : Nous ne prenons pas parti dans ce débat, soutien total et inconditionnel aux forces de l’ordre. Mais alors, quelle est la spécificité du Pharois ?
A : Hm… Oui enfin bon, la spécificité du Pharois c’est son modèle politique de référence : la République Pirate. Une république pirate c’est une république à l’origine de hors-la-loi qui se construit en sécession avec des Etats autoritaires. C’est donc un régime fondamentalement en guerre et donc menacé de toute part. Aucun gouvernement n’a d’intérêt à laisser fleurir des républiques pirates dans le monde, un peu comme les régimes révolutionnaires par ailleurs, elles sont la cible immédiate des forces réactionnaires qui tentent de les écraser. Cet imaginaire là il est au cœur de la pensée politique pharoise qui se vit encore aujourd’hui dans une situation de guerre généralisée et de menace permanente. Ce n’est pas pour rien que le pays est devenu en peu de temps une très grande puissance militaire et est au cœur de la création du Liberalintern alors que, manifestement, elle en partage peu les convictions économiques. Le Pharois se vit comme une anomalie et toute tentative d’organisation internationale est une menace vitale pour son existence et son modèle économique.
I : D’où la méfiance envers la maléfique ONC ?
A : J’y viens. En effet, le Pharois est fort lorsque la communauté internationale est divisée, il profite des différences de législations et de la multipolarité du monde pour négocier au cas par cas avec ses alliés. On pourrait entrer dans le détail de considérations économiques comme le fait que les frontières profitent aux contrebandiers qui peuvent jouer sur le protectionnisme et les droits de douanes pour être concurrentiels, mais plus généralement le Pharois sait qu’il peut tenir tête à ses ennemis si ceux-ci sont divisés. Nous sommes un pays paradoxalement très militariste, aujourd'hui un demi-millions de personne ont reçu une formation aux armes et sont capables, si nécessaire, de rejoindre les rangs de l'armée. Paradoxalement parce que cet militarisme est moins le fait d'un politique d'Etat que la conséquence du tissu économique et social du pays. Le Pharois fait feu de tous bois autour d'un modèle politique qui valorise l'individualisme, ce n’est pas pour rien s’il y a une telle célébration de la diversité, du cosmopolitisme dans le pays. Des villes entières dans le Détroit sont un bouillonnement culturel phénoménal, on ne voit ça presque nulle part ailleurs et cela s’explique par le manque de pertinence du sentiment ethno-nationaliste des Pharois : la diversité, le multiculturalisme, le polyglottisme, tout cela fait la force du pays et irrigue l’imaginaire collectif. A l’inverse, les tentatives d’uniformisation sont toujours perçues avec défiance car elles viennent souvent du haut, de l’Etat et tendent non seulement à normaliser mais aussi à imposer artificiellement des comportements, des idées, ce genre de chose. Tout ce qui peut en fait venir régler la société est perçu, à raison, comme une menace.
I : Et ça c’est l’ONC ?
A : J’y viens, j’y viens. Donc, oui, effectivement, l’ONC est un bon exemple car elle incarne deux aspects mortels pour le Pharois : les traités de libre-échange et la protection des routes commerciales. Les traités de libre-échange, comme je le disais, annulent l’avantage comparatif des contrebandiers qui ne peuvent plus se glisser sous les droits de douanes, et la protection des routes commerciales pour des raisons évidentes d’entrave à la piraterie. C’est un agendas qui s’en prend de manière tout à fait frontale aux intérêts Pharois. Pire : l’ONC a fait la démonstration depuis quelques années de sa volonté de « régler » l’ordre international, en harmonisant son corpus de loi et surtout en imposant ses intérêts par la force dans des pays qu’elles considèrent être ses ennemis.
I : Comme au Prodnov vous voulez dire ? Ce sont vraiment des monstres…
A : Le Prodnov est… compliqué, mais oui, il y a de ça. Disons en tout cas qu’il y a eu une montée d’un sentiment de défiance anti-ONC assez spectaculaire au sein du Pharois notamment parce que porté par à peu près tous les camps politiques : la gauche y voyait à raison un avatar du capitalisme et de l’impérialisme, la droite une menace pour la nation et même les libéraux se sont méfiés parce qu’ils voyaient dans l’organisation un concurrent pour leurs affaires. Bon cela n’a pas empêché quelques alliances malgré tout, on pense au commerce pharo-jashurien par exemple qui fonctionne bien et à l’ignorance cordiale entre les Pharois et la Sérénissime de Fortuna mais la situation est beaucoup plus tendue avec des concurrents directs comme le Lofoten ou l’Alguarena.
I : Et le Novigrad ?
A : Le Novigrad ça va.
I : Ce sont eux qui tuent aujourd’hui des civils au Prodnov tout de même ! Vous condamnez ces exactions ?
A : Moi je condamne toute attaque contre les civils, encore faut-il qu’elle soit avérée et pour le moment les choses sont encore un peu trop floues pour vraiment savoir à quoi nous avons affaire…
I : Entretenir le doute, n’est-ce pas faire le jeu des bourreaux ? Les Pharois ne devraient-ils pas unanimement condamner la barbarie de l’ONC puisque vous nous dites qu’ils sont vos ennemis naturels ?
A : Alors, je n’ai pas dit ça, essayons de rester raisonnable. J’ai dit que le modèle Pharois et le modèle de l’ONC sont concurrents de manière assez radicale ce qui explique par ailleurs, et je me permets d’y revenir, l’exacerbation politique du fameux sentiment de la citadelle assiégée. Il y a une forme d’unanimité dans le pays sur le fait que l’ONC représente un danger concret pour le modèle politique et économique du pays. C’est assez impressionnant de ce point de vue quand on sait à quel point les Pharois peuvent être divisés par ailleurs. Là où le Prodnov joue un rôle et je pense qu’il a, à sa manière, précipité le changement de régime, c’est que les Pharois ont vue s’installer juste sous leur nez une base militaire de l’ONC qui les menaçait directement. Il faut bien comprendre plusieurs choses dans cette affaire : déjà, le Pharois est une puissance maritime et une partie de la Nouvelle Doctrine mise en place dans les années 50 consistait à faire des deux mers – la Manche Blanche et l’océan du nord – des zones tampons face à l’envahisseur. Or je vous l’ai dit cette doctrine date des années 50 à une époque où l’aviation était, quoi qu’on en dise, encore balbutiante. Le fait de tenir les mers permettait malgré tout de garder une forme de « zone de sécurité » autour du territoire pharois. Le développement de l’aviation a mis à mal cette vision de la sécurité régionale – ce qui explique certainement que le Pharois ait très rapidement misé sur ces technologies au point d’en être à l’avant-garde aujourd’hui – et la présence d’un territoire soumis à l’ONC si près de lui faisait peser la menace d’un raid aérien ou plus généralement d’une tentative de mise au pas de la piraterie dans l’océan du nord qui a toujours profité de l’absence d’autorité des pays de la région sur ces eaux.
I : C’est cette menace qui a été un déclencheur ?
A : Cela a radicalisé une partie de l’opinion, oui. C’est une chose d’entendre parler d’ennemis lointain, par le biais de capitaines pirates qui reviennent la queue entre les jambes mais dont on n’a un peu rien à foutre, et de voir cet ennemi s’installer à vos portes avec ses machines de guerre. Cela a créé un sentiment d’urgence à répondre à la menace.
I : Peut-on être anti-guerre au Pharois aujourd'hui ?
A : On peut être ce qu'on veut au Pharois, oui, c'est un principe fondamental. Mais force est de reconnaitre qu'il y a une forme d'unanimité pour reconnaitre que l'ONC est au mieux un danger, au pire un ennemi. Cela rend certaines paroles assez inaudibles, notamment les soutiens critiques au Liberalintern qui se font plus discrets aujourd'hui car il y a une prise de conscience que l'Internationale Libertaire est une forme de rempart, au moins un outil de dissuasion contre une attaque frontale contre nos intérêts. La pluralité médiatique compense toute forme de "pensée unique", il y a encore des journaux et des émissions qui sont pro-ONC mais c'est vrai que c'est une parole qui est plus difficile à porter. Et puis, on a beau ergoter sur l'absence de nationalisme pharois, il n'empêche que c'est un sentiment humain de vouloir défendre les siens en cas d'agression, or beaucoup de factions politiques, des communistes aux pirates, ont travaillé à présenter le Prodnov comme un premier pas vers une guerre inévitable.
I : Donc vous nous dites que les Pharois sont pro-guerre au Prodnov ? Pourquoi cette intervention timorée dans ce cas-là ? Beaucoup de nos compatriotes se sont sentis trahis par le manque de fermeté du Syndikaali à l’époque, et toujours de la Merirosvo. Nous attendions un front commun contre l’envahisseur et vous nous dites que l’opinion publique y était favorable, qu’est-ce qui explique que ça ne se fasse pas ?
A : Encore une fois, il faudra attendre la fin du conflit pour bien voir ce qui a été possible et ce qui ne l’a pas été. Et puis il faut distinguer le sentiment de citadelle assiégée et le sentiment pro-guerre. La plupart des Pharois ne sont pas militaristes – malgré une progression indéniable de ces partis là aux dernières élections du Syndikaali – le militarisme nécessiterait un sentiment nationaliste fort, or vous le voyez avec la flotte noire, il existe moins une armée unifiée qu’une foule de bataillons, coordonnés occasionnellement ensemble, qui constituent une armada pirate. Les Pharois sont suffisamment unifiés contre l’ONC pour pousser leurs flottes à se rassembler et s’unir le temps d’un conflit, mais peut-être pas assez pour décréter que le pays tout entier est en guerre. Il faut comprendre que les actions de l’Etat sont par définitions suspectes aux yeux des Pharois et c’est sans doute ce qui a causé la chute du gouvernement Mainio – appelons-le ainsi – le Capitaine Ministre centralisait trop autour de lui et cherchait à imposer un agendas qui n’était pas forcément dans le rythme de la population. Celle-ci l’a donc déposée et remplacé par une coalition de capitaines.
I : Pourtant on pourrait avoir l’impression que la politique pharoise n’a beaucoup changé entre le Syndikaali et le Grand Capitanat ? En tout cas au Prodnov.
A : Il faut laisser du temps au temps mais ce qui est certain avec le Prodnov c’est qu’on fait difficilement marche arrière maintenant. Votre gouvernement Malyshev a déclaré la guerre, cela force l’agendas politique du Pharois, qu’il ait été consentant ou pas. Cela une partie de la population le comprend, une autre pas, ma foi ce sont les aléas de la démocratie j’ai envie de dire, on ne peut pas faire plaisir à tout le monde.
I : Avec le Prodnov – et on apprend récemment le retrait de plusieurs pays du conflit, le Lofoten et le Jashuria l’ont confirmé – le Pharois a donc porté un coup à l’ONC. Doit-on s’attendre à l’ouverture de nouveaux fronts contre cette organisation maléfique ?
A : Je n’en suis pas certain du tout. Déjà, si l’ONC part du Prodnov ce sera assurément une victoire, mais qui ne viendra en définitive qu’équilibrer une défaite précédente, celle de la création de la RLP. Autrement dit c’est un peu "un partout, balle au centre", si vous me passez l’expression. On sait qu’il y a d’autres foyers de tensions mais le Grand Capitanat semble vouloir se concentrer sur la Manche Blanche et l’océan du nord, en cela le Prodnov envoie un message : le Pharois est prêt à s’engager militairement pour défendre ses intérêts régionaux. Est-ce que cela pourrait être motif de futurs conflits ? A voir selon si l’ONC – ou d’autres – tentent de lui disputer ces deux mers. Il faut voir aussi que l’ONC a remporté plusieurs victoires par ailleurs : au Pontarbello mais surtout au Kronos qui n’a suscité qu’assez peu de réactions à l’internationale.
I : La République Sociale du Prodnov a largement dénoncé l’invasion du Kronos.
A : C’est vrai, mais en fait seules les nations communistes ou socialistes l’ont fait. Malgré la puissance du Grand Capitanat dans l’océan du nord et la Manche Blanche, celle-ci est fragile ailleurs. Je le répète mais c’est l’arrivée de l’ONC aux portes du Pharois qui a provoqué un sursaut de l’opinion publique et poussé à prendre la menace au sérieux. Tant que le conflit Pharois-ONC se limitera à des escarmouches entre pirates et marines nationales, peu de chance que l’opinion publique se mobilise vraiment et donc il est improbable que le Grand Capitanat ait les moyens tout simplement matériels d’engager une guerre. Pour rappel l’armée du Pharois est composée de militaire de formation mais qui ne répondent pas à une hiérarchie, seulement à une coordination, ce qui les rend tout à fait autorisés à refuser les ordres. A l’heure actuelle j’imagine difficilement un contexte où la flotte noire s’engagerait totalement dans un conflit si le Pharois n’est pas directement menacé.
I : Une guerre contre le Liberalintern peut-être ?
A : Peut-être. Encore que ces accords ont été signés avec le gouvernement Mainio, je ne sais pas dans quelle mesure ils nous engagent encore aujourd’hui. Sans doute que mes compatriotes ne sont pas idiots et qu’ils ont conscience que le Liberalintern est un formidable bouclier contre nos ennemis qui, à la manière d’un drapeau pirate, les pousse à abandonner le combat de terreur. Pour ce qui est toutefois de l’attitude la flotte noire en cas de conflit hors des mers du nord, je ne peux pas me prononcer.
I : Il faut donc comprendre que le Pharois n’apportera pas assistance aux guerres de libération et aux révolutions internationales ?
A : Ce qui est sûr, c’est que nous ne sommes pas le Grand Kah, nous n’avons pas une doctrine interventionniste en dehors de la protection de nos intérêts vitaux. Cependant, je peux dire sans me tromper que toute armée révolutionnaire trouvera au Pharois des alliés et des amis prêts à l’aider et la financer, si elle en fait la demande. Le pays est assez pluriel pour cela et les stations libres en sont un bon exemple.
I : Capitaine Aleksis je vous remercie pour cette interview accordée à L’âme du Prodnov et pour ces précieux éclaircissements.
A : Merci à vous, et espérons que la paix reviendra vite au Prodnov.
I : Vous avez raison, vive la République Sociale ! Vive le camarade Malyshev !